BRETIMA

 

C’était dans un wagon Pullman, sur une ligne de l’Ouest. Après ce premier plongeon dans l’inconscience, que le voyageur fatigué commence par faire en se jetant sur son matelas, je m’éveillai pour reconnaître avec épouvante que j’avais dormi pendant deux heures à peine. Toute une longue nuit d’hiver fixait sur moi son regard cave.

Impossible de dormir. Je restais là, étendu sur le dos, et musant sur une infinité de choses, me demandant, par exemple, pourquoi les couvertures d’un wagon Pullman ne ressemblent à aucune autre couverture connue ; pourquoi on les dirait taillées en petits carrés égaux dans un gâteau de sarrasin ; pourquoi elles se collent à votre corps quand vous vous retournez et pèsent lourdement sur vous sans vous tenir chaud ; pourquoi les rideaux de votre lit n’ont pas été faits simplement opaques sans être de cette épaisseur suffocante ; pourquoi coucher tout éveillé dans un wagon-lit, quand il serait si simple de dormir assis dans un wagon ordinaire.

Il est juste de dire que les ronflements de mes compagnons de voyage répondaient à cette question de la façon la plus péremptoire.

Le dîner de la veille pesait sur mon estomac aussi lourdement que les couvertures. C’est ce qui m’amena sans doute à me demander pourquoi, sur toute l’étendue du nouveau continent, on ne saurait découvrir un seul plat local ; pourquoi la carte de tous les restaurants et de tous les hôtels est invariablement la même, – une pâle copie des menus de la métropole ; pourquoi les plats qui y figurent sont-ils éternellement identiques et ne diffèrent que par le degré d’incapacité de leurs auteurs ; pourquoi un Américain en voyage est-il à jamais voué au dindon et à la sauce froide de canneberges ; pourquoi la jolie fille qui nous servait à table mêlait-elle ses assiettes comme si c’étaient autant de cartes à jouer et les passait-elle en éventail par-dessus votre épaule ; pourquoi, après avoir accompli ce véritable tour de force, battait-elle en retraite pour aller s’accoter au mur et vous regardait-elle dédaigneusement comme pour dire :

« Mon beau monsieur, sans être une dame, j’ai ma fierté. Si vous vous imaginez que je permets les familiarités, vous vous trompez fort ! »

Sur quoi, je commençai à songer avec terreur au déjeuner prochain, à m’étonner que le jambon des buffets fût toujours coupé épais d’un demi-pouce et que les œufs sur le plat eussent toujours l’air d’une paire d’yeux de verre, qui fixeraient sur vous un regard diabolique en vous promettant une attaque de gastralgie.

Autre chose : pourquoi les gâteaux de sarrasin, qui ne sauraient être mangés sans un certain degré de préparation artistique et de préméditation, sont-ils toujours servis une minute avant le départ du train ?

Ici, je me rappelai tout à coup, comme si je le voyais, un voyageur qui avait trouvé la solution du problème. C’était au buffet de je ne sais quelle station dans l’Illinois. À l’appel de la cloche, il se dressa sur ses pieds dans un transport frénétique, roula dans un mouchoir rouge à carreaux sa portion du gâteau national, l’emporta dans le wagon des fumeurs, et là le dégusta tout à son aise tandis que le train roulait.

Rêvant ainsi les yeux ouverts, je ne pouvais m’empêcher de recueillir certaines observations qui échappent fatalement au voyageur de jour.

Et d’abord, je fus frappé de ce fait que la vitesse d’un train n’est pas uniforme. Par instants, la locomotive a l’air de presser le pas et semble dire aux voitures qui la suivent :

« Voyons, voyons, cela ne peut aller ainsi !… Il est déjà deux heures et demie. Comment diable voulez-vous arriver à l’heure ?… Ne me parlez pas, vous dis-je !… Pooh !… Pooh ! »

Tout cela détaillé sur ce rythme machinal que revêt nécessairement la pensée dans un train en marche. Exemple : un soir, en voyage, j’avais relevé le store de la fenêtre pour contempler le paysage de neige que nous traversions sous la lumière de la lune ; comme je rabattais le rideau, voilà qu’une vieille chanson populaire me vient en mémoire. Erreur fatale ! Le train s’en empara sans délai, et toute la nuit je fus poursuivi par cet inepte refrain :

« Rabats le store !… Rabats le store !… Quelqu’un fait klink klink !… Ah ! ne sois pas shoo shoo !… »

