MACHINE SUPREME ILLO
 

Ce n’était pas dans le but de célébrer, à sa façon, l’anniversaire de la sacro-sainte journée républicaine que le physicien Stanislas Bardanne, chef de travaux à la Sorbonne, s’apprêtait à expérimenter, le soir du 14 juillet, la machine extraordinaire dont il était l’inventeur, mais pour la simple raison que cette machine avait été achevée, mise au point quelques heures plus tôt.

Compliquée de rouages, de bobines, de cadrans, de lampes à mercure, de rhéostats, de manettes, le tout emmêlé de fils électriques, celle-ci se dressait, jusqu’au plafond, contre un des murs de la pièce qui servait au savant sexagénaire de cabinet de travail – oh ! une simple table de bois blanc couverte de livres et de paperasses ! – et de chambre à coucher – oh ! un étroit petit lit de fer plié dans un coin ! – Personne ne soupçonnait l’existence de cette machine, attendu que le physicien l’avait fait exécuter pièce par pièce chez différents spécialistes, puis s’était appliqué à la monter de ses propres mains pour mieux en assurer le secret.

Minuit n’était pas loin. Depuis trois heures déjà, l’orchestre de la rue s’époumonait à emporter les danseurs au ras des pavés, emplissant la nuit de ses sonorités de cuivre, scandées par un lourd piétinement.

Ce bruit complexe, Stanislas Bardanne, s’il l’entendait, n’en avait cure. Tout à sa machine, il la considérait d’un air énamouré et anxieux. Anxieux, parce qu’au fond, un inventeur ne sait jamais si le succès couronnera ses efforts ; énamouré, parce que cette machine était sa création, l’enfant de son esprit et de sa volonté, et qu’en elle, les dernières heures de sa jeunesse rejoignaient celles de sa maturité.

En effet, depuis le début de ses recherches, vingt-cinq ans s’étaient écoulés, durant lesquels le professeur n’avait mis le pied dehors que pour se rendre à son laboratoire, tout proche, et à son restaurant ; vingt-cinq ans qu’il vivait penché sur des chiffres et des épures, livré à une bataille dont la défaite aurait été pour lui pire qu’un arrêt de mort.

L’ambition qui l’animait n’était pas modeste, puisqu’elle se proposait de réaliser quelques-unes des plus hardies promesses de la Science et de faire du même coup table rase des railleries qui avaient, jusque-là, accompagné ses travaux. Railleries que toujours subiront ceux qui, par génie ou déraison, font bon marché des dogmes établis et qui s’étaient surtout manifestées, avec un ensemble remarquable dans le monde savant, à chacune de ses communications insérées, par charité eût-on dit, dans des feuilles de hasard, car il ne lui fallait pas songer à l’hospitalité des publications officielles. Ainsi avaient été accueillis ses exposés sur les vibrations reproductrices, les foyers électriques du corps humain, les rapports du fluide animal et du fluide magnétique terrestre, le prolongement illimité des facultés visuelles, auditives et olfactives, la translation des molécules vivantes au moyen de l’électricité…

Il est vrai que, par sa maigreur, son physique cocasse, ses allures dégingandées, sa façon de se vêtir, ses manies de vieux célibataire, Stanislas Bardanne s’offrait naturellement propre à essuyer les brocards des étudiants et surtout de ses pairs. Bref, au lieu de ce qu’il était en réalité : un chercheur modeste, inhabile à se faire valoir, un grand enfant contemplatif de l’espèce de ceux dont la patience et la foi savent arracher à la Nature quelques-uns de ses secrets, il passait pour un inoffensif toqué.

Or, comme rien n’était capable d’entamer la confiance de Stanislas Bardane en ses conceptions, peu à peu, il avait été amené à imaginer, puis à construire une machine susceptible de doter l’homme du privilège d’entendre, de voir, de sentir à distance en projetant à l’aide d’un courant électrique les sens de son opérateur sur un point quelconque de la terre. Et peut-être… Toutefois, de cette dernière possibilité, le savant n’était pas aussi certain que des autres. La découverte de la T.S.F avait grandement facilité ses travaux.
 

*

 

Minuit ! L’heure de la grande expérimentation avait sonné. Préalablement, le physicien s’était bouclé à même la peau différentes ceintures conductrices soutenues par des bandes métalliques lui descendant jusqu’aux pieds. Ces ceintures qui, par induction, mettaient en rapport ses différents fluides nerveux, formaient dans leur ensemble une sorte de carcasse quelque peu rigide. Comme il était en manches de chemise, Stanislas Bardanne jugea que l’événement, qu’il considérait comme le plus important de sa vie, ne pouvait se passer sans une certaine solennité. Il enfila sa redingote, noua une cravate blanche, donna, devant une petite glace de bazar, un coup de peigne à ses cheveux hirsutes, s’épingla à la poitrine une décoration faite de deux humbles palmes d’argent suspendues à un ruban violet et qu’il arborait pour la première fois, bien qu’elle lui eût été décernée presque au sortir de l’Université au titre de préparateur. Ensuite, il prit une énorme mappemonde qu’il examina en la faisant tourner lentement.

