ROC3

Quoi qu’on dise, je crois à l’existence du grand serpent de mer ; une feuille, connue par son bon sens et sa véracité, en a d’ailleurs parlé avec une telle insistance, que le doute n’est plus permis à cet égard.

Mais ce n’est pas seulement dans la mer que l’on retrouve ces reliques gigantesques de la création antédiluvienne, on en rencontre encore sur terre dans des lieux inhabités et inhabitables, ainsi que le prouve la relation que sir James Duck, capitaine du navire anglais le Bitter, vient d’adresser à l’Académie de Londres. Voici cette relation :
 

« Mylords,
 

Je revenais du Japon, avec un chargement de porcelaines, lorsque mon navire fut pris par une horrible tempête qui l’emporta pendant trois jours et trois nuits avec une furie épouvantable. Le quatrième jour, je me trouvai sur une mer inconnue, sans voiles et sans mâts : heureusement, j’en avais de rechange. Une terre apparaissant au loin, je fis gouverner sur elle, malgré son aspect misérable, pour tâcher d’y réparer mes avaries, et, lorsque je n’en fus plus éloigné que d’environ deux milles, je jetai l’ancre, fis mettre mon canot à la mer et j’y descendis avec quatre matelots, armés, ainsi que moi, de fusils et de haches. À mesure que nous approchions de la côte, elle nous paraissait de plus en plus horrible ; enfin, nous débarquâmes sur un rivage désolé que bien certainement jamais le pied d’un homme n’avait foulé. À un mille environ se dressaient d’immenses rochers granitiques, auprès desquels les fameuses pyramides d’Égypte n’eussent paru que des grains de sable ; du reste, nulle trace d’habitation, nulle végétation, rien autre chose que des os décharnés jonchant au loin le sol dans un désordre épouvantable. Je reconnus facilement que ces hideux débris avaient appartenu à divers animaux, notamment à des bœufs et à des éléphants, les cornes des uns et les défenses des autres ne pouvant me laisser aucun doute.

Saisi d’horreur et redoutant un danger dont je ne pouvais néanmoins présumer toute l’étendue, je me disposais à quitter cette plage inhospitalière, quand tout à coup l’air s’assombrit comme à l’approche d’une violente tempête ; l’obscurité augmenta bientôt avec une rapidité inouïe, de longs battements d’ailes se firent entendre, et telle était la force de ces battements que l’air refoulé sur nos têtes nous frappait comme un vent violent. Cependant, une masse immense était suspendue au-dessus de nous, faisant entendre des cris qui ressemblaient aux rugissements de plusieurs lions réunis : c’était un oiseau d’une grandeur et d’une grosseur prodigieuses, que je reconnus aussitôt pour un roc, d’après le portrait qu’en a donné le célèbre Sindbad, le marin.

Sans me laisser intimider par l’imminence du péril, j’ordonnai à mes matelots de mettre en joue et d’attendre mon commandement pour tirer, tandis que moi-même, donnant l’exemple, je visai à l’œil du monstre qui arrivait sur ma droite : j’étais bien inspiré ! Le roc n’étant plus qu’à vingt pas environ, « Feu ! » m’écriai-je de toute la force de mes poumons ; l’horrible bête, grièvement blessée, disparut comme un tourbillon en faisant entendre des cris tellement rauques et perçants que nous en devînmes sourds ; cependant j’ordonnai, et plutôt par signes qu’autrement, de recharger vivement les armes. Bien nous en prit, car un battement d’ailes plus furieux et plus précipité que le premier retentit sur nos têtes ; le roc se précipitait sur nous avec rage, mais à notre gauche. « Feu ! » m’écriai-je une seconde foi en conservant toujours mon même point de mire. L’animal, touché de nouveau et plus grièvement, aveuglé par mes deux coups de fusil, qui lui avaient crevé, le premier, l’œil droit et le second, l’œil gauche, emporté, en outre, par l’impétuosité de son vol et la puissance de son poids, et incapable de se diriger, alla donner de la tête sur les rochers : telle fut la violence du choc, qu’il s’y brisa le crâne et vint tomber expirant à deux pas de nous.