Naturellement, ce n’est pas le même sur les diverses lignes de chemin de fer. Sur le New-York-Central, où la voie est parfaitement unie, j’ai entendu un train plein d’irrévérence modifier comme suit certain hymne de jubilé :

« Tenez bon, car je suis Sankey !… Moody peut encore lancer la fronde !… (1) Brandissez les épées !… Klinky, klinky, klanky, klink ! »

Sur la ligne de New-York à Newhaven, où les aiguilles sont nombreuses et où la machine siffle à chaque instant en arrivant sur des passages à niveau, j’ai souvent entendu :

« Tommy, faites place à ce sabot !… Encore un petit cri… Bumpity, bumpity, boopy !… Cliquetis, cliquetis, clang !… »

La poésie même n’est pas épargnée. Par une nuit étoilée, sur la ligne de Québec, en traversant une forêt vierge, les premiers vers d’Évangéline me revinrent en mémoire. Or voici tout ce que je pus en tirer :

« C’est la forêt primitive, tive, tive !… Bouquets de sapins, buissons de ciguë, guë, guë, gu-u-uë ! »

C’était le frein qui grondait ainsi en se tendant à se rompre. D’où l’incohérence du mètre.

Il y a un chant particulier, éolien, qui court tout au long du train quand il s’arrête après un longue course. C’est comme un soupir de soulagement infini, un soupir musical qui commence en mi pour finir en la, et que tous les voyageurs peuvent avoir remarqué, de nuit ou de jour. Jamais employé de chemin de fer n’a pu m’en donner une explication suffisante. Un ingénieur de mes amis prétend bien que ce phénomène a pour cause le retour graduel de tous les wagons à l’état d’inertie et d’aplomb sur leurs essieux, hors desquels ils ont une tendance à se projeter en courant la poste. Mais c’est là une théorie que toute âme poétique repoussera avec dédain.

Quatre heures. – Du cabinet de toilette, au bout du wagon, arrive un faible bruit de brosses à souliers discrètement maniées par le garçon.

Je pourrais lui adresser la parole. Mais je me rappelle à propos que toute tentative de ce genre auprès d’un garçon ou d’un surveillant de chemin de fer est repoussée avec une indignation mal contenue comme une attaque à la fidélité qu’il doit à la Compagnie. Il m’est arrivé de vouloir faire comprendre à un surveillant qu’il est purement insensé d’inspecter les billets à minuit. Je n’ai réussi qu’à me faire prendre pour un aliéné en rupture de traitement.

Il n’y a pas à dire : pas le moindre espoir d’échapper à cette intolérable, à cette suffocante solitude !

Levons le volet et regardons au-dehors. Nous voici devant une ferme. Une lumière auprès de la grange ! Sans doute la lanterne du laboureur qui se lève… Et je ne me trompe pas ! Il y a sur l’horizon une faible, faible bande de rose. C’est le matin qui arrive, à la fin !

Nous venons de stopper à une station. Deux hommes sont entrés, ont pris place dans la seule section du wagon qui ne soit pas transformée en couchette et occupée. Ils bâillent de temps à autre et échangent languissamment quelques mots, comme par acquit de conscience. Assis face à face, ils jettent un coup d’œil distrait par la fenêtre, et vous donnent l’impression vague de deux êtres profondément fatigués de se trouver ensemble.

Comme je passe la tête hors de mes rideaux, pour les voir, l’Un dit, en essayant faiblement de réprimer un bâillement :

« Eh bien ! vous me croirez si vous voulez, mais, dans le temps, il n’y avait pas d’entrepreneur de funérailles plus populaire que lui…

L’Autre (se croyant obligé de parler, et avec une sorte de politesse banale et indolente, inventant une question, à défaut de réponse plausible) :

– Mais enfin, cet entrepreneur de funérailles… était-il chrétien ?… allait-il à l’église ?… »

L’Un (après un moment de réflexion) :

– Ma foi, je ne sais trop si vous l’auriez appelé un chrétien pratiquant. Mais enfin, il avait des convictions, – oui, je crois pouvoir dire qu’il en avait ! Le docteur Wylie lui en avait donné… Telle est du moins son explication de l’affaire. »

Ici, un long, un mortel silence.

L’Autre (sentant que c’est son tour de dire quelque chose) :

« Mais pourquoi était-il si populaire comme entrepreneur de funérailles ?