« Où vais-je aller ? se demanda-t-il. Pas bien loin, d’abord. Puisque je connais leur langue, un petit voyage chez nos amis anglais est tout indiqué. »

Ayant relevé la position de Londres, il se plaça debout vis-à-vis de sa machine, amena l’aiguille de deux cadrans sur les degrés exprimant la longitude et la latitude de cette ville, mit en marche un générateur d’électricité qui ne ronfla pas plus fort qu’une grosse mouche, s’enferma la tête dans une sorte de casque, assurant, toujours par induction, la mise en action de ses fluides visuels, auditifs et olfactifs, et relia casque et carcasse au moyen de fils souples à la machine et à un émetteur d’ondes, Enfin, ayant attendu juste le temps de vaincre la naturelle émotion qui s’était emparée de lui, il manœuvra un commutateur et fut parcouru d’un grand frisson…

Le hourvari de la rue n’arrivait plus à ses oreilles. En une seconde, sa vue baigna dans une atmosphère trouble, son ouïe et son odorat subirent une succession de bruits et d’odeurs, puis une image se précisa à son regard, au fur et à mesure qu’il tournait une manette ainsi qu’un photographe mettant au point son appareil.

Il constata que son « moi » hantait, invisible mais en possession de toutes ses facultés, un bar de bas quartier londonien. Une mégère couperosée somnolait sur un comptoir encombré de bouteilles de spiritueux. Seuls dans la salle et assis à une table, deux consommateurs aux inquiétantes allures s’entretenaient à voix basse et en fumant devant un verre de whisky. Une lumière crue soulignait la résolution de leurs visages sinistres.

« Encore l’odeur opiacée de ce tabac que je ne puis souffrir ! maugréa en lui-même Stanislas Bardanne. Pas de doute, je suis bien en Angleterre. »

Et, plus curieux de surprendre la conversation des louches acolytes que de jouir du succès de sa tentative, il prêta toute son attention.

« Je vous le répète, Tom, vous n’avez pas l’étoffe que réclame une pareille audace, reprochait à l’autre celui qui semblait le plus volontaire.

– Vous le verrez bien, mylord.

– Alors, demain à Victoria à 9 h. 45 ; tenez-vous sur le quai, je vous donnerai les dernières instructions : ici, les murs ont des oreilles.

– Serviteur, mylord.

– En attendant, prenez toujours le « joujou. »

Et il lui glissa dans la main un objet que le physicien reconnut être une bombe.

Les deux complices se regardèrent sans parler, puis leurs yeux se portèrent autour d’eux comme s’ils se sentaient gênés par une présence hostile.

« Mylord !

– Quoi ?

– Vous avez raison : on nous épie.

– Vous voyez partout des fantômes depuis, que vous avez si proprement étranglé ce pauvre Sullivan qui nous était pourtant bien utile !

– Nous sommes brûlés, vous dis-je.

– Filons ; en passant, vous jetterez le « joujou » dans la Tamise. »
 

*

 

D’un coup de commutateur, Stanislas Bardanne avait rejoint sa chambre de Paris. Il ôta son casque et réentendit les bruits de la fête populaire et le ronflement du moteur.

« Pour un début, je ne suis vraiment pas mal tombé, murmura-t-il. Quel précieux auxiliaire je ferais pour la police ! »

Puis il s’abandonna à la joie de sa réussite.

« Enfoncé l’anneau de Gyges, les chemins de fer, les autos, l’avion ! s’écria-t-il avec délire. À moi les secrets des rois, des diplomates, des assassins, tous les secrets ) plus de guerre, puisque ça se saura dès les prémices et qu’on pourra ainsi la déjouer ; le règne enfin de l’entente forcée, la seule efficace. »

Et le tango qu’exécutait l’orchestre de la rue se transfigura en marche triomphale.

Mais, s’abaissant à des considérations moins généreuses :

« Quel nez vont faire mes chers détracteurs ! » pouffa-t-il.

Tout à coup, il se demanda s’il n’avait pas rêvé. Cédant à un besoin de contrôle, il releva un nouveau point sur la mappemonde et manœuvra les aiguilles des cadrans de position.

« Voir, cette fois, me suffira. »

Il se recoiffa du casque et tourna le commutateur.

