DOREANGES
 
 

M. MARCEL SCHWOB

 

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Cœur double, avec une préface. 1 volume.

 
 

Il y a beaucoup moins de lecteurs pour les nouvelles que pour les romans, par cette raison suffisante que seuls les délicats savent goûter une nouvelle exquise, tandis que les gloutons dévorent indistinctement les romans bons, médiocres ou mauvais. Il n’est pas de feuilleton, si fade ou si coriace, qui ne soit avalé jusqu’à la dernière tranche par quelque pauvre d’esprit affamé de grosse littérature.

Les gloutons sont nombreux en ce monde terraqué où l’on mange. Pour neuf lecteurs sur dix, un roman est un plat dont ils s’empiffrent et dont ils veulent avoir par-dessus les oreilles. Aussi les fournisseurs ordinaires du public ont-ils un tour de main incomparable pour fabriquer des romans compacts et lourds comme des pâtés. Ils vous bourrent leur clientèle, ils vous la gavent jusqu’à la rendre stupide. Ils connaissent leur monde. Le vrai liseur de romans demande seulement qu’on l’abêtisse.

Celui-là lit un roman dans sa soirée et il serait bien incapable de lire autre chose qu’un roman. Il lit très vite, car rien ne l’arrête, et quand il a fini il ne sait plus ce qu’il a lu. Ce genre de lecteur n’est pas rare, et c’est pour lui que nos bons faiseurs travaillent.

Il n’y aurait pas grand mal à cela si, pour grossir leur clientèle, des écrivains de talent ne s’obstinaient à produire roman sur roman et ne s’étudiaient à dire en quatre cents pages ce qu’ils eussent mieux dit en vingt. Je ne me plains pas des mauvais romans, faits sans art pour les illettrés. Tout innombrables qu’ils sont, ils ne comptent pas. Je me plains de voir paraître tant de romans médiocres, écrits par des gens de quelque valeur et lus par un public cultivé. On en publie, de ceux-là, jusqu’à trois et quatre par semaine et c’est un flot montant qui nous noie. J’admire que des gens de bon sens, intelligents et qui ne sont pas sans lecture, se flattent d’avoir tous les ans à faire au public un récit en un volume in-18 jésus, et qu’ils se livrent de gaieté de cœur à ce genre de travail sans songer que notre siècle, en le supposant à cet égard plus heureux que les précédents, laissera après lui tout au plus une vingtaine de romans lisibles. C’est pourtant, si l’on y songe, une excessive prétention que de vouloir imposer une fois l’an au monde trois cent cinquante pages de choses imaginaires ! Que le conte ou la nouvelle est de meilleur goût ! Que c’est un moyen plus délicat, plus discret et plus sûr de plaire aux gens d’esprit, dont la vie est occupée et qui savent le prix des heures ! La première politesse de l’écrivain, n’est-ce point d’être bref ? La nouvelle suffit à tout. On y peut renfermer beaucoup de sens en peu de mots. Une nouvelle bien faite est le régal des connaisseurs et le contentement des difficiles. C’est l’élixir de la quintessence. C’est l’onguent précieux. J’admire infiniment Balzac ; je le tiens pour le plus grand historien de la France moderne qui vit tout entière dans son œuvre immense. Mais à la Cousine Bette et au Père Goriot je préfère encore, pour l’art et le tour, telle simple nouvelle : la Grenadière, par exemple, ou la Femme abandonnée. Aussi je ne crois pas donner une médiocre louange à M. Marcel Schwob en disant qu’il vient de publier un excellent recueil de nouvelles. M. Marcel Schwob a intitulé son livre Cœur double, et je n’en conçois pas très bien les raisons, même après qu’il les a déduites dans sa préface. Cette préface me plaît, parce qu’on y parle d’Euripide et de Shakespeare et qu’elle respire un amour fervent des lettres. Mais je n’ose me flatter de l’avoir bien comprise. M. Marcel Schwob, comme un nouvel Apulée, affecte volontiers le ton d’un myste littéraire. Il ne lui déplaît pas qu’au banquet des Muses les torches soient fumeuses. Je crois même qu’il serait un peu fâché si j’avais pénétré trop facilement les mystères de son éthique et les silencieuses orgies de son esthétique.

Il est très occupé d’Aristote qui voulait que le poète tragique corrigeât la terreur par la pitié, et il se flatte d’avoir observé dans son Cœur double ce précepte du Stagirite. Il peut avoir raison, mais c’est une raison qui ne me frappe pas, et je ne sais pas démêler le lien mystérieux qui, dans sa pensée, unit ses contes et en fait un tout indivisible. Je ne connais pas M. Marcel Schwob. On me dit qu’il est très jeune, et, à ce compte, sa préface peut passer pour une folie charmante de jeunesse.

