FOSSOYEUR 1

M. Petrus Borel (ce nom vient tout naturellement quand on parle croque-morts) écrivit jadis sur cette profession un article d’un goguenard inouï (1). Un matin, on sonne à sa porte, il va ouvrir.

« Je suis Bug-Jargal, dit l’entrant.

– En quoi puis-je vous être agréable, monsieur ?

– Laissez faire, vous nous l’avez été déjà assez…Nous voulions vous voir et nous sommes venus…Vingt-cinq cercueils ! Nous vous remercions de tout notre cœur… Ah ! sacristi, quand vous mourrez, nous vous porterons comme un prince, tout à la douce et sans vous secouer… »

M. Petrus Borel ouvrait de grands yeux.

« Il y a un petit malheur, c’est que vous ne soyez pas du 11e arrondissement. On vous aurait porté au Mont-Parnasse ; on est là comme chez soi. Pas besoin de tombeau. Moi, je me chargerais de vous entretenir de bon terreau, j’ai un ami jardinier par là ; il ne faut pas autre chose sur son cadavre que des fleurs, c’est plus gai. »

Alors seulement, l’homme de lettres commença à comprendre que le personnage qui débutait par un tel discours pouvait bien être un croque-mort. Si l’accoutrement de Bug-Jargal était insolite, sa physionomie ne l’était guère moins. Une petite tête ronde grêlée, égayée par trois fossettes sur les joues et sur le menton ; le nez rouge et gros comme celui d’un buveur de Teniers ; des besicles, instrument inaccoutumé aux gens de cette profession ; et, sur le tout, un crâne nu comme un ver. L’habit-veste de drap noir, la cravate blanche, le gilet et le pantalon noir donnaient l’idée d’un notaire de province.

« Monsieur Bug-Jargal, répondit M. Petrus Borel, je suis très charmé de votre aimable visite et vous remercie de vos non moins aimables propositions ; mais je n’ai encore aucune idée de faire un tour à Mont-Parnasse ou au Père-Lachaise…

– Je l’entends bien ainsi, reprit Bug-Jargal ; histoire de rire tout simplement. Ah ! faut-il faire monter les autres ?

– Quels autres ? »

Bug-Jargal alla à la fenêtre et montra du doigt à l’écrivain une cinquantaine de croque-morts qui se promenaient gravement dans la rue, les uns causant, les autres fumant. Tous avaient revêtu leur costume officiel.

« Eh ! mais quel est votre dessein ?

– Les faire monter ici.

– Non, non et non.

– Sacrés cercueils, ils ne seront pas contents. Voilà ce que c’est. Je suis leur doyen, tel que vous me voyez. Je leur ai lu votre travail entre deux verres de vin, et ils m’ont dit : « Ça ne peut pas se passer comme ça, allons remercier l’auteur. » Et puis, nous sommes venus. Voilà donc pourquoi ils ont pris la liberté de m’envoyer en avant.

– Je vous remercie, vous le leur direz de ma part ; mais ils me feraient grand plaisir de ne pas rester là trop longtemps… On pourrait croire qu’il y a un mort dans la maison…

– Bon, reprit Bug-Jargal, je saisis vos systèmes ; les auteurs ont des drôles d’idées, enfin n’importe. Nous allons vous obéir ; au moins faites-nous un petit plaisir… Après, nous partons.

– Je suis tout à votre service.

– Allons, vous êtes un brave auteur, monsieur Petrus Borel. Puisque vous ne pouvez pas recevoir mes camarades, montrez-vous une minute à la fenêtre ; qu’ils puissent vous voir.

– C’est convenu. Adieu, monsieur Bug-Jargal.

– À l’avantage de vous revoir, monsieur Petrus Borel ! Surtout, si le malheur voulait que vous vous trouviez un de ces quatre matins in extremis, vous pouvez compter sur nous. »

Bug-Jargal descendu conta à ses amis son entrevue avec l’auteur et leur dit :

« Attention, la fenêtre s’ouvre. »

L’homme de lettres parut à son balcon.

« Vive M. Petrus Borel ! » crièrent les cinquante croque-morts.