Son regard plongeait dans une obscurité livide animée d’une prodigieuse palpitation ; et, au fur et à mesure que sa main poussait une manette assurant le déplacement en profondeur, une grandissante phosphorescence éclairait un étrange et glauque paysage embroussaillé. Brusquement, un énorme poisson lui offrit à un mètre sa gueule effrayante et ses deux yeux rougeâtres exorbités. D’une torsion de la queue, le monstre vira et disparut dans le mystère d’une forêt d’algues.

« Un bon moyen de prendre un bain sans se mouiller ! » ricana le physicien.

Sa vue s’était arrêtée sur le fond de la mer. Une multitude de mollusques, d’annélides, d’actinies, de méduses, de toutes sortes de céphalopodes irradiant des feux de rubis, d’émeraude, de diamant et de saphir, lui révélait la plus belle illumination, ainsi que la richesse de la flore et de la faune abyssales.

Soudain, il découvrit, revêtue d’une carapace de madrépores et de coquillages, la vieille épave d’une frégate dont les flancs crevés lui permirent de reconnaître qu’elle recelait un chargement de lingots d’or.

« Ma première prospection ! » ne put s’empêcher de s’exclamer Stanislas Bardanne avec ravissement.

Déjà il avait retrouvé sa chambre et enlevé son casque. Non, ce n’était pas un rêve ! Il se pinça tout de même à en crier, puis se dilata dans un frénétique rire d’orgueil.

Cependant, il lui restait un dernier essai à tenter qui, s’il était concluant, l’autoriserait à décerner à son invention le nom de Machine Suprême. Il chercha un autre point sur la mappemonde, tourna les aiguilles des deux cadrans, se recoiffa du casque et poussa le commutateur.

Instantanément, ses yeux de Parisien nocturne contemplèrent le lever de l’aurore sur le plus beau paysage du monde. Sa projection sensorielle se situait juste au seuil d’une clairière qui s’étendait, parée de fleurs exotiques, sous un ciel encore piqué de pâles étoiles. Une douce fraîcheur s’insinuait dans l’atmosphère chaude, et, au pied des arbres, la terre jonchée de feuilles inconnues semblait molle encore des eaux d’un orage de la nuit. Au-dessus du savant, parmi de grosses branches, gambadaient par centaines de petits singes agiles, en même temps qu’une profusion d’oiseaux invisibles saluaient d’un hymne merveilleux la naissance du jour. Stanislas Bardanne, ou plutôt ses sens translatés, demeurait saisi par la luxuriance de cet éden embaumant la tubéreuse et qu’il respirait avec volupté. Son « moi » avait le diamètre de la terre. Sa pensée et ses sens étaient ici, son corps là-bas. Il entendait battre son cœur à quelques milliers de kilomètres et frémissait comme un dieu de cette expansion formidable…

Le moment était arrivé où, par l’intervention d’un autre courant, il allait peut-être accomplir le plus grand miracle de la Science. Sa main s’était portée à tâtons sur un commutateur ; il n’avait plus qu’un geste à faire ; mais il hésitait, cette fois, devant l’inconnu…
 

*

 

À ce moment et à plusieurs reprises, on frappa à sa porte. Enfin, celle-ci s’ouvrit et livra passage à un jeune homme en habit de soirée.

« B’jour, mon oncle ! » s’écria le nouveau venu en jetant un regard circulaire dans la chambre.

Pas de réponse.

« T’as tort de laisser ta clef sur la porte ; il t’arrivera quelque chose de désagréable. »

Même silence.

« Mon oncle, s’étonna l’intrus en découvrant le physicien, tu t’es harnaché ! Tu as tout à fait l’air d’un scaphandrier ! »

Bien qu’habitué à ses fantaisies, jamais il n’avait surpris son parent dans un tel appareil et absorbé de la sorte. Dormait-il ? Était-il tombé en catalepsie ?

« Une explosion ne le dérangerait pas… Ah ! ces savants !… Que vois-je ? Tu as mis ta redingote ! Ta cravate blanche ! Où donc vas-tu ? Te marier ?… Voyons, réponds-moi…. Es-tu dans la lune ?… Ah ! les palmes ! Mon oncle est palmé ! Elle est bien bonne !… Pas de blague : tu n’es pas mort, hein ? »

Et il, appliqua son oreille contre le dos du physicien.

« Non, le cœur bat… Sacré tonton !… Mon oncle, écoute-moi si tu ne veux pas me répondre. Peut-être te montreras-tu moins indifférent. Voilà : la nuit est en folie, la plus belle des maîtresses m’attend dans un taxi au bout de la rue et je n’ai plus un maravédis… Tu es mon seul espoir ! »

Il vit alors la main du savant tourner le commutateur sur lequel elle était arrêtée, puis disparaître, en même temps que la manche de sa redingote retombait vide de son bras et que tous ses vêtements se dégonflaient de leur contenu.