À son âge, je n’étais pas content quand je n’avais pas expliqué l’univers dans ma matinée, sous les platanes du Luxembourg. En ce temps-là j’aurais été capable, je crois, de faire une préface comme celle de M. Marcel Schwob, le talent mis à part, bien entendu. Je ne parle que de la générosité tumultueuse des idées générales. Mais il n’y a que M. Marcel Schwob pour écrire tout jeune des récits d’un ton si ferme, d’une marche si sûre, d’un sentiment si puissant. Il nous avait promis la Terreur et la Pitié. Je n’ai guère vu la Pitié. Mais j’ai senti la Terreur. M. Marcel Schwob est dès aujourd’hui un maître dans l’art de soulever tous les fantômes de la peur et de donner à qui l’écoute un frisson nouveau. Bien qu’il procède parfois d’Edgar Poe et de Dickens (l’influence de Dickens est sensible dans Un Squelette), bien qu’il montre une aptitude naturelle et méthodique à calquer les formes d’art les plus diverses, bien que tel de ses contes soit du Pétrone très réussi, que tel autre rappelle les apologues orientaux de l’abbé Blanchet et que tel autre semble tiré d’un livre bouddhiste, il est original, il a une manière composite qui lui est propre, et il a trouvé un genre de fantastique sincère et personnel. Il serait assez difficile de définir ce fantastique et d’en montrer les ressorts. M. Marcel Schwob semble peu crédule. Il ne donne point dans le merveilleux de ce temps-ci. Il est tout à fait brouillé avec les spirites et, loin de revêtir leurs pratiques de poésie et de passion, comme l’a fait M. Gilbert-Augustin Thierry dans sa Rediviva, il se moque de M. Medium avec une massive et terrible gaieté qui sent un peu l’ale et le gin. Quant aux mages, si nombreux aujourd’hui et si vaillants à écrire de gros traités, il doute de l’efficacité de leur science, à juger par ce qu’il dit (dans le conte des Œufs) de Nébuloniste, magicien d’un certain roi de féerie. « C’était un élève des mages de la Perse ; il avait digéré tous les préceptes de Zoroastre et de Cakyâmouni, il était remonté au berceau de toutes les religions et s’était pénétré de la morale supérieure des gymnosophites. Mais il ne servait ordinairement au roi qu’à lui tirer les cartes. » C’est tout ce que j’ai pu découvrir de magie dans le Cœur double, et l’on n’y voit point, comme chez M. Joséphin Peladan, un vieux docteur allemand, épris d’esthétique, visiter la nuit en corps astral la jolie femme qui avait eu l’imprudence de remettre sa jarretière sous la fenêtre où il prenait le frais en songeant à l’Aphrodite des Cnidiens. M. Marcel Schwob n’est point tenté par les nouvelles hypothèses sur l’au delà. Les anciennes le laissent aussi incrédule. Son fantastique est tout intérieur ; il résulte soit de la construction bizarre des cerveaux qu’il étudie, soit du pittoresque des superstitions qui hantent ses personnages, ou tout simplement d’une idée violente chez des gens très simples. Il ne nous montre ni spectres ni fantômes ; il nous montre des hallucinés. Et leurs hallucinations suffisent à nous épouvanter. Rien de plus effrayant que ce riche affranchi romain, cet autre Trimalcion, qui a vu des stryges dévorer un cadavre :

« Soudain, le chant du coq me fit tressauter et un souffle glacé du vent matinal froissa les cimes des peupliers. J’étais appuyé au mur ; par la fenêtre, je voyais le ciel d’un gris plus clair et une traînée blanche et rose du côté de l’Orient. Je me frottai les yeux, et lorsque je regardai ma maîtresse, que les dieux m’assistent ! je vis que son corps était couvert de meurtrissures noires, de taches d’un bleu sombre, grandes comme un as – oui, comme un as – et parsemées sur toute la peau. Alors je criai et je courus vers le lit ; la figure était un masque de cire sous lequel on vit la chair hideusement rongée ; plus de nez, plus de lèvres, ni de joues, plus d’yeux ; les oiseaux de nuit les avaient enfilés à leur bec acéré, comme des prunes. Et chaque tache bleue était un trou en entonnoir, où luisait au fond une plaque de sang caillé ; et il n’y avait plus ni cœur, ni poumons, ni aucun viscère ; car la poitrine et le ventre étaient farcis avec des bouchons de paille. »

Voyez aussi le conte des trois gabelous bretons qui poursuivent en mer le galion du capitaine Jean Florin. Ce galion, chargé des trésors de Montezuma, ne débarquait jamais. Là encore, dans cette histoire de vaisseau fantôme, la terreur est produite par une superstition grossière et poétique que le conteur nous oblige à partager avec les trois marins.

