Les Cros sont connus pour avoir été une famille de lettrés, d’artistes et de scientifiques. Sans évoquer la production littéraire de leur grand-père paternel, Antoine Cros, helléniste, philosophe et grammairien, ou de leur père Simon, érudit, écrivain et philosophe, les trois frères Cros paraissent avoir hérité de tous les talents et toutes les excentricités.
 

Le benjamin, Charles Cros, est poète, écrivain, physicien, chimiste, et inventeur, entre autres, du télégraphe automatique, du procédé de photographie en couleurs et du paléophone.
 
CR1
 

Le cadet, Henry Cros, peintre et sculpteur sur cire, réinvente la technique de la pâte de verre, selon une composition tenue secrète.
 
CR2
 

Quant à l’aîné, Antoine Cros, médecin, inventeur, poète et écrivain, dessinateur à ses heures (1), on lui doit la conception du merveilleux « téléplaste, » hypothétique appareil permettant la traduction d’une forme en rythme et sa transmission à distance sans transport de matière, et il héritera du titre de roi d’Araucanie et de Patagonie, peu de temps avant sa mort.
 
CR3
 

Il n’est pas étonnant qu’une telle fratrie ait pu nourrir l’imaginaire des contem-porains et donner naissance à quelques légendes singulières. L’une d’elles a vraisemblablement pris naissance lors d’un dîner des Vilains Bonhommes : elle attribue la découverte de l’immortalité humaine au Dr Antoine Cros ; il se serait alors heurté à une fin de non-recevoir de la part du père de famille. C’est du moins la version la plus répandue, popularisée par Émile Goudeau dans ses Dix ans de Bohème.
 

*

 

Ce poète est éminemment complexe. Un de ses biographes a dit de lui :

« À onze ans, Charles Cros est pris de la folie des langues orientales. Il les apprend surtout en bouquinant sur les quais, ou en se faufilant aux cours publics dans les jambes des graves auditeurs de la Sorbonne. À seize ans, il est en état de professer l’hébreu et le sanscrit, ce qu’il fait avec un certain succès. Je me contenterai de citer deux élèves du jeune professeur : M. Michel Bréal, de l’Institut, professeur au Collège de France, est son élève pour l’hébreu ; M. Paul Meyer, professeur au Collège de France, est son élève pour le sanscrit (2). À dix-huit ans, il entre aux sourds-muets comme répétiteur. Il y fait le cours de chimie, et invente le phonographe, qu’il appelle le paléophone. Il commence alors la médecine, l’exerce avant d’être reçu docteur, et s’obstine à ne pas le devenir ; il veut rester un fantaisiste échevelé en science comme en littérature.

J’ai parlé plus haut du phonographe. Cros en décrivait le principe et la construction dans un pli cacheté, déposé à l’Académie des sciences, le 30 avril 1876. Peu de temps après, la Semaine du clergé (10 octobre 1876), d’après les indications de Charles Cros, confiées à l’abbé Leblanc, donnait une description perfectionnée et complète de cet instrument. Huit mois et demi après, l’Américain Edison prenait son brevet, remplaçant simplement par une feuille d’étain le verre enduit de noir de fumée de Charles Cros.

Le bagage scientifique de Charles Cros est très considérable. Je citerai seulement sa production artificielle d’améthystes, saphirs, rubis, topazes, etc. (cristallisation et coloration de l’alumine), et sa photographie des couleurs, qui remplacera complètement l’ancienne photographie. Étude sur les moyens de communication avec les planètes, où il prétend que Mars et Vénus nous font depuis longtemps des signes que nous ne comprenons pas. (3) La Mécanique cérébrale, travail gigantesque présenté à l’Académie des Sciences, etc., etc. »

Il a de qui tenir. Sa famille est essen-tiellement artistique et scientifique. Son père était un savant de premier ordre, son frère Antoine Cros est poète et médecin, Henry Cros est sculpteur. Pour sortir de cette analyse trop sèche et sérieuse, je veux conter une légende qui a cours dans les ateliers. Voici.
 

