LA GOULE ILLO
 
 

DES VAMPIRES

 

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On devrait penser que dans ce siècle de lumières, ou prétendu tel, une croyance absurde, une superstition déplorable, flétrie depuis longtemps par tant d’écrivains et par la saine raison, n’aurait plus de partisans ; mais il n’est que trop certain que la vérité nue a bien peu d’attraits pour les peuples, tandis que l’erreur, entourée de nombreux prestiges, séduit sans cesse la multitude. On se passionne pour les systèmes les plus ridicules, on ajoute foi aux contes les plus ineptes, et l’on s’irrite souvent contre ceux qui cherchent à détruire de funestes illusions. Un voyageur rapporte qu’en Illyrie, dans une partie de la Pologne, en Hongrie et en Turquie, on s’exposerait encore à passer pour un homme immoral et irréligieux si l’on s’avisait de nier l’existence des vampires.

On donne, comme on sait, ce nom à un mort qui sort de son tombeau pour venir tourmenter les vivants. Il leur suce le sang ; quelquefois il les serre à la gorge comme pour les étrangler, et tous ceux qui ont été tués par un vampire le deviennent à leur tour après leur mort. Toute espèce d’attachement, tout lien d’affection paraît rompu chez les vampires, car ils poursuivent de préférence leurs amis et leurs parents. Parmi les personnes qui croient au vampirisme, il en est qui prétendent que c’est une punition infligée à l’individu par la divinité même ; d’autres ne considèrent cet état que comme un malheur fortuit ; d’autres encore, et c’est là le plus grand nombre, s’imaginent que le vampirisme n’attaque que les schismatiques et les excommuniés qui ont été ensevelis en terre sainte, et qui, n’y pouvant trouver aucun repos, reviennent tourmenter les vivants. Les indices caractéristiques du vampirisme sont : la conservation du cadavre, la fluidité du sang, la souplesse des membres ; les vampires, dans leurs tombeaux, ont les yeux ouverts, leurs ongles et leurs cheveux continuent à croître comme s’ils étaient pleins de vie, etc. Le vampire cesse ses excursions nocturnes quand, après l’avoir déterré, on lui tranche la tête, et on brûle son cadavre. La seule trace de blessure que l’on remarque chez celui qui a été attaqué, ne consiste qu’en une petite tache rouge ou bleuâtre, semblable à la marque que laissent les sangsues.

Voici un fait, dit notre voyageur, dont j’ai été moi-même témoin ; j’avais entrepris un voyage à pied dans le Vorgoraz, et je passai la nuit dans le petit village de Varboska. Mon hôte, riche Morlaque, et qui s’appelait Vuck Roglonowisch, était d’un caractère joyeux, aimant le vin et la bonne chère. Sa femme était encore belle, et sa fille, jeune personne de seize ans, avait une figure très remarquable, et beaucoup d’amabilité. J’exprimai le désir de passer quelques jours dans cette maison, pour dessiner à mon aise quelques antiquités qui se trouvaient près de là. Les bonnes gens me cédèrent aussitôt une chambre, sans vouloir accepter aucune rétribution pécuniaire ; mais cette hospitalité généreuse m’imposa l’obligation de rester toujours à table aussi longtemps que cela plaisait à mon ami Roglonowisch, et quiconque a jamais bu et mangé avec un Morlaque, comprendra tout ce que cette obligation avait d’onéreux. Un soir que les deux dames de la maison nous avaient quittés depuis une heure de temps, et que, pour m’abstenir de boire, j’amusais mon hôte par quelques chansons, nous fûmes interrompus tout à coup par un cri terrible qui retentit dans la chambre à coucher. Nous sautâmes à l’instant sur nos armes et, au moment où nous entrâmes, un spectacle effrayant s’offrit à nos regards. La mère pâle, et les cheveux en désordre, tenait dans ses bras sa fille évanouie, et répétait avec un accent déchirant :

« Un vampire, un vampire ! ma pauvre fille est morte ! »