On peut dire de M. Marcel Schwob, comme d’Ulysse, qu’il est subtil et qu’il connaît les mœurs diverses des hommes. Il y a dans ses contes des tableaux de tous les temps, depuis l’époque de la pierre polie jusqu’à nos jours. Mais M. Marcel Schwob a un goût spécial, une prédilection pour les êtres très simples, héros ou criminels, en qui les idées se projettent sans nuances en tons vifs et crus.

Je ne sais s’il est Breton, son nom ne semble pas l’indiquer, mais ses figures les mieux dessinées, du trait le plus pittoresque et le plus sympathique, sont des Bretons, soldats ou marins. (Voir Poder, les Noces d’Ary, Pour Milo, les Trois Gabelous.)

En tout cas, ce Breton sait au besoin parler le plus pur argot parisien. Il emploie la langue verte, autant que j’en puis juger, avec une élégance que M. Victor Meusy lui-même pourrait envier.

Il aime le crime pour ce qu’il a de pittoresque. Il a fait de la dernière nuit de Cartouche à la Courtille un tableau à la manière de Jeaurat, le peintre ordinaire de mam’zelle Javotte et de mam’zelle Manon, avec je ne sais quoi d’exquis que n’a pas Jeaurat. Et dans ses études de nos boulevards extérieurs, M. Marcel Schwob rappelle les croquis de Raffaelli, qu’il passe en poésie mélancolique et perverse.

Que dire enfin ? Il y a près de quarante contes ou nouvelles dans Cœur double. Ces nouvelles sont toutes ou rares ou curieuses, d’un sentiment étrange, avec une sorte de magie de style et d’art. Cinq ou six, les Stryges, le Dom, la Vendeuse d’ambre, la Dernière Nuit, Poder, Fleur de cinq pierres, sont en leur genre de vrais chefs-d’œuvre.
 
 

ANATOLE FRANCE

 
 

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(« La Vie littéraire, » in Le Temps, n° 1102, dimanche 12 juillet 1891)

 
 
 
SUCCUBE DORE
 
 
 

CŒUR DOUBLE

 

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« Rien de plus beau que le lieu commun ! » s’écrie Baudelaire quelque part dans ses Fusées. Cette affirmation surprendra, certes, seulement les superficiels qui n’ont retenu des écrits du poète que l’apparente exception, la décevante armure des gemmes phosphorescentes dont il pare ses motifs favoris. Mais les penseurs, les rêveurs, ceux que ne saurait tout à fait satisfaire, tant accomplie soit-elle, cette vêture sombrement chatoyante, n’ont-ils pas découvert que, sous les reflets orageux, sous la musique plaintive des strophes et des phrases, l’essence même de l’œuvre baudelairienne se constituait d’émotions si représentatives des mobiles primordiaux de l’âme, d’idées tellement simples que la foule des « esprits pondérés, » la cohue d’obscurs pour qui le Gnôti Seauton ne sera jamais qu’une formule vide, ne pourra jamais concevoir cette essence – et s’en plaint ?

Ce reproche d’étrangeté, d’exception, d’obscurité encouru par Baudelaire au dire des médiocres, aujourd’hui encore on le jette à la face de quelques-uns qui, méprisant les barbotages peu scientifiques du réalisme (ancien ou néo), nullement soucieux de faire tonitruer à nouveau les gongs parnassiens, s’efforcent à des œuvres basées sur des idées très simples, fondamentalement simples – en un mot, sur ce qu’on est convenu d’appeler des lieux communs.

Conçu selon ce principe se révèle le livre de M. Marcel Schwob. Aussi – et sans doute à tort, – désirant expliquer son intention, l’auteur de Cœur double s’est-il risqué à une excellente et inutile préface. Excellente, parce qu’elle se réclame d’une esthétique qui nous est chère et que nous prônons dès longtemps ; inutile, parce que ceux qui appliquent des théories analogues à celles de M. Schwob, avec des nuances plus ou moins déterminées, ne sont et ne seront jamais légion et que les autres, ceux qu’on étiquetterait volontiers les Engravés, n’y comprendront goutte ; de sorte que personne ne sera converti.

Cœur double, nous dit donc cette préface, se déduit d’une proposition d’Aristote ; en substance, ceci : « le drame veut que la terreur soit purgée par la pitié. » Un parfait lieu commun, comme vous voyez. Mais l’Aristote de M. Schwob n’est pas celui mis en lambeaux aux disputes de la rue du Fouare ni celui dont s’autorisait cet extraordinaire abbé d’Aubignac pour édicter les préceptes draconiens qui encoléraient Pierre Corneille ; ce n’est ni le syllogiste ni le critique, mais bien le moraliste.