Les trois fils Cros viennent un matin déjeuner chez leur père. Antoine est plus grave que de coutume, et annonce qu’au dessert il fera une communication importante.

Entre la poire et le fromage, le docteur Antoine tenant un petit papier à la main profère :

« Mon cher père, mes chers frères, j’ai enfin découvert le moyen de rendre tous les hommes immortels. J’en ai les preuves là-dessus. »

Aussitôt, Charles et Henry battent des mains : « Bravo ! bravo ! Enfin !!! »

Mais le père est demeuré sombre ; sa figure prend une indicible expression de souffrance.

« Eh bien ! père ? » demande Antoine.

Alors le père se leva et dit : « Quoi ? tu veux prolonger, éterniser cette vie misérable, chétive, où fleurissent les injustices, les poisons, les lèpres physiques et morales ? Tu veux nous lier pour toujours à cette planète basse et arriérée ? Tu voudrais nous priver des cieux attendus ?… Non, mon fils, tu ne feras pas cela ? Non, je t’en supplie… »

Les trois frères demeurèrent atterrés ; puis suppliants, ils crièrent : « Laisse, laisse donner l’immortalité aux hommes !!! »

Le père inflexible déclara : « Je ne le peux pas ! non !!! »

Alors, pâle, Antoine jeta dans le feu le mystérieux papier, tandis que ses frères disaient : « Père, père, tu n’es qu’un Saturnien, tu dévores tes fils ! »

Telle est la légende. La vérité est que les trois frères, extraordinairement doués, se montraient dès lors capables de tout entreprendre et de tout mener à bien, quand la constance les soutenait dans leurs entreprises.
 

_____

 

(Émile Goudeau, Dix ans de Bohème, Paris : À la Librairie illustrée, 1888 ; l’anecdote a été reprise dans La Lecture, magazine littéraire bi-mensuel, en 1891, et dans La Chronique médicale, revue de médecine historique, littéraire et anecdotique, en 1900 ; puis dans l’ouvrage de Jean Amiel, Six Ataciens célèbres, Carcassonne : Au Pays du Livre, 1929)
 

*

 

On retrouvera cette anecdote à l’occasion d’une notice nécrologique d’Antoine Cros parue dans La Nouvelle Revue, avec cette différence notable que, cette fois, l’invention de « l’art de prolonger la vie » n’est plus attribuée au défunt, mais à son frère Charles.
 

CARNET DE PARIS

 

_____

 

Antoine Cros vient de mourir ; c’est un brave homme qui disparaît. Singulière famille que ces Cros ! à trois frères, ils touchaient à tous les points du cercle des connaissances humaines. Charles Cros, poète savant, philologue, inventeur du phonographe avant Edison, inventeur de la photographie des couleurs, auteur de ce mélancolique et délicieux poème, l’Archet. Henry Cros, peintre, sculpteur, cirier, verrier ne fait que de l’art ; ses conceptions, la ligne de ses œuvres ressortent de l’esthétique grecque ; mais quel modernisme dans sa conception de l’artiste-artisan sans cesse à la recherche, et à la recherche ardente d’un nouveau mode de traduction de sa pensée ! Antoine Cros était le plus modeste ou plutôt le moins généreusement doué des trois. Il n’a excellé en rien, au contraire de Charles et d’Henry, mais quelle universalité ! Il est médecin, médecin distingué, poète d’une bonne faconde, il dessine et enlumine des dessins fantaisistes qu’il appelle des monstres. Ces trois occupations pourtant ne lui suffisent pas. Il s’occupe cinq minutes de politique. Il faillit fonder un parti, il fut, en 1876, le Jérômiste, et presque le Jérômisme. Il était seul à penser que le prince Jérôme dût prendre les rênes du pouvoir, seul, hors peut-être le prince Jérôme lui-même. Il promulgue, un soir, sa doctrine, puis il ne le pensa plus ; le prince Jérôme ne le sut sans doute jamais. Ainsi va le monde ! on ne connaît pas toujours ses admirateurs.

