PIEDS
 
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La Préfecture de police vient de faire fermer plusieurs boucheries des quartiers pauvres où se débitait de la viande avariée et notamment du veau mort-né.

LES JOURNAUX.

 
 
Veaux morts-nés des étals du faubourg miséreux,
Je veux, ce soir lugubre et pourri d’amertume,
Où moins qu’en ma douleur, un sombre automne fume,
Évoquer les mangeurs de vos débris affreux.
 
Voyez-les, ces tragiques hères,
Remonter le faubourg tueur,
Aux premiers feux des réverbères
Qui semblent les yeux du Malheur…
 
Quel est d’abord ce famélique,
Si ce n’est le brave Pierrot
Qui finira bientôt phtisique
D’avoir toujours vécu de veau ?
 
Vous qui le suivez, ô pierreuses,
Votre amour vénal tient du veau
Et par lui vos poitrines creuses
Appellent un coup de couteau.
 
Ils sont trop… le faubourg morose
Roule un flot dolent et pâlot
De victimes de la chlorose
Pour avoir trop mangé de veau !
 
Veau, c’est toi qui, sur des civières,
As couché toutes ces langueurs
Qui font bossus les cimetières
Et naître à foison les chanteurs.
 
De nos plus fades élégies,
Fervents du verbe « larmoyer, »
Amateurs de nécrologies
Qui de pleurs voudraient nous noyer,
 
Poète au sang rouge, mon frère,
Fougueux emboucheur de clairon,
Fuis cette viande délétère
Plus traître que le champignon !
 
Si tu ne veux qu’on t’assassine,
Cavalier, mange ton cheval,
Et ne va pas crier famine
Au boucher à l’horrible étal.
 
J’imagine l’hyène elle-même
Se reculer d’un bond prudent
Du tablier trop blanc, trop blanc,
De ce vendeur de viande blême.
 
Ô veaux à peine veaux, veaux morts-nés sans tombeau,
Quel vengeur a frappé le faubourg de souffrance
D’avoir ainsi mangé, détestable pitance,
Vos cadavres d’enfants morts avant le berceau ?
 
 

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(Henri Strentz, in Les Soirées de Paris, n° 24, 1914)