Nous parvînmes cependant bientôt à ranimer la malheureuse Rhawa (c’était le nom de la fille). Elle raconta alors qu’elle avait vu un homme pâle, enveloppé d’un linceul, entrer par la fenêtre, que cet homme s’était jeté sur elle et l’avait mordue, et presque étouffée ; elle ajouta qu’elle avait cru reconnaître en lui un habitant de l’endroit, qui se nommait Wircznany et qui était mort quinze jours auparavant. Elle avait au cou une petite tache rouge, mais j’ignore si c’était une tache naturelle ou la piqûre de quelque insecte. Lorsque je me hasardai à présenter cette conjecture, le père me repoussa avec colère, et la mère me traita d’incrédule en assurant qu’elle avait vu le vampire, de ses propres yeux, et qu’elle avait parfaitement reconnu Wircznany. Je me vis forcé à garder le silence. Cependant la belle Rhawa donnait tous les signes d’un violent désespoir ; elle se tordait les mains, en s’écriant sans relâche : « Faut-il que meure si jeune, et sans avoir été mariée ! » On rassembla aussitôt toutes les amulettes que l’on put trouver dans le village, et on les suspendit au cou de Rhawa. Le père jura que, le lendemain matin, il ferait exhumer le cadavre de Wircznany, et le brûlerait en présence de tous ses parents. La nuit se passa dans la plus grande agitation, et rien ne put ramener le calme dans l’esprit des malheureux parents.

Au point du jour, tout le village était en mouvement. Les hommes, étaient armés de fusils et de hanschiars ; les femmes portaient des ustensiles de cuisine rougis au feu ; les enfants s’étaient munis de bâtons et de pierres. On se rendit en tumulte au cimetière en proférant des imprécations contre le défunt, et ce ne fut qu’avec beaucoup de peine que je parvins à percer la foule pour arriver jusqu’à la fosse.

L’exhumation dura longtemps, parce que tous voulaient s’en mêler ; ce désordre aurait probablement amené quelque accident, si deux des anciens du village n’avaient interposé leur autorité pour que deux hommes seulement fussent chargés de déterrer le corps. Au moment où le linceul qui entourait le cadavre fut enlevé, une femme qui était à côté de moi poussa un cri si affreux que mes cheveux se dressèrent sur ma tête.

« C’est un vampire ! s’écria-t-elle, et les vers n’y ont pas touché ! » et ces paroles furent aussitôt répétées par cent voix à la fois. En même temps, vingt coups de fusils partirent et mirent en pièces la tête du cadavre ; puis le père et les parents de Rhawa hachèrent le corps entier avec leurs longs couteaux. Plusieurs jeunes gens lièrent ensuite le cadavre à un tronc de pin et le portèrent sur un bûcher élevé en face de la maison de Roglonowisch. Le bûcher fut allumé, et le corps fut brûlé au milieu des danses et des cris de la foule. L’insupportable puanteur me força bientôt à me retirer, et je rentrai dans la maison de mon hôte. Je la trouvai pleine de monde, les hommes la pipe à la bouche, les femmes parlant toutes à la fois et accablant de questions la malade qui, toujours pâle et abattue, pouvait à peine leur répondre. Son cou était entouré de linges imprégnés de sang, et dont la couleur rouge formait un contraste qui avait quelque chose d’effrayant avec les épaules blanches et demi-nues de la pauvre Rhawa. Bientôt cependant la foule s’écoula, et je restai seul d’étranger auprès des habitants de la maison.

La maladie fut longue. Rhawa redoutait beaucoup l’approche de la nuit, et demandait toujours que quelqu’un veillât auprès d’elle. Comme ses parents, fatigués des travaux de la journée, ne pouvaient pas supporter ces veilles répétées, j’offris mes services comme garde-malade, et ils furent acceptés avec reconnaissance. Jamais je n’oublierai les nuits passées à veiller auprès de cette pauvre jeune fille ; au moindre bruit, au moindre craquement du plancher, au plus petit souffle du vent, elle tressaillait avec effroi. Venait-elle à s’assoupir, elle était tourmentée de rêves affreux, et se réveillait souvent en poussant des cris terribles.

