PORTRAIT RENARD
 
 

Dès 1912, Maurice Renard entama une collaboration avec le journal Le Matin. Il y publia, essentiellement entre 1927 et 1939, près de six cents contes variés, allant du récit policier (avec le personnage récurrent du commissaire Jérôme) à la nouvelle sentimentale, en passant par le conte cruel, le merveilleux scientifique, le surnaturel expliqué ou le fantastique. Parus dans la rubrique des « Mille et un Matins, » ces contes sont d’un intérêt très inégal ; il ne faut pas oublier que, dans l’entre-deux-guerres, la contribution régulière de Maurice Renard au quotidien fut avant tout alimentaire, – il fut d’ailleurs le premier à le déplorer, – et que les contraintes du calibrage (une colonne et demie, deux colonnes maximum) ne prédisposaient guère au développement des récits.

Il serait donc vain de chercher dans ces pages la puissance évocatrice de ses romans « scientifiques » d’avant-guerre ; nous sommes loin du Docteur Lerne, des Mains d’Orlac ou du Péril Bleu, ou encore des « nouvelles singulières » du Voyage immobile ou de Monsieur d’Outre-mort.

D’ailleurs, seule une petite partie de ses contributions au Matin ont été réunies du vivant de l’auteur, à la suite de Celui qui n’a pas tué, et surtout dans le recueil Le Carnaval du Mystère, en 1929. Plus récemment, les Romans et contes fantastiques, de la collection Bouquins, chez Robert Laffont, ont proposé une sélection de douze de ces « Mille et un Matins » ; le choix le plus significatif à ce jour étant sans conteste les vingt-quatre contes rassemblés par Claude Deméocq dans son anthologie Contes atlantiques et autres histoires mystérieuses, en 1998. Il n’en reste pas moins un certain nombre de textes encore inédits en volume, qui, sans être des chefs-d’œuvres, sont d’une lecture agréable et mériteraient d’être tirés de l’oubli ; la Porte ouverte s’efforcera progressivement de mettre en ligne les meilleurs d’entre eux.
 

MONSIEUR N

 
 
 

SUR LA PLANÈTE MARS

 

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« Monsieur le directeur, dit l’habitant de la planète Mars en témoignant d’une vive agitation, la terre est habitée. J’en ai maintenant la certitude !

–  En vérité ? » fit l’autre Martien avec le plus grand calme.

Ainsi pouvons-nous transcrire, à l’usage des cerveaux humains, ce commencement de dialogue extraterrestre ; mais le lecteur voudra bien accepter que la réalité ne correspondît en rien aux images qui viennent de lui être suggérées par ce qui précède.

Et d’abord cet échange de pensées n’avait fait vibrer d’aucun son l’atmosphère de la planète. Nul mot n’était sorti de la bouche des deux Martiens ; ils avaient conversé au moyen d’ondes silencieuses que nous ne saurions définir davantage. D’ailleurs, possédaient-ils une bouche ? On ne leur en voyait pas. À nos yeux d’homme, ils se seraient présentés sous la forme géométrique de deux lentilles, d’environ deux mètres de diamètre, qui se tenaient debout sur le sol, grâce à l’aplatissement momentané de leur base. Ces lentilles, dont l’une était rougeâtre et l’autre bleuâtre, se montraient fort épaisses et parfaitement opaques en leur milieu, mais cette épaisseur allait s’amincissant vers une périphérie qui, pour ainsi dire, n’existait pas, car la lentille n’était pas délimitée par un bord précis et coupant ; elle se perdait peu à peu dans l’espace, à la façon d’une nébuleuse. Imaginez deux noyaux lenticulaires, diversement colorés, chacun rayonnant d’un brouillard dégradé, de même teinte, et vous aurez une idée approximative des deux Martiens supérieurs dont il est question. Point de visage, partant point de physionomie ; et si nous nous sommes permis de dire que l’un d’eux (le rouge) témoignait d’une vive agitation, c’est que sa couleur l’indiquait, en effet, par un éclat inaccoutumé.

« Oui, continua-t-il. Habitée ! Je n’ai pas quitté, depuis quelques jours, mes appareils d’observation, et j’ai nettement perçu des feux intermittents qui ne peuvent être que des signaux. Des signaux provenant d’êtres intelligents, ouverts aux mathématiques.

– Mon ami, dit le Martien bleu, dont le corps se moira joliment d’ondes concentriques à reflets verdâtres, vous êtes jeune !