La terreur extérieure ou intérieure à l’homme est d’abord, et avant tout, un sentiment égoïste. L’homme oppressé par l’ambiance mystérieuse, par ce « Tout effrayant » cher à Maurice Mæterlinck ou en proie aux sombres suggestions du rêve que murmurèrent à son âme les légendes et les traditions, et parfois la fatalité d’une habitude de pensée natalement mélancolique, l’homme hanté par la terreur se replie sur lui-même ; son cœur s’endurcit ; l’idée solitaire le circonvient et l’étouffe ; il se heurte désespérément à ce mur de nuit et ne peut plus s’échapper de son Moi tombé malade. Mais les circonstances se modifiant, l’intelligence devenue plus éclairée ou l’âme plus forte, l’homme peu à peu discute sa terreur et s’efforce de la plaisanter, sans parvenir cependant à la dissiper entièrement : elle demeure un orage suspendu qui éclatera peut-être encore, bien que lutte déjà pour le vaincre un rire en rayons d’aube blanchissante à l’horizon de la pensée.

Puis la terreur s’objective ; d’autres ont peur, d’autres souffrent… S’effrayer à plusieurs est moins sinistre que de s’effrayer tout seul. « Il n’est pas bon que l’homme soit seul, » dit la Sainte Écriture. Alors, la Pitié apparaît : « Homme, parmi ceux qui tremblent comme toi – autour de toi, contemple ces faibles, ces misérables, plus cinglés par une vie atroce que toi-même. Éloignant de toi les fantômes, tu les écarteras d’eux ; haussant ton cœur à la compassion, tu les consoleras et les sauveras du rêve mauvais qui vous persécutait tous, et tu feras une œuvre bonne d’où ton âme sera pacifiée. »

Voilà, brièvement résumée, l’idée fondamentale de Cœur double. Hautement, nous affirmons qu’il n’en est pas de plus belle.

Dans l’application, M. Marcel Schwob a en général parfaitement réussi. Les différents contes du volume, soit qu’ils déduisent minutieusement les conséquences d’un fait douloureux, soit qu’ils closent d’une inattendue catastrophe l’exposé d’une situation effrayante, concourent presque tous on ne peut mieux à l’effet total ; à peine s’il est une ou deux pages peut-être superflues. M. Schwob doue ses personnages d’une vie intense et supérieure ; plusieurs (voir l’Homme voilé, le Dom, Lilith, Fleur de cinq pierres, etc.) sont des entités tragiques, nimbées d’un halo d’irréel, des êtres résumant une part de vie intérieure si grande qu’ils deviennent des symboles, c’est-à-dire la plus haute expression d’art qui puisse s’obtenir. Il y a aussi cette « Pitié suprême » qui termine le livre, cette Terreur future où des égorgeurs, des justiciers armés d’engins effroyables – et futurs – procèdent méthodiquement au massacre de toute une population, mais s’arrêtent, reculent, puis s’enfuient enfin, éperdus et sanglotants, devant le sourire de deux enfants épargnés par hasard. C’est d’un grand effet.

Quelques contes où l’ironie se mêle à la terreur sont également à retenir. Des individus falots et macabres, d’allure oblique et sentant la fièvre, s’y profilent dans une pénombre où grimacent des formes louches. On pense, devant eux, aux habitants de Wondervotteimis, au vicomte Allamistakéo, à la famille du roi Peste, à Ebenezer Scrogg des Contes de Noël, à M. Tulkinghorn de Bleak-House. Ce rapprochement s’impose : M. Schwob a l’outrance méthodique de la plaisanterie anglaise, le fun coupant et froid comme de l’acier. On rit et l’on éprouve un malaise, un frisson bizarre qui ne manque pas de charme. Lisez notamment Les Portes de l’Opium. Ceux qui ont usé de la drogue sublime et mortelle retrouveront dans ce conte leurs hallucinations faites d’effrois voluptueux et de plaisir ténébreux. C’est par où M. Schwob se rattache à Mark Twain, à Dickens (le bon ; pas celui des tasses de thé avec beaucoup de rôties), à Edgard Poe – surtout à Edgar Poe. Ce qui n’implique d’ailleurs pas que M. Schwob imite ces écrivains, mais qu’il est d’une classe d’esprit pareille à la leur. Il les a, sans doute aussi, fort pratiqués et a su merveilleusement s’assimiler la quintessence de certaines de leurs qualités.