Lorsqu’elle sentait approcher le sommeil, elle me disait souvent : « Je t’en supplie, ne t’endors pas ; prends ton rosaire dans une main, ton grand couteau dans l’autre, et veille sur moi ! »

D’autres fois, elle ne voulait pas s’endormir sans tenir mon bras dans ses deux mains. Rien ne pouvait la distraire des sombres idées qui l’occupaient. Elle redoutait beaucoup la mort, et se regardait comme perdue, malgré tous les encouragements par lesquels nous cherchions à la rassurer. Au bout de quelques jours elle avait prodigieusement maigri ; ses lèvres étaient sans couleur, et ses grands yeux noirs brillaient d’un singulier éclat ; je ne pouvais la regarder sans un frisson involontaire. J’essayai d’agir favorablement sur son imagination, en paraissant entrer dans ses idées, mais, malheureusement, j’avais perdu tout titre à sa confiance, en la plaisantant d’abord sur sa crédulité. Je ne réussis donc point dans ma tentative de me faire passer pour un magicien qui pouvait la sauver ; au contraire, de ce moment, son état ne fit qu’empirer de plus en plus.

La veille de sa mort, elle me dit : « Je meurs par ma faute. Un tel (elle me nomma un jeune homme) voulait m’enlever (1), mais je refusai, et exigeai de lui auparavant une chaîne d’argent. Il se rendit à Marceska pour en acheter une, et pendant ce temps le vampire est venu ; mais, ajouta-t-elle, si je n’avais pas été à la maison, il aurait peut-être tué ma mère, et ainsi tout est pour le mieux. »

Le lendemain, elle appela son père et lui fit promettre qu’il lui trancherait lui-même la tête quand elle serait morte, pour qu’elle ne devînt pas un vampire. Elle embrassa ensuite sa mère, et la pria d’aller consacrer une couronne de roses au tombeau d’un saint, près du village, et de la lui rapporter.

J’admirai la délicatesse de sentiments de cette jeune fille, qui n’avait en cela d’autre intention que d’éloigner sa mère et de lui épargner le spectacle de ses derniers instants. Elle reçut ensuite les sacrements avec beaucoup de calme. Au bout de deux ou trois heures, sa respiration devint plus difficile, et ses yeux restèrent immobiles. Tout à coup, elle saisit le bras de son père, et fit un mouvement comme pour se presser contre lui ; – elle avait cessé de vivre. La maladie avait duré, en tout, onze jours. Quel effet déplorable de la superstition ! – Peu d’heures après je quittai le village.
 

(Morgenblatt, 1828)

 

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(1) Pour l’épouser ensuite ; c’est ainsi qu’un grand nombre de mariages se font chez les Morlaques.
 

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(in Journal des voyages, découvertes et navigations modernes, ou archives géographiques du XIXe siècle, tome trente-huitième, n°256, mai 1828 ; le témoignage du voyageur a été repris, sous le titre : « Encore des vampires, » dans les Archives curieuses, ou singularités, curiosités et anecdotes de la littérature, de l’histoire, des arts, etc., publiées par Guyot de Fère, Paris : 1830)

 
 
 

VAMPIRE GOULE ILLO

 
 

LA GOULE

 

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On a longtemps révoqué en doute l’existence des goules, et nous-mêmes, nous nous refusions à croire à la réalité d’êtres aussi infâmes ; mais une lettre qui nous a été adressée récemment par un voyageur digne de foi, prouve d’une manière incontestable que l’existence des goules n’est malheureusement que trop réelle.

« J’avais déjà parcouru une partie de l’Europe lorsque j’arrivai à Nuremberg, ville d’Allemagne, dont on m’avait fait un pompeux éloge ; je descendis chez M. Bosmann, riche propriétaire pour lequel on m’avait remis des lettres de recommandation. Il avait un fils unique qui donnait les plus brillantes espérances, mais hélas ! elles ne devaient jamais se réaliser ! Il était attaqué de la poitrine et je remarquai en lui tous les symptômes d’une prochaine destruction.

Les amitiés sans nombre que je reçus du père et du fils m’engagèrent à prolonger mon séjour auprès d’eux. Le jeune homme, nommé Frédérick, était fiancé depuis longtemps à une jeune personne dont la demeure n’était pas éloignée de celle du bon M. Bosmann. Cette jeune fille, nommée Léila, était jolie et d’une fraîcheur extraordinaire. Cependant, au premier coup d’œil, j’éprouvai pour elle un sentiment indéfinissable d’aversion que je ne savais comment expliquer. Sa figure était naturellement calme et son regard apathique ; mais lorsque ses yeux noirs se fixaient sur Frédérick, ils me semblaient prendre une expression singulière de joie et de férocité. Je me reprochais cependant ce que j’appelais mes préventions et je redoublais pour elle de prévenance et de soin, à mesure que je sentais augmenter en moi l’espèce d’aversion qu’elle m’inspirait.