Roc1

Le drame n’était pas terminé ; nous avions abattu la femelle, il nous restait à triompher du mâle. À peine nos armes étaient-elles rechargées, que celui-ci parut menaçant, fort, terrible, faisant craquer son bec avec un bruit semblable à celui d’un chêne qui se brise et au fracas d’un grand édifice qui s’écroule. J’avais à ma droite deux de mes matelots, deux autres étaient à ma gauche, et je me trouvai juste en face de mon terrible adversaire ouvrant un bec où deux bœufs eussent pu facilement entrer. Néanmoins, je n’en fus point ému. Impassible comme un marbre et me rappelant les ingénieuses instructions du célèbre Jules Gérard, le tueur de lions, je dirigeai mon coup de manière à enfiler le roc de la tête à la queue, tandis que mes compagnons le visaient au corps, sous les deux ailes. Nos armes, fabriquées par le fameux Devismes, ne faillirent point à sa réputation ; la force de leur pénétration fut telle que je traversai littéralement le géant dans toute sa longueur, et que, plus tard, nous retrouvâmes, dans le corps du monstre, deux de nos projectiles lancés de côté qui, s’étant rencontrés, étaient étroitement solidement unis l’un à l’autre et formaient ce qu’en langue de tir on appelle des balles mariées. Nous venions d’échapper à la mort la plus effroyable ; mais la victoire nous coûtait cher : deux de nos intrépides marins avaient succombé dans la lutte, l’un étouffé par le roc qui l’écrasa en tombant, l’autre broyé dans les serres du terrible animal, qui le saisit en se débattant contre l’agonie. Cependant, les gens du navire ayant entendu nos trois décharges, et en ayant vu la fumée, avaient mis la chaloupe à la mer avec dix hommes d’équipage bien armés ; les brisants, les arrêtèrent d’abord ; mais ils finirent par trouver une crique où ils s’amarrèrent, et ils arrivèrent à nous au moment où nous venions d’abattre notre dernier ennemi. Jugez, Mylord, de leur douleur à la vue de leurs infortunés camarades étendus sans vie et de leur stupeur à l’aspect des deux monstrueux volatiles, dont l’un, le mâle, mesurait cent trente-deux pieds d’envergure et l’autre, la femelle, cent soixante et un pieds six pouces !

Nous examinâmes alors plus attentivement ces gigantesques animaux, voici leur signalement : le roc mâle diffère peu de la femelle, il est cependant plus petit d’un tiers ; c’est, au reste, ce que l’on remarque généralement chez les oiseaux de proie. Le plumage est d’un brun foncé marqueté de larges taches, blanches en-dessus et jaunâtres en-dessous ; les plumes des ailes sont alternativement brunes et blanches ; mais le mâle a sur la tête une sorte de couronne ou huppe dont la femelle est dépourvue. Le bec, long d’environ dix pieds, de la forme de celui de l’aigle, est à sa base d’une largeur de huit pieds ; il est noir, tranchant et d’une telle dureté que nos meilleures haches s’émoussaient ou s’ébréchaient en l’entamant. Les pattes sont monstrueusement larges et leurs quatre doigts sont armés d’ongles crochus excessivement aigus et tranchants et à peu près de la longueur du bec ; ils sont peut-être encore plus durs que celui-ci et leur pointe, d’un admirable poli, résonne comme l’acier trempé.

Il est certainement heureux que de semblables oiseaux soient fort rares, car ils doivent faire dans un troupeau d’incalculables dégâts et dévorer, pour leur nourriture journalière, au moins vingt fois autant de chair qu’un véritable enfant de la vieille Angleterre pourrait en absorber.

Ne voyant plus rien qui me retînt sur cette terre maudite, j’avais résolu de la quitter après avoir donné la sépulture aux deux infortunés qui étaient morts si misérablement ; mais mes matelots me prièrent avec tant d’instance de leur laisser chercher l’aire des rocs pour la détruire, que je ne pus leur refuser cette légère satisfaction. J’avais justement apporté une forte lunette pour reconnaître le pays ; j’examinai les masses qui se dressaient près de nous et je découvris, à une hauteur que j’évaluai être de 15 à 1800 pieds, une sorte de creux indiquant une caverne, autant que j’en pouvais juger à une pareille élévation. Nous étions 13 hommes en me comptant ; je fis charger toutes les armes, pris avec moi la moitié de mes gens en recommandant aux six autres de ne point se séparer pour mieux résister en cas d’attaque, et nous nous mîmes à gravir les rochers, ce qui ne laissait pas que d’être fort pénible et même dangereux, chacun de nous avant, outre son fusil, un pistolet, une hache, un paquet de cordes, une torche et des vivres ; car j’avais prévu que nous passerions la nuit, sinon dans la caverne, du moins sur les rochers. Au bout de quatre heures d’une périlleuse ascension, nous atteignîmes le but, objet de nos désirs ; c’était une cavité énorme haute de 50 pieds, large de 30 et profonde de 60, qu’une aire immense occupait en entier : cette aire était composée d’herbes sèches, de broussailles de branches et même de troncs d’arbres.

Une odeur repoussante et un air chargé de miasmes fétides nous empêchèrent d’abord d’y pénétrer ; mais quatre torches et un feu que je fis allumer, en épurant l’air, nous permirent enfin de nous y aventurer.