Ce hurrah étonna beaucoup les boutiquiers du quartier, qui sortirent de leurs maisons, fort surpris d’entendre des croque-morts faire des souhaits de vie en l’honneur de quelqu’un, ce qui va contre leur métier.

Bug-Jargal est le doyen des croque-morts. Il y a trente-deux ans qu’il est à l’administration des pompes funèbres ; pendant ces trente-deux ans, il n’a mérité que des compliments de ses chefs. Depuis deux ans, il aurait pu se retirer du service, il a droit à une pension, mais Bug-Jargal a l’amour de l’art.

– Un croque-mort, l’amour de l’art, vous voulez rire ! – Je me garderai bien de rire en pareille occurrence. Cela semble en effet bizarre pour ceux qui n’ont pas remarqué que les individus s’attachent à leur profession, en raison de leur bassesse.

La seule faveur que demanda Bug-Jargal aux Pompes fut d’être employé à l’avenir au transport des petits.

Ce n’était pas le zèle qui faisait faute, mais la force. Un matin, il avait laissé glisser d’un second étage une bière contenant un très gros grenadier de la garde nationale, mort d’apoplexie. Ce fut comme un avertissement du ciel. « Mes bras s’en vont ! » dit-il.

L’administration lui accorda sa demande ; et depuis Bug-Jargal fut chargé du service des petits. Le petit, en style des Pompes, correspond à enfant, en français. Voilà Bug-Jargal heureux, pouvant se livrer à sa fantaisie et vivre libre comme l’air ; car le petit s’en va plus qu’on ne le croit, isolé, au cimetière. Quand le petit est mort, les parents disent souvent : « Un fier débarras ! »

Donc, Bug-Jargal s’en allait plus d’une fois au cimetière Mont-Parnasse, portant la bièrette sous le bras. Le doyen des croque-morts était en même temps l’homme le plus poétique, le plus buveur, le plus philosophe et le plus lacrymal des Pompes. Quand il marchait seul par les chemins, servant tout à la fois de corbillard, de convoi, de parents et d’amis, pour se distraire, Bug-Jargal composait des manières d’oraisons funèbres rythmées qu’il adressait à son mort. Il avait adapté à ces discours de petits airs de fantaisie qui en relevaient la monotonie.

Voici une de ces ballades que je tiens de l’amitié de l’auteur :
 

« Eh bien ! le petit, le voilà donc dans un bon lit de planches ?

Tu es heureux, le petit ; à ton âge, on est mieux couché dans le sapin que vieux dans un lit de plumes.

Comme tu vas faire un bon somme, le petit, le sommeil de l’éternité.

C’est que, vois-tu, le petit, la vie est une mort quotidienne, tandis que la mort est une vie perpétuelle.

Là-bas, le petit, où tu vas être enterré, ton corps va faire pousser de la belle herbe verte et des marguerites.

Tu quittes, le petit, une vallée de larmes pour une vallée de joies.

Le bon Dieu va faire de toi un ange, le petit, parce que tu n’as pas encore péché.

Quand tu seras un ange, le petit, souviens-toi de moi, le vieux Bug-Jargal, qui seul t’accompagne.

Adieu, le petit, et prie pour moi. »
 

Bug-Jargal n’a jamais eu aucun penchant voltairien, et il croit sérieusement que les petits s’occupent de lui.

« J’ai déjà là-haut, disait-il, deux cent cinquante-trois anges qui me connaissent. » Car il les compte et les inscrit sur un livre.

Quand il a remis la bièrette aux fossoyeurs, Bug-Jargal s’en revient tranquillement faire un tour chez la mère aux chiens. On nomme ainsi la propriétaire d’un cabaret de la barrière d’Enfer. Là, se donnent rendez-vous les employés des Pompes, qui viennent vider nombre de fioles en mémoire des morts.