L’Un (paresseusement) : – Je vais vous dire : c’est surtout avec les veufs et les veuves qu’il avait réussi. Il avait une manière à lui de les réconforter. Une tape par-ci, une tape par-là. Quelques mots de la Bible. D’autres fois des paroles de son propre fonds, en homme d’expérience et qui a connu le chagrin… Personnellement, on dit… (à demi-voix) je n’affirme rien, vous comprenez… on dit qu’il a perdu trois femmes et cinq enfants de cette nouvelle maladie… comment l’appelez-vous ?… la diphtérie… là-bas dans le Wisconsin… Je ne suis pas allé voir, vous savez ?… Mais voilà ce qu’on raconte.

L’Autre :

– Mais comment a-t-il perdu sa popularité ?

L’Un :

– C’est précisément la question. Comprenez bien qu’il avait introduit du nouveau dans son art. Par exemple, il avait un procédé, comme il disait, pour manipuler la figure des défunts.

L’Autre (avec le plus grand calme) :

– Comment, manipuler ?

L’Un (frappé d’une idée lumineuse et d’un ton presque agressif) :

– Allons, soyez franc. N’avez-vous jamais remarqué combien, généralement parlant, un cadavre est laid à voir ? »

L’Autre a remarqué cette circonstance ; il est obligé d’en convenir.

L’Un (revenant à son idée) :

« Tenez, je vous citerai Mary Peebles, la fille de l’amie de cœur de ma femme, une jolie personne et une vraie chrétienne. Elle mourut de la fièvre scarlatine… Eh bien ! cette pauvre fille, – j’étais à l’enterrement, vous pensez bien, à cause de ma femme ; on me fit même l’honneur de me donner à tenir un cordon du poêle ; cette pauvre fille avait beau être placée dans une bière numéro 1, tout ce qui se fait de plus beau, venue en droite ligne de Chicago, avec des fleurs et des falbalas à n’en plus finir ; je ne devrais peut-être pas le dire, mais vrai, elle ne payait pas de mine !… Moi-même, quoique ami de la famille et chargé de tenir un des cordons, je me sentais, à la voir, désappointé, découragé, pour ainsi dire.

L’Autre (avec une sympathie visiblement artificielle) :

– Je comprends, je comprends !

– N’est-ce pas ?… Eh bien ! cet entrepreneur, ce Wilkins, avait un procédé pour remédier à cela. Un procédé de manipulation. Il travaillait les traits du mort, les modelait, arrivait à produire ce que les familles en deuil appellent un air de résignation, comme qui dirait une espèce de sourire. Même, quand il savait pouvoir ajouter un supplément à sa facture, un extra comme on dit, – car il avait un tarif régulier pour ce travail, – il produisait ce qu’il appelait « l’espérance du chrétien. »

L’Autre :

– Dans cet ordre de choses, vous savez, j’aime à voir par moi-même.

– Oh ! je conviens que c’était singulier, parfois ! Et même, j’ai toujours dit (d’un ton confidentiel) que j’avais mes doutes sur la question de savoir si tout cela est bien orthodoxe et conforme aux Écritures ; car enfin, nous ne sommes que poussière, n’est-ce pas ? Je m’en suis ouvert à mon pasteur ; mais il n’a pas cru devoir se mêler de l’affaire tant qu’elle ne sortait pas du cercle des chrétiens avérés. L’autre jour, pourtant, quand Cy Dunham est mort… Vous le connaissiez bien ? »

Un long silence. L’Autre regardait par la fenêtre et semblait avoir oublié son compagnon.

Comme je mettais la tête hors de mon rideau, je vis, au niveau des autres lits, quatre autres faces également im patientes de savoir la fin de l’histoire. Une de ces faces, qui était féminine, disparut précipitamment en apercevant la mienne, mais le frémissement de son rideau montrait assez à quel point son intérêt était en éveil.

Seuls dans le wagon, l’Un et l’Autre semblaient absolument indifférents au sujet.
À la fin, l’Autre s’arracha à la contemplation du paysage.

« Vous dites Cy Dunham ?

