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La campagne italo-éthiopienne a, malheureusement prouvé l’utilité des forces motorisées et leur supériorité sur l’homme.
Mais il ne faut pas croire que cette motorisation, cette force défensive et offensive recherchée mécaniquement soit uniquement le souci de notre siècle.

La découverte de la poudre à canon et, plus tard, de la dynamite a complètement modifié les conditions de la guerre, mais les anciens, avec les faibles moyens dont ils disposaient, étaient arrivés à construire des machines de guerre d’une puissance et d’une ingéniosité extraordinaires. L’étude de ces engins ne serait peut-être pas inutile à nos constructeurs de tanks et de mitrailleuses.

Les principales de ces machines étaient les catapultes, les balistes, les béliers et les tollénones. Sans entrer dans des explications techniques, disons que les catapultes agissaient comme des frondes, les balistes comme des arcs, mais dans de colossales proportions, car elles arrivaient à lancer des poutres, d’énormes quartiers de rochers. Les engrenages étaient de bronze et elles se bandaient avec des leviers et des cabestans ; des pivots permettaient de varier la direction du tir et elles avançaient sur des rouleaux. Il y en avait d’immenses que l’on apportait pièce à pièce et que l’on remontait en face de l’ennemi. L’efficacité des catapultes dépendait de la solidité et de l’efficacité des cordages qui décochaient les projectiles. On y employa des tendons pris au cou des taureaux ou aux jarrets des cerfs et plus tard, à Carthage, les cheveux des femmes.

Les béliers étaient d’énormes poutres, vêtues de cuir, cerclées de fer et terminées par une tête de bélier en airain. Suspendus par des cordages à une sorte de portique, ils étaient balancés en mesure par une centaine d’hommes, et allaient frapper les portes des villes qui finissaient par être enfoncées.

Les tollénones se composaient d’une grande poutre qui portait une corbeille carrée où pouvaient prendre place vingt ou trente soldats. À l’aide d’un cabestan, on portait la poutre au-dessus des remparts ennemis et on y déposait les soldats qui, d’ailleurs, ne revenaient presque jamais.

Le roi Démétrius passe pour avoir construit la plus puissante des machines de siège. L’hélépole, ainsi qu’il l’avait appelée, avait neuf étages ; elle était remplie de soldats. Des catapultes et des balistes étaient installés sur sa dernière plate-forme. Construite en bois couvert de lames de bronze, elle avançait lentement sur huit roues jusqu’à ce qu’elle eût atteint le rempart ennemi. Alors les soldats s’élançaient par les portes des neuf étages et sautaient sur le rempart. C’est l’invention de l’hélépole qui valut à Démétrius le surnom de Poliorcète, c’est-à-dire preneur de villes.

L’emploi des chars à faux remonte à une haute antiquité et on en attribue l’invention à Cyrus. Ils étaient à deux ou à quatre chevaux mais ne pouvaient servir qu’en plaine ou sur des routes très unies. Cependant, tous les historiens de l’antiquité s’accordent à dire qu’ils produisaient des ravages formidables. Voici comment Quinte Curce décrit ces chars qui, au nombre de deux cents, suivaient l’armée de Darius :

« L’extrémité du timon était armée de piques ; de chaque côté du collier sortaient trois lances, entre les rayons se dressaient des pointes de fer, et, au centre des roues étaient clouées des faux, en sorte que ces chars taillaient en pièces tout ce qui se trouvait sur leur passage. »
 
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Les Gaulois avaient aussi un char de combat appelé covinus ; il était couvert et garni tout autour de faux ; les chevaux étaient protégés par une cuirasse d’écailles cousues sur du cuir et le conducteur portait un fouet à manche de fer en guise de lance.

D’après Xénophon, les chars employés par Cyrus affectaient la forme d’un tonneau et étaient cerclés de fer ; ils étaient très bas pour donner plus de liberté au conducteur et avaient les essieux très longs pour donner plus de stabilité. Les soldats qui les conduisaient étaient protégés par une cotte de mailles. À l’extrémité des essieux, en dehors des roues, Cyrus avait fait adapter des faux de deux aunes de long, droites et le tranchant tourné en avant. D’autres faux placées au-dessous étaient dirigées vers la terre de manière à faucher les ennemis.

Le char d’un simple soldat n’était monté que par lui ; ceux des chefs portaient, outre ce chef, un conducteur et parfois un troisième combattant. Les chevaux avaient le front, le poitrail et les flancs protégés par des boucliers d’airain.

L’effet de ces chars était terrible dans le tumulte de la bataille, mais quand les soldats conservaient leur sang-froid et étaient habitués à ces redoutables machines, il leur était relativement facile de les éviter, ce qui se produisit, comme l’explique Tite-Live, dans la bataille d’Archelaüs contre Sylla. À partir de l’époque impériale, les chars à faux furent de moins en moins employés.
 

