Quoique son nom, ni son œuvre ne soient guère répandus en France, Walter de la Mare jouit, depuis longtemps, en Angleterre, de la réputation la plus pure et la plus enviable. Il ne se l’est acquise que par la très rare qualité de son œuvre, et en dépit d’une vie la plus retirée qui soit. Voilà trente ans passés qu’il bouleversait, avec son premier recueil de poèmes Songs of Childhood, ce domaine, pourtant déjà si exploré par les Anglais, de la poésie de l’enfance ; et où avaient déjà brillé, entre autres, William Blake, Christina Rossetti et Robert-Louis Stevenson. Depuis lors, Peacock Pie, Henry Brocken, A Child’s Day, lui ont acquis la réputation d’être, non seulement « le plus grand poète anglais de l’enfance, » mais l’un des plus remarquables poètes de l’Angleterre, par la richesse de ses images et de ses rythmes, comme par un équilibre sans cesse maintenu, à l’aide de la plus ferme subtilité, entre la réalité et le rêve.

Ces mêmes dons, il les a répandus également dans un roman imaginaire, Memoirs of a Midget, et dans plusieurs recueils de contes dont l’un contient celui que nous donnons ici et porte le même titre.
 
 
ENIGME5
 
 

Ces sept enfants, Anne et Mathilde, Jacques, Guillaume et Henri, Henriette et Dorothée, vinrent habiter chez leur grand-mère. La maison où leur grand-mère avait toujours vécu depuis son enfance avait été construite il y a fort longtemps. Ce n’était pas une jolie maison, mais elle était spacieuse et bien bâtie ; et un orme étendait ses branches à toucher presque les fenêtres.

Quand les enfants furent sortis de la voiture (cinq étaient assis à l’intérieur et deux à côté du cocher), on les mit en présence de leur grand-mère. Ils formaient un petit groupe noir devant la vieille dame, assise auprès de la fenêtre en saillie. Elle leur demanda à chacun son nom, et répéta chaque nom de sa voix douce et chevrotante. Elle donna à l’un une boîte à ouvrage, à Guillaume un couteau de poche, à Dorothée une balle de couleur : à chacun un présent selon son âge. Et elle embrassa tous ses petits-enfants jusqu’au plus jeune.

« Mes chéris, leur dit-elle, je veux vous voir tous heureux chez moi. Je suis vieille, et je ne puis pas jouer avec vous, mais Anne peut veiller sur vous, et aussi Mme Fenn, la cuisinière. Chaque matin et chaque soir, il faudra venir tous voir votre grand-maman et me montrer des figures souriantes qui me rappelleront mon fils Henri. Mais, le reste du temps, une fois l’école finie, vous ferez ce qu’il vous plaira, mes chéris. Il y a une seule chose, une seule, que je vous prie de vous rappeler. Dans la grande chambre d’ami qui donne sur la terrasse en ardoise, il y a dans le coin un vieux coffre en chêne, plus vieux que moi, mes chéris, beaucoup plus vieux, plus vieux que ma grand-mère. Jouez partout où vous voudrez dans la maison, mais pas là. » Elle leur parla tendrement à tous, en leur souriant, mais elle était très âgée et ses yeux semblaient ne rien voir de ce monde.

Et les sept enfants qui, d’abord, étaient tristes et gênés, ne tardèrent pas à se sentir heureux et chez eux dans la grande maison.

Elle contenait de quoi les amuser et les intéresser ; tout y était nouveau pour eux. Deux fois par jour, matin et soir, ils entraient voir leur grand-mère qui, chaque jour, semblait plus faible ; et elle leur parlait doucement de sa mère et de son enfance, mais sans jamais oublier de faire une visite à sa réserve de dragées. Et ainsi les semaines passèrent.

