ELVIRE
 

C’était donc cela l’amour ? Et quoi encore ? Trouble ineffable… Qu’est-ce donc qu’ils nous parlaient de la mort, ces prêtres mornes ? Il y a d’abord l’amour ! Ah ! quand viendrait-il pour nous ?

Elvire était en chemin. Nous songions à des baisers… Nous songions aussi, en tremblant un peu, à ce mystère des seins, mal connu, mal vu sur des statues, entraperçus dans des promenades, au buste nu des nourrices. Vision excitante !… Nous en avions le cœur comme arrêté dans la poirine. Nous étions essoufflés, ainsi que d’une course ou d’un grand saisissement.

Les seins d’Elvire ? Est-ce que Lamartine les avait touchés, y avait mis les mains – la bouche peut-être, comme nous faisions à nos gourdes, l’été ?

Elvire ! Nous lui comparions des jeunes filles entrevues aux vacances, une petite cousine, venue chez nos parents avec les siens, et qui nous avait regardé, en rougissant. Elle était rose, elle. Elvire était brunie. Mais, elle aussi, avait un corsage bombé, que nous n’osions pas regarder – sans doute les mêmes seins qu’Elvire…
 

_____

 

(Georges Rodenbach, « Au collège, » in Le Rouet des brumes, contes posthumes, Paris : Société d’éditions littéraires et aristiques, 1901)