– Je vous assure, monsieur le directeur, que je ne suis pas victime de mes sens. Il s’agit de signaux qu’on nous fait de là-bas, à nous, et auxquels nous pouvons répondre sans peine, étant donné l’état d’avancement des sciences sur notre Mars.

– Ta ta ta ! fit le directeur. Chimères et billevesées ! »

La teinte rouge de son interlocuteur pâlit soudain, pour devenir, l’instant d’après, plus foncée qu’auparavant.

« Malgré tout le respect que je vous dois, dit-il, malgré votre âge et votre science, maître, je ne saurais admettre votre scepticisme et m’en tenir là. Je n’en ai pas le droit. La question nous dépasse, vous comme moi. Songez donc ! La pluralité des mondes habités ! Le problème des relations entre les peuples de l’univers ! Quoi, maître, nous avons des frères sur la Terre, je vous en administre la preuve, et nous resterions indifférents à leurs efforts, sourds à leurs appels ? »

En s’exprimant ainsi, le jeune Martien – dont nous ne pourrions douter qu’il fût quelque astronome attaché à quelque observatoire – s’animait de plus en plus, et il allait et venait en tournant sur lui-même comme une roue, ce qui est la façon de progresser de ses semblables.

« Croyez-vous être le premier à découvrir que la Terre est habitée ? reprit doucement le vieux Martien.

– Plaît-il ? » fit le jeune, interloqué, en cessant tout à coup de tourner.

« Ces lumières, d’autres que vous les ont déjà notées. D’autres ont tiré de ces manifestations terriennes les conséquences qui s’imposent… Laissez-moi vous le dire, au surplus, nous n’avions pas attendu qu’elles se produisent pour découvrir ce que vous croyez avoir découvert tout à l’heure… Il y a des années et des années que nous savons la Terre habitée par une grande quantité de bêtes diverses, dont une espèce domine les autres, depuis des millénaires, par la puissance de l’esprit. C’est l’humanité. Elle est là-bas ce que nous sommes ici. Certains engins d’observation, d’une portée que vous ne soupçonnez pas, nous ont permis de connaître avec beaucoup de précision ce qui se passe sur terre.

– Que dites-vous? Quels engins ? On les tient donc secrets ?

– Eh oui ! Seuls, vos anciens, dont je suis, savent toute la vérité, concernant la Terre. Nous n’ignorons rien des mœurs de l’homme et de son histoire.

– Est-ce possible ? s’exclama le néophyte, au comble de la stupéfaction.

– Il vous faut, mon jeune ami, oublier ces signaux que vous avez surpris. Jurez-moi que vous n’en parlerez jamais à personne. Car le grand conseil a décidé qu’il ne serait répondu, sous aucun prétexte, aux sollicitations de la Terre.

– Mais pourquoi ? » fit l’autre, presque désespérément.

Après un temps, le vieux Martien reprit, dans son langage muet :

« Si vous étiez un homme de la Terre, vous auriez quelque peine à croire que les habitants de notre Mars sont pacifiques, qu’ils vivent sagement et doucement, car les Terriens ont donné à notre globe le nom de leur dieu de la guerre, et ils sont convaincus que nous sommes belliqueux. Vous m’accorderez cependant que la vie est aimable ici et que rien ne vient jamais troubler la concorde qui règne parmi nous… Hélas ! mon fils, je n’en saurais dire autant des choses de la Terre. Certes, tout n’est pas parfait sur Mars. Mais là-bas !… Si vous pouviez savoir !…

– Raison de plus, monsieur, pour communiquer aux Terriens les bienfaits de notre civilisation !

– Hum ! C’est que, voyez- vous, le grand conseil en a décidé d’autre sorte. Et vous ne serez que prudent, mon jeune ami, en vous conformant à ses décisions. Croyez-moi : nous n’avons rien à gagner au commerce des hommes, mais tout à perdre ! Allons ! Répétons ensemble : la Terre n’est pas habitée ! »

Percevant l’hésitation qu’il provoquait, le Martien bleu reprit paternellement :

« Inclinez-vous. Il s’agit d’ordres qu’on ne discute pas. Nous ne sommes plus sur le terrain de la science, mais dans le domaine du salut public. Les hommes : danger, danger ! Il ne faut pas qu’ils existent pour nous. »

Un instant, le jeune Martien contempla l’astre Terre qui brillait au ciel, d’une belle clarté pure. Et comme il révérait la sagesse des anciens :

« C’est bien, dit-il. La Terre est inhabitée. »
 

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(in Le Matin, 56e année, n° 20222, samedi 5 août 1939)