L’écriture de Cœur double est parfaite, car tout à fait appropriée aux sujets traités, sans soubresauts de phrases ni problèmes de rhétorique, et surtout sans trop de points d’exclamation – ce qui était difficile à éviter, étant donnée la couleur horrifique de la plupart des contes. En somme, Cœur double est un livre de qui l’on peut dire, avec M. Jules Renard, que « ceux qui doivent le lire, le liront. »
 
 

ADOLPHE RETTÉ

 
 

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(in La Plume, revue de littérature, de critique et d’art indépendants, n° 60, 15 octobre 1891)

 
 
 
SUCCUBE DORE
 
 
 

CŒUR DOUBLE (1)

 

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L’Homme funèbre, dont le nom est un aboiement, se leva, se promena, les mains dans ses poches, et dit :

« Voilà, je m’explique : exemple… »

Je l’arrêtai :

« D’abord, que signifie Cœur double ? Un cœur, je sais ce que c’est, Bourget, Maupassant, tant d’autres ! Ont fait sur le cœur un cours que je croyais complet. Mais qu’est-ce qu’un cœur double ?

– N’êtes-vous pas, dit l’Homme funèbre, égoïste et charitable ? Votre âme va de l’expansion de sa propre vie à l’expansion de la vie de tous. Mais par quel chemin ? Mon livre vous le dira. Égoïste, vous éprouvez des craintes personnelles, c’est le sentiment que nous appelons Terreur.

– Je vois : vous allez essayer de me faire peur. Ça ne prend guère avec un Français. Mais soit. »

Il me raconta Les Stryges. L’homme y est le jouet de ses superstitions, et son âme lui monte au nez, de frayeur ; Le Sabot : une petite fille renonce, au prix de sa damnation, à la misérable vie que le Diable lui fait entrevoir ; Les Trois Gabelous : une nuit, ils se lancent à la poursuite de l’or, et « quand le jour gris se lève, parmi les traînées de nuages noirâtres, au bout de la mer, ils se réveillent, la tête vide, la bouche mauvaise, les yeux fiévreux, et sombrent en pleine désolation. » L’Homme funèbre parlait lentement, d’une voix grêle comme une sonnerie de clochette. Souvent, je voyais le bruit de cette voix, sans l’entendre. Il ne me regardait pas, afin de me laisser frissonner à mon aise. Parfois il s’amusait de mots grecs ou d’argot, fier de me confondre. Et même, pour me rassurer, il faisait du pittoresque, qui enjolivait sa phrase, et fixait sur une trouvaille de style, sur des drôleries d’idées, mon attention inquiète : « Une striga épluchait des fèves et crachait les enveloppes autour d’elle, comme des cadavres de mouches. – Les oiseaux de nuit enfilaient des yeux à leur bec acéré, comme des prunes. – Des poignets étaient ridés comme le cou d’un lézard. – Des pieds d’enfant s’étaient durcis à marcher sur les pustules de cuir du varech. – La mer se peuplait de lames à tête frisée. – La lune montrait par une trouée son orbe lavé. – Deux vieux dormaient tristement, l’hiver, à petits coups, au coin du feu. – Sa voix avait le doux son des choses qui sont près de se briser. – La situation d’un chien noyé depuis plusieurs années au bord d’une rive désavantageuse. – Il n’avait plus un cheveu vaillant. – Sa voix ressemblait à s’y méprendre au sifflement triste d’une pipe qui jute. – La seule chose qui m’offusquait était que Tom Bobbins persistait à cligner de l’œil gauche, bien qu’il n’eût plus aucune espèce d’œil. Mais je me rassurais en me rappelant que mon autre ami Colliwobles, le banquier, avait coutume de donner sa parole d’honneur, bien qu’il n’en eût pas plus que Bobbins d’œil gauche. – Il mordit si heureusement une balle qui lui avait traversé la joue droite qu’il l’empêcha de trouer sa joue gauche, et se la fit monter au cerveau par le voile du palais. Le chirurgien qui constata son décès dit qu’il aurait pu avoir les dents brisées de la manière la plus désastreuse. – Un aphasique, couché au fond, répétait opiniâtrement, d’une voix (2) aiguë : « Qu’il est… qu’il est… qu’il est… killé, killé, killé… » et à côté de lui une loque d’homme, à qui on venait d’ôter le voile du palais, répondait d’une voix sifflante, comme une pompe qui fuit : « Il… est… deux heures ! – Vous n’avez pas peur, au moins ? dit l’Homme funèbre. – Pas encore ! » lui répondis-je crânement. – Voici Le train 081, dit-il. – Tout à coup (c’est un mécanicien qui parle), j’entends souffler une machine sur la double voie… avec un élan subit, le train rattrapa le nôtre et roula de front avec lui. Il était tout enveloppé d’un brouillard rougeâtre. La vapeur fusait sans bruit sur le timbre. Deux hommes noirs dans la brume s’agitaient sur la plate-forme. Ils nous faisaient face et répondaient à nos gestes. Nous avions sur une ardoise le numéro du train, marqué à la craie : 180 ; – vis-à-vis de nous, à la même place, un grand tableau blanc s’étalait, avec ces chiffres en noir : 081 ! »