Ce cabaret, qui a pour enseigne à la Girafe, n’est pas des plus remarquables à l’extérieur. Il est même vilain avec le badigeon rouge criard dont on a jugé à propos de l’orner. Mais il existe une grande salle, exposée à tous les vents, avec un toit de bois, des tables et des bancs de bois solidement fichés, en terre. Le jour n’y pénètre qu’à demi et donne à cette longue salle un aspect tout particulier, qu’on ne retrouve guère que dans les brawery de Hollande.

La cabaretière, une grosse personne, incessamment suivie d’une légion de jeunes chiens, d’où lui vient son surnom, est depuis longues années en fort bonne intelligence avec Bug-Jargal. La calomnie, qui s’assied même au cabaret, a prétendu qu’elle était sa maîtresse. Je n’en crois rien, pas plus qu’à la nouvelle de son mariage, facétie inventée par un croque-mort plaisant.

L’origine de ces bruits vient de ce que Bug-Jargal prend ses repas à la Girafe. Aussi bien le vénérable doyen a le mariage en horreur, et il répète souvent :

« Le mariage est un corbillard rempli de cahots. Il y a des mariages de première classe qui sont aux corbillards de première classe ce que les mariages de dernière classe sont aux corbillards de dernière classe. »

La conversation de cet homme étonnant est semée de mots en harmonie avec sa condition. Il a composé même une chanson lariflatique sur la mort, qui est dans le sentiment jovial et mélancolique des fresques de la Danse des Morts, que peignait à Bâle Holbein. J’en donnerai trois couplets pour qu’on juge du ton philosophique qui est empreint dans cette chanson. La poésie n’en est pas des plus fines ; mais à quoi bon des règles qui gêneraient les pensées de l’auteur ?
 

AIR : du Larifla.

 

La mort pour tous est bonne.
Oh ! la belle besogne,
Quand aux petits et vieux
Elle éteint les deux yeux.

 

Larifla, fla fla,
Larifla, fla, fla.

 

Brrr, la froide fille !
Disait un joyeux drille,
Sentant à son grabat
Claquer de maigres bras.
 
Larifla, fla, fla.

 

La folle personnière
Enfourne dans la bière
Les soucis du passé
Avec le trépassé.
Larifla, fla, fla.

 

Le public n’a pas grande sympathie pour les employés des Pompes. Cela vient de ce que les croque-morts, en général, n’ont pas de dehors. D’ordinaire, ils sont vêtus de noir, mais on ne sait pourquoi leurs habits de drap deviennent tout d’un coup du lasting, et de noir passent à un ton verdâtre et malheureux qui chagrine la vue. Leurs crêpes sont tout de suite loques, et plus d’un chiffonnier en ferait fi ! Voilà ce qui indispose le public.

Au contraire, Bug-Jargal a le sentiment du costume. Son habit ne se déforme pas : son drap reste du drap et le noir demeure du noir. De cette tenue magistrale lui arrivent en foule les sympathies. Il a de tout temps exercé une certaine suprématie sur ses camarades ; ils admirent non seulement le doyen, mais encore l’homme.

Du temps qu’il exerçait pleinement son métier, il reçoit l’ordre d’aller encercueiller un homme de haut parage. Les parents avaient recommandé au concierge de les avertir quand les croque-morts se présenteraient. Rien ne ranime la douleur comme un affreux croque-mort. Bug-Jargal monte et sonne ; il s’adresse justement à l’épouse du défunt qui le prit pour le notaire. – On ne peut pas taire de plus grand éloge à un employé des Pompes. Ce n’est pas tout, la bonne, le voyant tout frisé et guilleret, – Bug-Jargal était jeune alors, – ne sut contenir son admiration et s’écria :

« Seigneur ! qu’il est donc gentil et propre… On dirait qu’il sort d’une boîte… »

Cette expression que quelques lecteurs pourraient prendre pour une allusion, prouve simplement la bonne tenue et les soins exquis que Bug-Jargal a pour sa personne.

« D’où vient-il ? d’où sort-il ? » demanderont les personnes qui veulent savoir l’alpha et l’oméga d’un personnage. D’autres vont dire : « On ne s’appelle pas Bug-Jargal, » et mille autres réclamations fort désagréables à tout biographe.

