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Le père Hutinet était un très bon homme, qui, avant de vieillir dans les travaux des champs, avait couru le monde comme soldat, d’abord ; puis, de soldat, il était devenu caporal, et enfin sergent. Il ne manquait pas de jugement, il avait bonne mémoire, il était doué d’un certain esprit d’observation : c’est dire qu’ayant vu beaucoup de choses, il racontait volontiers, sans se faire tirer l’oreille, et c’était un plaisir de l’entendre. On le recherchait beaucoup dans les veillées d’hiver. Nous, pendant cet été béni, nous lui fîmes dire plus de choses qu’il n’en conta sans doute pendant dix hivers. Il nous amusait au-delà de tout, avec son langage naïf, ses expressions originales, et son style pittoresque et truculent.

Eh bien ! ce n’étaient pas encore ses récits, que j’écoutais pourtant bien volontiers, ni les villages que je traversais dans nos courses vagabondes, ni tout ce que je voyais dans cette contrée nouvelle pour moi, qui m’occupait l’imagination.

Le croiriez-vous ? c’était une montagne nageant dans l’éther bleu de l’horizon, à l’est de Pressigny, qui affectait des formes fantastiques à faire rêver pendant des heures, et qui ressemblait à un gigantesque promontoire surplombant l’océan de guérets qui s’étalaient depuis sa base à des distances incom-mensurables. Que j’allasse au nord, au sud ou à l’ouest, mes yeux se portaient toujours sur ce point. Je la cherchais constamment du regard comme une étoile polaire : elle m’attirait comme l’aimant attire le fer. Son air mystérieux, son plateau difficilement accessible, ses étranges figures, souvent enveloppées de nuages, m’intriguaient à l’excès.

Était-ce une illusion de mes sens ? je ne saurais le dire : mais, quand le soir venait, il me semblait y voir des cyclopes errer à l’aventure sur ses flancs raboteux, des nains danser des farandoles échevelées sur ses pitons, des cavaliers ayant des ailes galoper à fond de train sur ses crêtes aiguës, sur ses pics ébréchés. Je distinguais sur son large cône tronqué d’effrayants mastodontes sans tête, des béhémots à plusieurs visages, des mammouths à trompes gigantesques, des plésiosaures d’une lieue de longueur, des éléphants à six pieds, une foule d’êtres en un mot non prévus par la zoologie.

Et quand venaient les rayons du soleil couchant se jouer dans toute cette fantasmatie, je suivais avec un intérêt sans égal les effets de la décroissance de la lumière sur tout ce monde huché sur les épaules de mon géant, et les transformations dont ma curieuse montagne était le théâtre. Cependant, la nuit commençait à s’amasser dans les profondeurs de la plaine, que déjà cette montagne était encore éclairée d’une vive lumière. Le soleil paraissait descendre visiblement derrière les grands bois et l’ombre monter sur les talus des collines et les flancs alpestres du géant, comme une marée onduleuse. Bientôt, il n’y avait plus que ces aspérités du colosse qui semblaient former des îles lumineuses sur la mer de ténèbres qui envahissait la nature ; et enfin, elles étaient submergées à leur tour les unes après les autres.

Aussi, l’imagination montée, l’esprit tendu par mes visions, que j’eusse volontiers gravi, escaladé, foulé aux pieds cette montagne ! Mais figurez-vous que chaque fois qu’il m’arrivait d’interroger quelques paysans sur la montagne bleue, mes braves gens détournaient la tête, et évitaient de me répondre, tout comme s’ils eussent craint de se compromettre, ou s’ils avaient eu à craindre la punition d’une fée ou d’un magicien.

Ce que femme veut, Dieu le veut !… vous savez le proverbe.

Je jurai que je saurais ce qu’était la montagne en question, que je la toucherais, que je la verrais de près, que je la parcourrais, et qu’elle me livrerait ses secrets. La circonstance que je vais dire m’en fit la loi.

Un jour, une tempête furieuse nous surprit à notre retour de la promenade, à l’entrée du village, et la pluie se mit à tomber avec tant de violence que, n’ayant pas le temps de gagner le presbytère, nous fûmes obligés de nous abriter sous le lavoir du village, que surmontait un large toit et que peuplait en ce moment bon nombre de lavandières. Jamais encore je ne m’étais arrêtée en cet endroit, et cependant il était fort curieux. C’était un tel commérage à l’entour du bassin rempli d’une eau savonneuse, c’était un tel caquetage sous le bonnet de toutes ces femmes, que, leurs battoirs aidant, à peine entendait-on les roulements de la foudre qui sillonnaient l’espace et retentissaient fort au loin dans la plaine et les bois. Je dois dire à l’éloge de ces femmes, du reste, qu’un éclair embrasait-il le ciel, aussitôt le silence de se faire comme par enchantement, les battoirs de s’arrêter et tous les bras de tracer le signe de la croix, saint usage quand on est menacé d’un danger.

Mais tout après, le bruit des causeries reprenait avec un crescendo d’autant plus furieux, qu’il avait été contenu un moment.

Ces braves lavandières, au premier instant, m’examinèrent avec une certaine attention. J’entendis des chuchotements ; j’entrevis des sourires. Puis l’orchestre féminin se livra plus que jamais à toute sa fougue, sans scrupule, et sans nul souci à mon endroit.

« Le camp des Païens est-il bien chargé ? demanda l’une des femmes.

– Silence ! fit une autre, on y a déjà vu l’homme de feu trois fois…

– Si un bon coup de vent pouvait l’abattre, et si la montagne bleue pouvait glisser et s’éparpiller dans la plaine, nous serions à tout jamais quittes de ses manigances et de ses sorcelleries… ajouta une troisième commère.

– La montagne dont je vous parle quelquefois, s’appelle donc le camp des Païens ?… » demandai-je au père Hutinet.

Le paysan ne me répondit pas, et fit une moue qui signifiait :

– Il vaut mieux lui laisser ignorer la chose, à cette jeune fille !… Elle serait dans le cas de vouloir m’y conduire…

« Il y a trois jours, on a encore trouvé le cadavre de deux loups jetés dans la mare, au pied de la montée ; c’est l’homme rouge qui les avait employés pour ses sortilèges… continua une lavandière.

– Sans compter qu’on trouverait bien d’autres horreurs dans le puits qui se trouve sur le plateau… ajouta une jeune fille.

– Et tout ce qu’on rencontre, le matin, sur le chemin des Romains, du grain semé, de la farine répandue, et bien d’autres choses… Qu’est-ce que c’est que tout cela ? sinon des ingrédients de magie… de ce maudit homme rouge… » conclut une vieille matrone, en guise de péroraison.

Les lavandières entamèrent en effet un autre chapitre, car l’orage se calmait, et nous retournâmes au logis.

Plus que jamais la montagne bleue me trotta dans la tête.
 

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(Alfred Driou, Le secret de M. le curé, ou les vertiges de la science, Limoges : Eugène Ardant et Cie, 1878)