– Oui. C’est un homme qui n’avait jamais eu la foi. Il se grisait abominablement et se montrait peu délicat dans ses fréquentations. Une espèce d’enfant prodigue, et même pis, autant que je puis en juger par ce qu’on m’a dit… Donc, Cy Dunham dégringole un beau jour du haut du Petit Roc et son corps est livré à l’entrepreneur…

La famille était fière et n’épargna rien pour les funérailles… Entre vous et moi, je vous dirai que c’était une affaire tout à fait réussie, et que je n’ai pas vu souvent la pareille. Wilkins n’avait pas ménagé les extra. Il avait mis sur la face de l’enfant prodigue sa touche numéro 1, « l’espérance du chrétien… » Mais c’est précisément là le point en litige. Plusieurs personnes de la communauté, et le pasteur lui-même, ont pensé qu’il faut une limite à tout. Il a même été question chez le doyen Tibbet de saisir une conférence de la question… Pourtant, ce n’est pas encore là ce qui l’a rendu impopulaire… »

Un nouveau silence. Rien sur la physionomie de l’Autre n’indiquait le moindre désir de savoir enfin ce qui avait consommé l’impopularité de l’entrepreneur de funérailles. Mais hors de tous les rideaux, au niveau de chaque couchette, des figures anxieuses, quelques-unes même irritées, attendaient impatiemment la conclusion.

L’Autre (revenant paresseusement à la question) :

« Et qu’est-ce donc qui l’a rendu impopulaire ?

L’Un (tranquillement) :

– Les extra, je pense, – sans l’affirmer absolument. Quand mistress Widdecombe a perdu son mari, il y a trois mois, quoiqu’elle eût déjà traversé deux fois la vallée de deuil, – car c’était son troisième mari, – elle était déjà veuve en premières noces de John Barker.

L’Autre (avec l’expression d’un intérêt intense) :

– Vous plaisantez ?

L’Un (solennellement) :

– Quand je devrais comparaître sur l’heure devant mon divin Créateur, je l’affirmerais encore : elle était veuve de Barker !

– Vous m’étonnez considérablement.

– Eh bien ! cette veuve Widdecombe voulut faire convenablement les choses pour son troisième défunt. Elle appela Wilkins, qui se mit à l’œuvre et déploya toutes les ressources de son art. Par malheur, – ou peut-être faut-il dire par bonheur, puisque telles sont les voies de la Providence, – voilà qu’un vieil ami de Widdecombe, un médecin de Chicago, arrive pour l’enterrement. Il va naturellement à son tour donner un dernier adieu au mort, qui semblait endormi dans un sourire céleste et prêt à recevoir la récompense de ses vertus : il n’y avait qu’une voix à cet égard. La veuve venait de s’installer à son banc, enchantée, en vraie femme quelle était, des compliments qu’on lui faisait sur le défunt, – quand l’ami de Chicago se tourne vers elle et s’écrie :

« De quoi dites-vous que votre mari est mort, madame ?

– De phtisie, le pauvre cher ange ! répond-elle en s’essuyant les yeux. D’une phtisie galopante !

– Au diable la phtisie ! fait l’autre en profane médecin de Chicago qu’il est, sans foi et sans pudeur. Il est mort d’une dose de strychnine. Voyez plutôt ce faciès. Voyez cette contorsion des muscles labiaux. C’est la strychnine et son risus sardonicus… Je crois bien que c’est ainsi qu’il a dit, le mécréant.

– Mais non, docteur, répond doucement la veuve, c’est son dernier sourire, la « résignation du chrétien. »

– Au diable la résignation, vous dis-je ! Il en a plein l’estomac de cette résignation. C’est du poison. Et je vais de ce pas…

… Tiens, sur ma parole, nous voici arrivés ! C’est la Joliette… auriez-vous jamais cru que nous étions déjà en route depuis une heure ? »

Deux ou trois voyageurs éperdus, et le corps hors du lit :

« Un instant !… Dites donc, monsieur !… Respectable vieillard !… Comment a fini l’affaire ?… »

Mais l’Un et l’Autre étaient déjà loin.
 

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(1) Moody et Sankey sont des chanteurs d’hymnes qui opéraient à ce moment aux États-Unis et jusqu’en Grande-Bretagne des tournées fort productives. (Note du Traducteur.)

 

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(Bret Harte, Croquis américains, traduits par Louis Despréaux, Paris : Calmann Lévy, « Bibliothèque contemporaine », 1882 ; la traduction fut reprise dans Les Contes du pays de l’or, deuxième série, Paris : L. Boulanger, « Petite bibliothèque diamant », n° 68 [1894]. L’illustration est extraite de cette édition.)