Déjà, depuis trois mois, j’habitais cette maison, et l’infortuné jeune homme avait atteint le dernier période de sa maladie. Tout en s’abusant un peu sur son sort, il désirait hâter les apprêts de son mariage, que je redoutais pour lui sans pouvoir me rendre compte du motif. Ce jour fut enfin fixé. Les traits de Frédérick, éteints depuis longtemps, s’animèrent d’un vif éclat ; ses couleurs, qui ne résidaient habituellement que sur la partie supérieure de ses joues, les couvrirent entièrement d’une teinte rosée, et je crus un instant qu’il y avait encore quelque espoir.

Léila vint parée pour se rendre à l’autel. Je remarquai avec surprise la peine qu’elle sembla éprouver en voyant l’air de santé qui régnait sur le visage de son jeune fiancé ; sa démarche était lente et triste. On arriva à l’église. Ils furent unis.

L’éclat imposant d’une si auguste cérémonie avait donné au visage de Frédérick cet air de fraîcheur que j’avais remarqué avec surprise ; mais quand il fut de retour, peu à peu sa figure reprit son état habituel et un sourire de satisfaction (sourire qui, malgré moi, me glaça d’une secrète horreur) vint animer les lèvres de sa jeune épouse. Elle tenait une de ses mains qu’elle serrait avec des mouvements convulsifs ; ses yeux brillants, d’un éclat extraordinaire, paraissaient sortir de leur orbite ; ils étaient fixés avec une expression de joie indéfinissable sur le visage pâle et exténué du malheureux Frédérick. Tant d’émotions avaient fatigué ce jeune homme ; je voyais ses joues s’éteindre et la vie s’éloigner de lui par degrés. Léila contemplait avec ivresse les progrès du mal, et son époux étant tombé sans connaissance, un éclair de joie partit de ses yeux enflammés ; sa main se porta avec rapidité sur le cœur de Frédérick, et, en y sentant encore la vie, elle perdit son expression de joie féroce pour reprendre son calme habituel.

Dès ce moment, les préventions qui m’avaient longtemps agité devinrent malgré moi des certitudes ; je ne m’approchais d’elle qu’avec horreur, mais mon amitié ou ma haine paraissait lui être entièrement indifférente. Depuis que son époux gardait le lit, elle ne quittait pas son chevet. C’était un spectacle effrayant que celui de sa physionomie pendant ces nuits terribles où Fritz semblait toucher à sa dernière heure. Les joues de Léila, ordinairement pâles, se coloraient soudainement quand une faiblesse plongeait Frédérick dans un état semblable à la mort ; sa main ne cessait de se porter sur le cœur du mourant : elle en comptait les battements. Étaient-ils précipités ? sa figure reprenait son apathie comme si l’espoir l’avait abandonnée ; annonçaient-ils, par leur lenteur, que l’instant fatal approchait ? à l’instant, sa physionomie, habituellement peu expressive, devenait parlante, et la joie du cannibale dévorant son ennemi massacré se peignait dans ses gestes, dans son regard. Je ne savais que penser, mais je restais glacé d’horreur.

Enfin, Frédérick a vu, pour la dernière fois, le soleil se coucher derrière la montagne, et la nuit (la dernière de celles qu’il passera sur la terre) vient de commencer. Il est étendu sans forces sur son lit de douleur ; ses joues sont livides et décharnées, son regard incertain et vague ; l’immobilité de la mort le tient fixé à la même place, et une haleine courte et précipitée annonce seule qu’il existe encore. Léila tient dans sa main la main de son époux, amaigrie par la douleur et la maladie ; ses yeux rouges et étincelants se fixent sur le visage pâle du mourant, et son autre main a pris place sur son cœur. Immobile, elle resta toute la nuit dans la même position ; et lorsqu’un dernier râlement annonça que Frédérick avait cessé de vivre, elle poussa un cri de joie ; sa figure brilla d’un éclat surnaturel, puis elle reprit son apathie ordinaire.

