FROST4

 

Il y a quelque temps que je vous parlais d’un événement singulier arrivé dans un château, à propos d’un fils qui, pour se rendre maître du bien de son père, l’avait renfermé dans un souterrain et fait passer pour mort. Voici une aventure à peu près semblable, quoiqu’émanée d’une cause différente. Si la vérité peut ajouter quelque mérite à ce récit, il doit l’avoir à nos yeux, car je connais les personnages qui vont y figurer.

Une dame va à la campagne chez une intendante de ses amies ; celle-ci lui fait beaucoup d’accueil, lui témoigne beaucoup de plaisir à la voir.

« Cependant, dit-elle, je me trouve fort embarrassée ; je ne sais trop où vous coucher, nous n’avons qu’un appartement au fond d’une galerie, éloigné du corps de logis que j’habite, et je ne vous cacherai point que personne ne veut l’habiter ; on parle de revenants qui se plaisent à y apparaître ; je ne crois guère à cette folie, mais je suis bien aise de ne vous laisser rien ignorer. Si vous le voulez, vous coucherez plutôt dans ma propre chambre. »

L’amie, comme bien vous pensez, ne voulut pas gêner à ce point l’intendante, et, en femme forte, elle préféra de braver les esprits.

La voilà, le soir, conduite dans l’appartement si redouté ; elle se couche, s’endort, se réveille bientôt entendant du bruit, entrouvre son rideau et voit près du feu, qui était couvert, une petite figure épouvantable couverte de poils et ressemblant assez à ces magots de la Chine ; elle éparpille les cendres avec des espèces de griffes, et ensuite elle se couche, blottie comme un lapin, tout près du foyer.

La dame ne revenait point de sa surprise, on peut même dire de sa frayeur. Mais elle est bien plus saisie d’effroi quand elle voit la petite figure quitter le feu, s’approcher du lit, y monter et s’y coucher sans façon. La dame se rapetisse autant qu’il lui est possible, se serre dans la ruelle et ne laisse pas échapper un soupir. Après trois ou quatre heures, le monstre se relève et quitte l’appartement ; la dame effrayée tâche de rappeler ses forces et se traîne jusqu’à son amie ; elle n’est pas entrée dans la chambre qu’elle perd entièrement connaissance.

Revenue à elle, elle raconte le sujet de son trouble ; elle apprend que cette petite figure était la mère de l’intendante, qui, à près de 70 ans, était devenue folle à lier ; on la tenait renfermée, la négligence du domestique qui la gardait avait occasionné apparemment cette aventure. La vieille femme avait trouvé la porte ouverte et s’était échappée pendant le sommeil de son gardien.

 

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(in Anecdotes échappées à l’Observateur anglois et aux Mémoires secrets, en forme de correspondance ; pour servir de suite à ces deux ouvrages, tome second, Londres : Chez John Adamson, 1788)