ROC4

Jamais spectacle plus étrange ne frappa l’œil d’un homme ; trois œufs, ressemblant plutôt à des cuves qu’à des œufs, tous trois à peu près d’égale grosseur, c’est-à-dire longs de 12 pieds, égaux de chaque bout et d’un diamètre de 4 pieds, se trouvaient au milieu de l’aire et la remplissaient en grande partie, sauf sur la longueur ; ils étaient tachetés de rouge brun sur fond jaune et paraissaient fraîchement pondus, ce que nous pûmes vérifier en les mirant au moyen de nos torches, malgré l’épaisseur de leur coquille, que nous trouvâmes être de six pouces.

Cependant la nuit était venue ; notre appétit avait été vivement excité par l’exercice violent que nous avions fait depuis le matin, et nos estomacs réclamaient impérieusement une nourriture abondante. Nos vivres nous paraissant insuffisants, mes matelots imaginèrent de faire cuire un des trois géants. Ils commencèrent par le rouler à l’entrée de la caverne au moyen de leviers qu’ils improvisèrent, puis ils le placèrent sur un lit d’herbes sèches et de branchages auxquels ils mirent le feu, en ayant soin de modérer la flamme pour ne point faire péter la coquille.

Durant ce temps-là, un aide du charpentier du navire, qui se trouvait au nombre des explorateurs, nous creusa des assiettes dans un tronc d’arbre et fabriqua une énorme cuillère de bois, tandis qu’un matelot, brisant à coups de hache la partie supérieure de l’œuf, y introduisit une longue branche pour remuer et mêler le blanc et le jaune, et nous préparer ainsi un énorme plat d’œuf brouillé. Hélas ! le sel, le poivre et le fromage manquaient ! Il fallut nous résigner à faire contre mauvaise fortune bon cœur, et à sept gaillards vigoureux et affamés que nous étions, nous soupâmes gaiement, dans nos assiettes bretonnes, avec un seul œuf, dont il resta encore plus de la moitié, bien que nous fussions tous largement repus. Après ce copieux repas, fait sans boire, car nous manquions d’eau, un sommeil lourd et profond s’empara de nous ; néanmoins, le lendemain matin, nous nous réveillâmes tous frais et dispos. Il fallut songer à quitter la caverne ; mais auparavant, ne pouvant emporter les œufs qui restaient et ne voulant ni les briser ni les laisser intacts, je les fis percer des deux bouts et souffler, pour les vider entièrement et conserver ainsi un témoignage irrécusable de notre tragique aventure et de l’existence de monstres que, jusqu’à présent, on avait crus fabuleux ; puis j’abandonnai la place.

La descente fut aussi heureuse que la montée, quoique beaucoup plus périlleuse, et les cordes que j’avais fait prendre à mes hommes leur furent d’un grand secours. Il était environ midi lorsque je rejoignis enfin les six matelots que j’avais laissés en observation ; tant s’en faut qu’ils eussent été aussi heureux que nous : la chair de roc qu’ils avaient essayé de manger exhalait une odeur tellement infecte qu’ils furent obligés d’y renoncer et de se contenter du peu de vivres que nous leur avions laissés.

Je donnai l’ordre du départ, commandai une décharge générale en mémoire des deux malheureux que je laissai sur cette horrible plage et rejoignis le navire, abandonnant les cadavres des rocs dont je n’emportai que quelques plumes des ailes. Hélas ! ces misérables restes ont encore été perdus pour la science, les insectes s’y mirent et je fus obligé de les jeter à la mer, sans en rien conserver. Je regrette d’autant plus vivement ce malheur que c’eût été pour moi une grande gloire que d’enrichir notre musée national de ces glorieux trophées. J’espère cependant, Mylords, que quelque marin, plus heureux que moi, retrouvera les deux œufs que j’ai mis à l’abri de la putréfaction, quoique cette trouvaille soit presque impossible à faire, puisque je n’ai pu relever le point où sont situés les rochers que j’ai visités, la boussole ayant été emportée de l’habitacle par la tempête, et toutes mes cartes perdues, sans que j’aie pu jamais en retrouver une seule. »
Telle est la relation exacte que vient d’adresser à l’Académie royale de Londres le véridique et hardi capitaine sir James Duck. Espérons, quoique lui-même semble en douter, qu’un autre marin plus heureux rapportera les fameuses reliques qu’il a été contraint de délaisser : ce serait un véritable trésor pour la science et une richesse incalculable pour le splendide musée de nos voisins d’Outre-Manche.
 

A. N. GABRIEL

 ROC2

_____

 

(in Le Journal monstre, bulletin et courrier des familles, 1ère année, n° 8, septembre-octobre 1857)