À ces mots, l’Homme funèbre s’approcha de moi, me passa brusquement la main dans les cheveux et me dit :

« Je crois que ça commence : ils se dressent ! » Il acheva la terrible histoire du même ton tranquille, et, tout de suite, commença Les Sans-Gueule :

« On les ramassa tous deux, l’un à côté de l’autre, sur l’herbe brûlée… Le même fragment de tôle d’acier leur avait emporté la figure… Il ne leur restait ni nez, ni pommettes, ni lèvres, ni yeux… Ils reçurent à l’ambulance les noms de Sans-Gueule n° 1 et Sans Gueule n° 2… Un chirurgien anglais, surpris du cas, y prit intérêt, oignit les plaies, les pansa et construisit deux calottes de chair, concaves et rouges, identiquement perforées au fond, comme les fourneaux de pipes exotiques… Le choc terrible avait anéanti le sens de l’ouïe, si bien que la vie ne se manifestait en eux que par les mouvements de leurs membres, et par un double cri rauque qui giclait par intervalles entre leurs palais béants et leurs tremblants moignons de langue. Cependant ils guérirent tout deux… eurent un plaisir… : ce fut de fumer des pipes dont les tuyaux étaient tamponnés de pièces de caoutchouc ovales, pour rejoindre les bords de la plaie de leur bouche. Accroupis dans les couvertures, ils respiraient le tabac, et des jets de fumée fusaient par les orifices de leur tête : par le double trou du nez, par les puits jumeaux de leurs orbites, par les commissures des mâchoires, entre les squelettes de leurs dents. Et chaque échappement du brouillard gris qui jaillissait entre les craquelures de ces masses rouges était salué d’un rire extra-humain, gloussement de la luette qui tressaillait, tandis que leur reste de langue clapotait faiblement ! »

Comme je haletais :

« Nous ne sommes que tous les deux, me dit l’Homme funèbre : vous pouvez hurler d’horreur, vous soulager, et reprendre des forces, car ce qui suit est plus effroyable encore. »

Il continua. Avec l’extraordinaire fin des Sans-Gueule, avec l’Homme double, l’Homme voilé, Béatrice, Lilith, Les Portes de l’opium, il me traîna jusqu’aux sommets de l’Épouvante.

« Vous criez : Assez ! dit-il enfin. Je pense que votre âme est pleine de trouble, jusqu’au bord, mais je veux lui rendre le calme. L’âme doit être en harmonie, une chose symétrique, équilibrée. La purgation des passions, ainsi que l’entendait Aristote, cette purification de l’âme n’était peut-être que le calme ramené dans un cœur palpitant. Je balancerais en vous la terreur par l’ironie, ensuite par la pitié. Je vous ai mené par les Portes de l’opium jusqu’au néant des excitations, maintenant considérez, les choses terribles en souriant finement. Écoutez Spiritisme et la façon de préparer quelques « colles » pour les âmes qui manqueraient de mémoire ; Sur les dents, où ces paroles du dentiste servent de refrain : « Crachez, monsieur, voici la cuvette » ; L’Homme Gras, qui devint maigre grâce à l’homme maigre devenu gras, et souleva piteusement la nappe de peau qui pendait sur ses genoux et la laissa retomber ; Le Conte des œufs accommodé à la quarante-et-unième manière pour terminer le Carême – à la manière des œufs rouges ; Un Squelette

– Halte-là, s’il vous plaît ! Je connais ce genre. De vieilles femmes m’ont aussi tenu dans leurs bras et les maisons hantées ne m’effraient plus.

– Mais non, répondit simplement l’Homme funèbre, point froissé. Ma maison à moi n’était pas un château vermoulu, perché sur une colline boisée au bord d’un précipe ténébreux. Elle n’avait pas été abandonnée depuis plusieurs siècles. Son dernier propriétaire n’était pas mort d’une manière mystérieuse. Les paysans ne se signaient pas avec effroi en passant devant. Aucune lumière blafarde ne se montrait à ses fenêtres en ruines quand le beffroi du village sonnait minuit. Les arbres du parc n’étaient pas des ifs, et les enfants peureux ne venaient pas guetter à travers les haies des formes blanches à la nuit tombante. Je n’arrivai pas dans une hôtellerie où toutes les chambres étaient retenues. L’aubergiste ne se gratta pas longtemps la tête, une chandelle à la main, et ne finit pas par me proposer, en hésitant, de me dresser un lit dans la salle basse du donjon. Il n’ajouta pas d’une mine effarée que, de tous les voyageurs qui y avaient couché, aucun n’était revenu pour raconter sa fin terrible. Il ne me parla pas des bruits diaboliques qu’on entendait la nuit dans le vieux manoir. Je n’éprouvai pas un sentiment intime de bravoure, qui me poussait à tenter l’aventure. Et je n’eus pas l’idée ingénieuse de me munir d’une paire de flambeaux et d’un pistolet à pierre ; je ne pris pas non plus la ferme résolution de veiller jusqu’à minuit en lisant un volume dépareillé de Swedenborg, et je ne sentis pas vers minuit moins trois un sommeil de plomb s’abattre sur mes paupières. »

Je riais, un instant ragaillardi.

