NONNE
 

Passant le lendemain devant l’église de St.-Roch, qui était rouverte depuis peu, je vis nombre de femme s’y porter, et cela me fit naître l’idée qu’il existait encore des dévotes. Je fus curieux de m’en assurer ; il me prit, en outre, la fantaisie de connaître comment cette espèce de femmes traitent l’amour, jugeant qu’elles mêlent quelque chose de divin à leurs sensations voluptueuses. Je voulus connaître aussi l’effet du Talisman sur elles, et je suivis la foule à l’église, dans le dessein d’attaquer la première qui se présenterait.

L’occasion s’en offrit bientôt : je vis entrer après moi une jolie dévote, qui me regarda sous cape, et fut se prosterner au pied d’un autel, où elle eut l’air de faire sa prière ; mais où elle invoquait, probablement, l’esprit de Ste-Thérèse. Elle vint ensuite se placer derrière moi, sans faire semblant de m’apercevoir.

Je ne manquai pas d’abord à me déployer devant la sainte femme. Ayant surpris ses yeux qui considéraient ma structure, et qu’elle baissa aussitôt, comme si la pudeur lui eût mis son voile sur le front, je jugeai qu’elle n’était pas éloignée de mêler l’amour profane avec l’amour divin : je pensai encore que la relique opérait sur elle, et qu’elle était de la trempe des saintes. Je lui dis tout bas quelques mots sur l’intérêt qu’elle m’inspirait : elle feignit de ne pas m’entendre, et c’était, sans doute, pour me forcer à répéter, ou pour m’encourager à poursuivre. Je secondai sa secrète intention, en lui déclarant d’une manière distincte et assez haut pour qu’elle ne pût supposer ne m’avoir pas entendu, que j’étais idolâtre de ses attraits, et lui demandant avec insistance la permission de lui faire connaître ailleurs mes sentiments.

À ces mots, elle regarda autour d’elle pour voir si on ne l’observait pas et, baissant son voile, comme pour se recueillir, elle dit à voix basse que, ne doutant point qu’un homme qui fréquentait le lieu saint ne fût respectable et dévotieux, elle me permettait de la venir voir dans sa demeure, qu’elle m’indiqua.

Je la remerciai avec un transport de joie, et les termes dont je me servis me parurent lui plaire. L’ayant envisagée en ce moment, car elle avait relevé son voile, évidemment dans le dessein de se faire mieux remarquer, je vis dans ses regards le feu qui constitue la sainteté et dévore l’âme de l’amour terrestre.

Je la quittai aussitôt, parce qu’elle l’exigea, et retournai chez moi enchanté de cette aventure. J’y attendis avec impatience le moment destiné à cette nouvelle épreuve, qui offrait déjà à mon imagination un charme inconnu. Je me rendis enfin chez l’aimable dévote, que je trouvai seule, et cela, sans doute, parce qu’elle m’attendait.
 

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(******, Le Talisman de la volupté ou la relique de Ste Thérèse, Paris : Pilardeau, 1800)