On raconte sur la jeunesse des Cros une histoire peut-être amusante. Le père de ces trois frères de talent avait naturellement pour ses fils si doués le respect le plus attendri. Un jour, en se mettant à table, Charles Cros annonça à sa famille, sans préparation aucune, qu’il vient de faire une découverte étonnante : désormais, il saura prolonger la vie des humains ; personne ne mourra plus. Il est piquant que cette découverte n’ait pas été du fait d’Antoine Cros, qui faisait de la médecine, durant que Charles était seulement physicien, chimiste, philologue et poète. Peut-être les médecins se sont-ils constitués en syndicat pour s’interdire pareille découverte. Mais le père des trois Cros n’eut pas l’ombre d’un instant l’idée d’invoquer à ce moment la compétence d’Antoine ; Charles ne pouvait pas se tromper ; mais comme le père des Cros était pessimiste, il s’élança vers son fils, et, le retenant par le bouton de son veston, il voulut obtenir de lui, tout de suite, avant même qu’il pût se placer à table, un engagement formel que cette découverte ne serait pas divulguée, et que Charles ne s’en servirait pas. L’humanité eût été trop malheureuse, si elle avait acquis le don d’immortalité… Mais voici bien des figures qui disparaissent d’un bon vieux temps encore bien récent, Rollinat, Antoine Cros…
 

_____

 

(in La Nouvelle Revue, vingt-quatrième année, novembre 1903)

 

*

 

Curieusement, la plus ancienne de ces versions, celle d’Armand Silvestre, est sensiblement différente. Il attribue bien la paternité de l’invention à Antoine Cros, mais pour en faire un nouveau Frankenstein : à l’en croire, il aurait eu l’idée, non de l’immortalité, mais de la production artificielle de l’homme.
 

Les trois frères Cros étaient des nôtres : Henry Cros, le sculpteur ingénieux dont les belles cires artistiques ont été si remarquées dans les expositions annuelles, très grand, très mince, très brun, avec une figure diabolique et douce à la fois ; Charles Cros, l’auteur du Bilboquet, ce chef-d’œuvre du monologue, et l’auteur aussi du Coffret de Santal, un merveilleux volume de vers que l’Académie (proh pudor !) couronna dans un intervalle lucide, et bien que le talent en fût audacieux, moins grand que son frère, mais aussi noir, avec des yeux de charbon où la braise étincelle en paillettes. On m’a dit qu’il était devenu un grand chimiste ; c’est possible, mais je suis convaincu qu’il est resté un excellent poète. Enfin, Antoine Cros, le docteur, un médecin imbu de toutes les doctrines nouvelles, et qui effraya, un jour, si fort son père, bon chrétien de vieille roche, en lui contant que rien ne lui serait plus simple que de faire artificiellement un homme pensant, par une combinaison de substances chimiques, que le pauvre homme s’écria, du ton de l’autorité paternelle aux abois :

« Monsieur, je vous le défends ! »

Bon poète aussi, Antoine Cros, et qui vient de publier, il y a trois ans, un volume très heureusement fidèle à la Muse : Les Belles heures. Gros et blond, avec les yeux clairs, il ne ressemblait pas à ses deux frères. Mais c’était un trio singulier d’hommes remarquables par leur talent et par l’élévation de leurs goûts.
 

_____

 
(Armand Silvestre, « Petites études littéraires : Les Vilains Bonhommes » [deuxième article], in La Revue générale : littéraire, politique et artistique, cinquième année, n° 6, 15 mars 1887)
 

*

 

Alors, quelle fut cette innovation qui ne vit jamais le jour : l’immortalité ou l’humanité artificielle ? Et qui en fut l’inventeur : Antoine ou Charles ?

Je me garderai bien de me prononcer, et laisserai aux rêveurs le soin de trancher la question au gré de leur fantaisie…
 

MONSIEUR N

 

_____

 

(1) Nous reviendrons bientôt sur les talents de dessinateur d’Antoine Cros.
 

(2) Cette opinion d’Alphonse Allais doit être donnée sous toute réserve. [Note d’Émile Goudeau]
 

(3) Charles Cros et la communication avec les planètes feront prochainement l’objet de deux articles dans « La Porte ouverte. »