« Assez ri, dit l’Homme funèbre. Il est temps de passer, avec Le Dom, en l’autre moitié de votre cœur, de vous représenter dans les autres êtres la misère, la souffrance et la crainte. Toutes les terreurs que vous avez pu éprouver, la longue série des criminels, des gueux, les a reproduites d’âge en âge, jusqu’à nos jours, depuis la Vendeuse d’ambre jusqu’à la vision de l’échafaud futur dans Fleur de cinq pierres, jusqu’à l’échafaud lui-même dans Instantanées.

Ayant pitié de ces pauvres, tentons de récréer la société, d’en bannir toutes les terreurs par La Terreur. Oui, faisons un monde neuf ; incendions mathématiquement, raisonnons l’explosion, tuons pour le principe, soyons les homéopathes du meurtre, à moins que le regard d’un enfant… »

L’Homme funèbre cessa de se promener, s’assit, s’enfonça dans le fauteuil. Il me donna l’impression d’un magicien venu pour me tourmenter, me faire, comme il disait, hurler d’horreur, puis pleurer en abondance. Je ne voyais plus que ses yeux qui me rayaient comme vitre. J’attendais le corbeau qui devait se percher sur son épaule. Est-ce que déjà la lampe ne charbonnait pas traditionnellement, près de s’éteindre ?

« Tout ça, dit-il enfin, c’est des bêtises. Concluons. Comment trouvez-vous mon livre ?

– Ah ! dis-je, essuyant mes tempes, à mon tour, je vous tiens.

– Soyez franc !

– Et poli. Comment terminer par quelque chose qui ronfle juste ? Si je m’écrie, vous serrant la main cordialement : « Dieu que c’est beau ! » les sots me gronderont comme un petit garçon. Dois-je dire plutôt, bon prince de critique : « Il y a des choses bien, » ou : « Edgar Poe est dans nos murs, » ou, comme flairant un papier brûlé : « Ce livre a passé par l’Enfer et sent le roussi ? »

– Ami, si vous n’avez rien de gentil à me dire, taisez-vous.

– L’impartialité, entre amis, consiste peut-être à ne jamais s’accorder de talent. Ma foi, Homme funèbre dont le nom aboie, afin de concilier la grosse et intime affection que j’ai pour votre livre avec la pudeur que je me dois, je prononcerai, non sans emphase, mais sûr de ma prophétie, que tous ceux qui doivent lire Cœur double le liront. »
 
 

JULES RENARD

 
 

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(1) Un vol., par Marcel Schwob, avec une préface de l’auteur (Ollendorff).

 

(2) À noter que Marcel Schwob a la préoccupation constante de la voix, que Théophile Gautier disait indescriptible.
 
 

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(in Mercure de France, n° 20, août 1891)

 
 
 
SUCCUBE DORE
 
 
 

MARCEL SCHWOB

 

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Pour moi, Marcel Schwob est un chat. C’est un chat parmi les chats les plus doux, les plus potelés et les plus ronronnants ; seulement, je crois que chaque soir il devient sanguinaire et fait un affreux massacre de mignonnes souris et d’excellents petits volatiles. Toute la journée il reste en chattemitte sur la rampe de son escalier, et ce n’est que vers minuit qu’il devient terrible et que les habitants des gouttières frémissent de ses exploits.

Je dis que Marcel Schwob doit être un félin, car il se dégage un contraste frappant jusqu’à l’obsession de la douceur paresseuse de sa personne, et de la terreur folle des extraordinaires et sanguinaires nouvelles qu’il donne à l’Écho de Paris, et qu’il a réunies dernièrement en volume sous le titre de Cœur double. C’est effrayant comme tout ce que font les félins la nuit, comme les chacals déchirant les charognes, les hyènes hypocrites qui pleurent, les grands tigres royaux faisant la lutte.

Et ici, je quitterai le ton badin, car beaucoup des nouvelles de Schwob sont de toute beauté d’art, d’une très remarquable valeur d’érudition, d’un style net, franc, qui dit juste ce qu’il faut, pas un mot de plus, pas un mot de moins, et donne par cela même l’idée approchante de ce qu’est l’absolue perfection.