Il n’avait pas de nom quand il sortit des enfants-trouvés. On l’appelait Pierre, singulière prédestination quand on songe à l’état qu’il devait embrasser dans la suite. Chose plus étrange encore ! il entra en apprentissage chez un menuisier. De menuiserie en menuiserie, il arriva chez l’entrepreneur des cercueils. De confectionneur à porteur de cercueils, il n’y a qu’un pas. Ce pas, il le franchit. Alors paraissait un des premiers romans de M. Victor Hugo ; l’ex-menuisier le lut, le relut et le lut encore. Il en parla et reparla à qui voulait l’entendre ; il le récitait à ses amis ; ce fut une rage. La Fontaine parlant à tout le monde du prophète Barruch était moins ennuyeux.

Bref, on surnomma Pierre Bug-Jargal en raison de sa profonde admiration pour le livre ; comme il n’avait pas de nom, il garda celui-là. N’en valait-il pas un autre ?

Les entasseurs de tomes, qui se piquent d’écrire des choses en dix volumes, peuvent aller trouver Bug-Jargal. Il les recevra comme un marquis ne reçoit pas et leur racontera des histoires étranges qui laissent de bien loin en arrière madame Radcliffe et M. Sue, qui surpassent en invention les Mystères d’Udolphe et les Mystères de Paris. Bug-Jargal, par sa position, ne sait-il pas tout ? N’a-t-il pas remarqué dans les familles, au jour de l’enterrement, les douleurs et les larmes qui ressemblent tant aux pâtés d’opéra-comique, des douleurs et des larmes de carton ?

Nous qui n’avons voulu tirer qu’un simple crayon de cette figure originale, nous nous bornerons à narrer un seul fait observé par Bug-Jargal.

« Un homme pas riche, dit-il, venait d’être enterré au Mont-Parnasse. Je dis pas riche, à cause de son convoi qui était maigrelet. Huit jours se passent. Voilà un matin, une femme, longue et maigre, pâle comme la lune, qui demande la place où était son mari. Le concierge l’y mène. Elle tombe à genoux sur la terre et fond en sanglots. Nous sommes habitués à cela, pas vrai ? eh bien ! ça nous faisait de la peine. Ces sanglots-là n’étaient pas naturels. Il n’en sortait pas de larmes. Après, elle tire de dessous son châle une bouteille, mon Dieu ! faite comme toutes les bouteilles ; et puis elle ôte le bouchon et verse de l’eau sur la terre. Ensuite, elle s’en va. Une semaine après, elle revient. Toujours les mêmes sanglots et toujours la même bouteille. – « Madame, que lui dit le concierge, faut pas vous gêner à apporter de l’eau, nous en avons ici à votre service. » Elle le regarde avec ses grands yeux fixes et ne répond pas. Ce commerce dura je ne sais combien. Pour lors, nous apprenons que la pauvre affligée passait son temps à pleurer ; et ce qu’elle apportait dans sa bouteille, c’étaient des larmes, oui, monsieur, ses larmes de la semaine. »

Ce simple narré qui laisse bien loin la douleur mythologique d’Artémise en l’honneur du roi Mausole, est un des mille faits dont est chargée la mémoire du croque-mort.

Tout dernièrement il a eu une idée originale. Il fit placer, sur la tombe d’un ouvrier qui s’était acquis une réputation par ses chansons dans les goguettes, une bouteille cassée.

Bug-Jargal a peut-être un défaut. Il n’aime pas la nature, il lui préfère le vin ; ou il ne voit la nature qu’à travers un prisme sépulcral. Il regardait une plantation de jeunes arbres que faisaient sur le boulevard d’Enfer des ouvriers.

« Ces arbres-là, dit-il, c’est des cercueils qui poussent. »
 

29 décembre 1845.

 

_____

 

(1) « Le Croque-mort, » in Les Français peints par eux-mêmes, encyclopédie morale du dix-neuvième siècle, tome second, Paris : Louis Curmer, 1840)

_____

 

(Champfleury, Les Excentriques, Paris : Michel Lévy frères, « Bibliothèque contemporaine », 1852)