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Les auteurs anciens font des éléphants de combat des descriptions terrifiantes ; ces vivantes machines de guerre étaient peut-être les plus redoutables de toutes. Dans les guerres de Rome contre Pyrrhus et contre les Carthaginois, ils décidèrent souvent de la victoire. Ces animaux, soumis à un entraînement spécial, ne redoutaient ni le bruit des trompettes ni la clameur des batailles et ils n’avaient peur ni des flèches, ni même du feu. Dans certaines occasions, pour les rendre plus féroces, on les enivrait avec un mélange de poivre, de vin pur et d’encens, auquel on ajoutait les sommités fleuries du chanvre indien d’où on tire le haschich.

D’ailleurs, ils étaient protégés par une sorte de cuirasse faite de plaques d’airain et formidablement armés. Le poitrail portait un éperon d’acier, leurs défenses étaient allongées par des lances tranchantes et recourbées, et leurs genouillères d’un cuir très épais brandissaient des épieux ; enfin, au bout de leur trompe, on fixait des coutelas acérés, avec lesquels ils fauchaient des rangs entiers de soldats. Sur leur dos, une tourelle de cuir renfermait des archers ou des frondeurs. Dans certaines batailles, il y eut jusqu’à deux cents éléphants qui entrèrent en ligne.

Pour les faire paraître plus effrayants, leurs défenses étaient rougies avec du cinabre, leurs oreilles teintes en bleu, et ils portaient, avec des colliers de grelots, des caparaçons de pourpre ; parfois même leurs défenses étaient dorées.

Pour triompher de ces monstres, on tâchait de leur crever les yeux avec des flèches ou de leur couper les jarrets, on leur lançait des paquets d’étoupes arrosés de pétrole ; souvent aussi, en rampant, un soldat se glissait au-dessous d’eux et leur enfonçait son glaive dans le ventre. Cependant, il arrivait souvent que les éléphants, devenus fous furieux, se retournaient contre leurs alliés chez qui ils causaient d’énormes ravages. Alors le cornac, – les Romains disaient plus noblement l’éléphantarque, – armé d’un coin de fer et d’un marteau, leur fendait le crâne.
 
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Archimède, un des plus illustres mathématiciens de l’antiquité, apporta de grands perfectionnements aux machines de guerre. Pendant le siège de Syracuse par les Romains, il avait inventé des balistes et des catapultes d’une puissance inusitée qui lançaient à une distance prodigieuse des grêles de traits et d’énormes quartiers de roc. De gigantesques mains de fer saisissaient les galères des Romains, les dressaient sur leur poupe, puis les lâchant brusquement, les submergeaient. Enfin, à l’aide de miroirs paraboliques, il incendiait à de grandes distances les vaisseaux de la flotte romaine.

On a longtemps nié l’existence de ces miroirs ardents mais au 17ème siècle, le jésuite Kircher, et plus tard Buffon, réussirent à construire des miroirs ardents par un assemblage de glaces planes. L’appareil de Buffon, installé dans le parc de son château, se composait de 168 glaces planes montées sur un châssis et mobiles dans tous les sens et arrivait à fondre à vingt mètres de distance une assiette d’argent. En 1807, le mathématicien Peyrard perfectionna ce miroir en le rendant plus maniable et démontra qu’avec 590 glaces de 50 centimètres de côté, on pourrait incendier une flotte à un kilomètre de distance.
 
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C’est aussi Archimède qui eut le premier l’idée d’utiliser la force d’expansion de la vapeur d’eau et qui inventa le canon à vapeur ou architonnerre qui a été très probablement employé au siège de Syracuse.

Léonard de Vinci, dans un manuscrit conservé à la bibliothèque de l’Institut, a donné la description et le croquis d’un véritable canon à vapeur, d’après Archimède.

« L’architonnerre, dit-il, est une machine de cuivre fin qui lance des balles de fer avec grand bruit et beaucoup de violence. On en fait usage de cette manière : le tiers de cet engin consiste en une grande quantité de feu et de charbon. Quand l’eau est bien échauffée, il faut serrer la vis sur le vase ABC où est l’eau, et à ce moment toute l’eau s’échappera en-dessous dans la partie chauffée et se convertira aussitôt en une vapeur si abondante et si forte qu’il paraîtra merveilleux de voir la fureur de cette vapeur et d’entendre le bruit qu’elle produira. Cette machine chassait une balle du poids d’un talent. »

On a supposé que Léonard de Vinci, grâce à une traduction arabe, avait eu connaissance du Livre des Feux, une œuvre d’Archimède aujourd’hui perdue et qui contenait la description de toutes sortes de machines de guerre.

Les ingénieurs de la Renaissance, Léonard de Vinci lui-même, ont conçu de curieuses machines de guerre. C’est là un sujet qui pourrait donner matière à un autre article.
 

Gustave LE ROUGE

 

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(in Le Monde illustré, n° 4091, samedi 16 mai 1936)