C’était le soir, au crépuscule, quand Henri monta tout seul de la nursery pour aller voir le coffre en chêne. Il enfonça les doigts dans les fruits et les fleurs sculptés et parla aux têtes au sourire figé que l’on voyait aux coins ; puis, après avoir jeté un coup d’œil par-dessus son épaule, il ouvrit le couvercle et regarda dedans. Mais le coffre ne renfermait aucun trésor, ni or ni babioles, ni rien qui pût alarmer le regard. Le coffre était vide, sauf qu’il était doublé de soie vieux rose, qui paraissait plus foncée dans la pénombre, et qui avait une odeur douce de passé. Et tandis qu’Henri regardait à l’intérieur, il entendait les rires un peu étouffés et les bruits des tasses en bas dans la nursery : et par la fenêtre il vit le jour diminuer. Tout cela lui rappela étrangement sa mère qui, dans sa robe blanche et éclatante, lui faisait la lecture dans le demi-jour ; et il grimpa dans le coffre ; et le couvercle se referma doucement sur lui.

Quand les six autres enfants furent fatigués de leurs jeux, ils entrèrent à la queue leu-leu chez leur grand-mère, comme d’habitude, pour le bonsoir et les dragées. Elle les regarda entre les bougies comme si s’il y avait quelque chose d’incertain dans ses pensées. Le lendemain, Anne déclara à sa grand-mère qu’on ne pouvait trouver Henri nulle part.

« Ma chère enfant, il a dû partir pour quelque temps, » dit la vieille dame. Elle resta un moment silencieuse. « Mais rappelez-vous bien tous de ne pas toucher au coffre en chêne. »

Mais Mathilde ne pouvait oublier son frère Henri, et ne trouvait aucun plaisir à jouer sans lui. Aussi se mit-elle à errer par la maison en cherchant où il pouvait bien être. Et elle portait sa poupée de bois dans ses bras nus, en chantant à mi-voix tout ce qu’elle pouvait imaginer au sujet de son frère. Et quand, un beau matin, elle eut jeté un regard dans le coffre, il lui sembla si agréablement parfumé et si secret qu’elle s’y mit avec sa poupée, exactement comme Henri l’avait fait.
 
 
ENIGME2
 

Et Anne, et Jacques, et Guillaume, Henriette et Dorothée restèrent à jouer dans la maison. « Un jour peut-être ils reviendront, mes chéris, disait leur grand-mère, ou peut-être irez-vous les retrouver. Prenez garde à mon conseil, du mieux que vous pourrez. »

Henriette et Guillaume étaient grands amis et jouaient aux fiancés, tandis que Jacques et Dorothée se plaisaient à des jeux sauvages, la chasse, la pêche et la bataille.

Par un silencieux après-midi d’octobre, Henriette et Guillaume parlaient doucement ensemble, en regardant par-dessus la terrasse d’ardoise l’étendue verte des champs, et ils entendirent le cri et les ébats d’une souris derrière eux dans la chambre. Ils se mirent ensemble à chercher le petit trou noir d’où elle était sortie. Mais, ne trouvant aucun trou, ils se mirent à tâter le bois sculpté du coffre, et à donner des noms aux figures au sourire figé, exactement comme Henri l’avait fait.

« Je sais ! Fais comme si tu étais la Belle au Bois dormant, Henriette, dit Guillaume, et je serai le Prince qui se glisse parmi les épines pour entrer. »

Henriette jeta sur son frère un regard doux et étrange ; mais elle entra dans le coffre et s’y étendit, faisant celle qui dormait ; et Guillaume en se hissant sur la pointe des pieds se pencha, et voyant combien le coffre était grand, il y entra pour embrasser la Belle au Bois dormant et l’éveiller de son tranquille sommeil. Lentement, le couvercle sculpté tourna sur ses gonds silencieux. Et maintenant, seul le tapage de Jacques et de Dorothée tirait quelquefois Anne de sa lecture.

Mais leur vieille grand-mère était très faible ; elle avait la vue basse et l’oreille très dure.