« Ça, c’est raide ! » s’exclama le neveu, au comble de la stupéfaction.
 

*

 

À peine dix secondes s’étaient écoulées depuis que le corps de Stanislas Bardanne avait rejoint ses sens au seuil de la clairière hindoue, quand, après avoir constaté, dans un éblouissement de légitime fierté, que sa substance véhiculée à travers l’espace, atome par atome, puis rassemblée, avait, suivant ses prévisions, rétabli ses formes humaines, le savant éprouva une grande angoisse.

« J’ai fait un quart de tour de trop, tout y a passé ; me voilà joli ! J’aurais dû, au moins, en laisser une, là-bas, pour assurer mon retour, » se murmura-t-il en regardant ses mains.

Stanislas Bardanne, nu comme un ver, ayant perdu contact avec sa machine, conjecturait, effaré, que les atomes qui le constituaient se trouvaient ainsi dans l’impossibilité de rejoindre leur point de départ. Il avait pensé à tout, sauf à cela.

Il ne bougeait pas, dans la crainte de sortir de la zone des courants peut-être encore capables d’assurer son retour. Involontairement, il se mit à sourire en imaginant la tête que feraient ses collègues lorsqu’ils apprendraient sa disparition et qu’on avait trouvé ses habits soutenus par une armature et enchaînés à une machine bizarre.

Soudain, il entendit, très proche, un rugissement qu’il reconnut pour être celui du tigre.

« Il ne manquait plus que cela ! » soupira-t-il en songeant avec amertume que sa vie, son secret et sa gloire allaient probablement finir dans l’estomac d’une bête féroce.
 

*

 

« Mon oncle ! Mon oncle ! Où es-tu ? se lamentait son neveu à l’autre bout du monde. Je n’ai tout de même pas la berlue : il était là, il n’y est plus ! »

Il en demeurait tout anéanti, quand, sous ses mains, il sentit la redingote du savant se remplir subitement d’un corps.

« Oh ! Tu m’as fait peur ! s’écria-t-il avec un accent de surprise joyeuse.

– Qu’est-ce qu’il y a ? fit tranquillement Stanislas Bardanne, après avoir enlevé son casque et en tournant la tête vers lui.

– Il y a… il y a que tout cela, c’est trop fort pour moi, répondit le neveu de plus en plus ébaubi.

– Ah ! c’est toi !

– Oui, et pardonne-moi d’être entré ici sans ta permission.

– Ta visite m’enchante, mon ami.

– C’est bien la première fois… Mais, dis-moi, il y a un instant… tu n’étais pas là ?… Tu faisais… sans doute… ton petit tour ?

– Oui, je faisais mon petit tour, » acquiesça le savant avec un sourire bonhomme.

Cependant, si le neveu se contentait de savoir son oncle un peu sorcier pour ne pas chercher à comprendre ce qui s’était passé, ce dernier, habitué à remonter sans cesse de l’effet à la cause, se montrait plus curieux.

« Voyons : est-ce toi qui as touché à cela ? demanda-t-il au jeune homme en lui désignant une des manettes. Et surtout ne réponds pas uniquement pour dire quelque chose.

– C’est possible ; en m’approchant de toi, tout à l’heure, j’ai peut-être bien heurté un de ces machins-là.

– Alors, sans le vouloir, tu m’as rendu un fier service. Tiens, voilà cent francs pour faire la fête ; car j’imagine que tu n’es pas plus riche qu’à ta dernière visite. »

Comme l’intrus manifestait maintenant son désir d’en savoir davantage :

« Va retrouver ta belle, lui intima son oncle en le poussant vers la porte ; je t’expliquerai ça un jour que les minutes te seront moins précieuses. »

Et le neveu s’en fut, laissant son oncle qui, après avoir béni le hasard providentiel de cette visite, se promit d’user désormais de sa machine avec plus de circonspection et de prendre soin de préparer, à l’endroit où il voudrait aller « faire un petit tour, » des vêtements, ainsi que des provisions et des armes.

« Tout est utile dans la vie, même les neveux qui ne sont bons à rien, » murmura Stanislas Bardanne.

Puis il bourra sa pipe de « caporal, » l’alluma et se mit à la fumer lentement, afin d’envisager de sang-froid ce qu’il lui restait à accomplir.
 

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(Henri Hertz, in Annales africaines, la revue de l’Afrique du Nord, quarante-huitième année, n° 14, 15 juillet 1936)