Il a intitulé son volume Cœur double, d’abord pour donner une raison d’être à sa préface (il a écrit une très belle préface), et ensuite parce que, suivant lui, deux sentiments se partagent le cœur de l’homme, l’égoïsme et l’altruisme, la terreur et la pitié. Ainsi que l’ancien théâtre grec, celui d’Eschyle, point celui des naturalistes qui suivirent : Sophocle ou Euripide, il se préoccupe non de l’œuvre d’art en elle-même, mais de son effet immédiat sur le spectateur ou le lecteur ; et son but, bien que les histoires qu’il conte ressemblent fort peu à celles de Marmontel, apparaît avant tout un but de moralité. Il faut rendre l’homme meilleur ; la seule manière d’y arriver est de l’émouvoir après l’avoir terrifié, de faire naître les sentiments de solidarité et de dévouement qui germent en lui !

Voilà à peu près exactement quelle serait l’éthique de Marcel Schwob s’il faisait du théâtre, et l’on peut juger de la différence qui le séparerait, lui et la scène grecque, du mélodrame de Bouchardy et de la scène de l’Ambigu.

À l’Ambigu, ce sont les personnages de la pièce qui sont récompensés ou punis suivant le bon ou le mauvais de leurs actes, et les assassins de la dernière galerie comprennent parfaitement que si leurs confrères payent pour eux au dernier tableau, c’est simplement afin de satisfaire à l’usage et ne point donner de cauchemars aux bourgeois des loges. En fait, ça se passe très rarement de cette façon dans la réalité !… Aussi Cartouche, Mandrin, Robert Macaire, tous les malfaiteurs, sont-ils les idoles de ce gros public, bien plus que la jeune fille assassinée !… On dit d’eux : « Sont-ils forts ! Sont-ils malins! » On les admire. Et en sortant beaucoup cherchent à les imiter ! De même Jack Sheppard en Angleterre, infiniment plus populaire et sympathique que Gladstone ou Parnell, bien que ceux-ci le soient déjà ! En somme, on pourrait parfaitement démontrer que le mélodrame soi-disant éducateur ne flatte que les bas instincts des masses et devient de plus en plus notre pépinière nationale de petits gredins ! Tous les criminels semblent hantés de la nostalgie du théâtre de boulevard, et Eugène Süe, Ponson du Terrail, Xavier de Montépin ne sont plus goûtés que dans les prisons !

Chez Eschyle et Schwob, au contraire, la moralisation est toute différente. On n’y force point d’aimables meurtriers à ne point meurtrir, par ce seul argument : nous allons vous couper la tête, si vous meurtrissez ; on évite au contraire de leur mettre le crime en face, et on leur dit : il y a autre chose à faire dans la vie que d’abominer… aimez !… Jamais d’ailleurs, chez l’un comme chez l’autre, le mal ne viendra directement des hommes ; il viendra d’une cause à laquelle ils ne peuvent rien, de la fatalité ! Regardez l’analogie entre le Prométhée d’Eschyle et le fou d’Hervieu. Quelle différence entre Ephaïctos et Corail, entre la Force ou la Violence et l’Homme voilé de Schwob ?

La conclusion qui se dégage de Cœur double semble donc celle-ci : le mal est en dehors de l’homme et, sans qu’on puisse s’imaginer pourquoi, il se trouve à la base même de la vie. La véritable œuvre d’art moralisatrice sera celle qui partira du mal pour arriver au bien, de la terreur pour parvenir à la pitié, et non celle qui punira le criminel de son crime par un crime pire : le châtiment. Le châtiment est l’abus du pouvoir que commet la société contre l’individu, de même que le crime fut l’abus de pouvoir de l’individu commis contre cette société à laquelle il appartenait. Ni l’un ni l’autre n’ont compris que le Mal est au-dessus d’eux, et que la seule mission de l’homme sur terre, soit particulier, soit général, est de chercher à l’atténuer en s’émouvant des douleurs qu’il cause !

C’est dans ce sens d’attendrissement, de solidarité et d’apitoiements, que le beau livre de Marcel Schwob m’intéresse surtout. Si je dis que l’auteur est, en plus de cela, un érudit de premier ordre, que ses études nombreuses et variées lui permettent de se transporter dans le milieu qui lui plaît : âge de pierre, moyen âge, temps modernes, qu’au point de vue de l’art pur, c’est un artiste très maître de son style, de son procédé, atteignant, par une simplicité directe absolue, aux effets de la plus folle terreur (Les Sans-Gueule, par exemple, terreur physique ; Arachné, terreur morale), je crois que j’aurais bien résumé l’esprit et la lettre d’un volume qui est l’un des meilleurs qu’il m’ait été donné de lire cette année.
 
 

MAURICE BEAUBOURG

 
 

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(« Physionomies littéraires, » in La Grande Revue, Paris et Saint-Pétersbourg, 10 novembre 1891)