En vain on voulut éloigner Léila du cadavre de son époux ; avec une force surnaturelle, elle sut résister à tous ceux qui voulurent l’arracher à cet affreux spectacle ; elle ne perdit pas un seul instant de vue ce corps inanimé, elle veilla sur lui comme un avare sur son trésor, elle l’ensevelit de ses propres mains, elle l’accompagna à sa dernière demeure… Pas une larme ne s’échappa de ses yeux ; elle n’exhala pas un soupir, pas un seul gémissement ; elle conserva jusqu’à la fin une froide impassibilité.

Le jour témoin des funérailles de l’infortuné Frédérick était écoulé, et depuis longtemps la nuit avait enveloppé la ville de ses ombres. Je repassais dans ma mémoire tous les événements dont j’avais été le témoin depuis trois mois, et je cherchais, mais vainement, à m’expliquer la conduite extraordinaire de Léila. Ne pouvant trouver le sommeil, je sortis pour dissiper en marchant les sombres idées qui traversaient mon imagination. La lune se cachait de temps en temps sous des nuages noirs que poussait le vent du midi. Néanmoins, la nuit était belle, et je me dirigeai vers le bois voisin. J’entendis l’horloge sonner minuit. Je m’éloignai de plus en plus, lorsque j’aperçus dans l’éloignernent une figure sombre qui semblait se glisser à travers les arbres. Étonné à cette vue, et guidé par un sentiment de curiosité indéfinissable, je m’avançai à la rencontre de l’objet qui fixait mon attention, et, à ma grande surprise, je reconnus Léila ; elle était vêtue d’une robe brune que retenait une ceinture attachée autour de son corps ; ses cheveux noirs, agités par le vent, flottaient sur ses épaules, et ses mains étaient armées d’un instrument qui me parut destiné à creuser la terre. Elle marchait d’un pas rapide. Je la suivis de manière à n’en pas être aperçu. Mon étonnement redoubla en la voyant se diriger vers le cimetière, et s’arrêter sur la tombe où reposait son époux infortuné. Caché derrière un mur, j’observais tous ses mouvements sans être remarqué.

Elle commença par regarder autour d’elle, comme pour s’assurer que personne ne pouvait l’apercevoir ; puis, avec l’instrument qu’elle tenait dans ses mains, elle se mit en devoir d’ouvrir la terre. Elle travaillait depuis quelque temps, lorsque les coups, devenus plus sonores, m’annoncèrent qu’elle avait rencontré le cercueil renfermant les restes de Frédérick.

Elle était disparue dans le trou que ses mains avaient creusé. Poussé par la curiosité, j’avançai. La lune alors se dégagea des nuages et brilla d’un vif éclat. De quelle horreur ne fus-je pas saisi, en voyant Léila assise sur le bord du cercueil, tenant sur ses genoux le cadavre de Frédérick, et (le dirais-je ?) le dévorant avec avidité !… Deux ruisseaux de sang s’échappaient des coins de sa bouche ; elle tenait dans sa main des lambeaux sanglants de chair encore palpitante, et paraissait les sucer avec délices !…

Je restai immobile ; l’horreur avait glacé mon sang ; tout sembla tourner autour de moi, et je perdis connaissance.

Quand je revins à moi, l’aurore commençait à nuancer l’horizon d’une légère teinte de pourpre. Je me levai précipitamment. Le spectacle affreux dont j’avais été témoin se retraça à mon souvenir. Je crus avoir été le jouet d’un songe pénible, et je jetai, en frémissant, les yeux autour de moi ; mais quelques ossements sanglants et à demi rongés me prouvèrent que je n’avais que trop bien vu, et me convainquirent de la terrible réalité. Je m’éloignai de ce lieu d’horreur, et je partis sur-le-champ pour la France sans prendre congé de qui que ce soit.

Pendant longtemps, cette aventure fut toujours présente à ma mémoire. Je voyais sans cesse devant mes yeux ces lambeaux sanglants ; j’entendais des ossements craquer…

Depuis, d’autres événements ont banni cette idée de mon imagination ; mais je ne puis jamais, sans frémir d’horreur, me rappeler l’histoire de la Goule. »
 

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(in Gilblas, sentinelle de la liberté, quatrième année, n° 207, 25 octobre 1829)