La neige tombait à travers l’air silencieux sur le toit ; et Dorothée était un poisson dans le coffre de chêne, et Jacques était debout au-dessus du trou dans la glace, brandissant une canne en guise de harpon ; ils jouaient tous les deux aux Esquimaux. La figure de Dorothée était rouge, et ses yeux étincelaient parmi ses cheveux ébouriffés. Et Jacques avait une égratignure sur la joue.

« Tu dois te débattre, Dorothée, et alors je nagerai et je te tirerai. Dépêche-toi maintenant ! »

Il se mit à crier et à rire tandis qu’elle le tirait dans le coffre ouvert. Et le couvercle se referma doucement comme auparavant.

Anne, livrée à elle-même, était trop grande pour se soucier beaucoup des dragées, mais elle s’en alla toute seule souhaiter une bonne nuit à sa grand-mère et la vieille grand-mère la regarda attentivement par-dessus ses lunettes.

« Eh bien, ma chérie ! » dit-elle en branlant la tête, et elle serra les doigts d’Anne entre ses doigts noueux. « Quelles vieilles gens solitaires nous faisons, n’est-ce pas ? »

Et Anne embrassa la joue douce et molle de sa grand-mère. Elle laissa la vieille dame assise dans son fauteuil, les mains sur les genoux, et la tête tournée de côté vers elle.

Quand Anne était couchée, elle lisait à la lueur de la bougie. Elle ramenait ses genoux sous les draps, pour y appuyer son livre. Ce livre parlait de fées et de gnomes, et le doux clair de lune de l’histoire semblait illuminer les pages blanches, et elle entendait en imagination les voix des fées, tant était silencieuse cette grande maison aux pièces nombreuses, et tant étaient suaves les mots de l’histoire. Alors elle soufflait sa bougie, et l’oreille remplie d’un murmure confus de voix et les yeux envahis de tableaux animés, elle s’endormait.

Au cœur de la nuit, elle se leva de son lit en rêve et, les yeux grands ouverts, – elle ne voyait pourtant rien de la réalité, – elle marcha silencieusement à travers la maison vide. Passant devant la chambre où sa grand-mère ronflait dans un court et lourd sommeil, elle avançait, légère et d’un pas léger et sûr, et elle descendit le grand escalier. Vega étincelait contre la fenêtre qui donnait sur la terrasse d’ardoise. Anne s’avança dans la pièce inconnue comme si on la conduisait par la main vers le coffre de chêne. Là, exactement comme si elle rêvait que c’était son lit, elle s’étendit sur la soie vieux rose et parfumée. Mais il faisait si noir dans la pièce que le mouvement du couvercle fut invisible.

Tout le long de ce long jour, la grand-mère demeura assise près de sa grande fenêtre. Les lèvres serrées, elle regardait, de sa vue faible et attentive, la rue où les gens allaient et venaient, où roulaient les voitures. Le soir venu, elle monta l’escalier, et s’arrêta au seuil de la grande chambre d’ami. Cette ascension lui avait coupé le souffle. Elle avait ses grosses lunettes sur le nez. S’appuyant au montant de la porte, elle regarda vers le carré étincelant que faisait la fenêtre au milieu de cette paisible obscurité. Mais elle ne pouvait voir bien loin, car sa vue était basse et la lumière du jour très faible. Elle ne pouvait sentir la vague odeur, semblable à celle des feuilles d’automne. Mais, dans son esprit, il y avait un écheveau embrouillé de souvenirs, des rires et des larmes, et de petits enfants maintenant à l’ancienne mode, et la venue d’amis, et de très longs adieux. Et tout en se parlant d’une façon entrecoupée et incompréhensible, la vieille dame descendit reprendre sa place près de la fenêtre.
 
 

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(Walter de la Mare, « The Riddle, » traduit de l’anglais par G. Jean-Aubry, in Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques, treizième année, n° 675, samedi 21 septembre 1935 ; gravures sur bois de Bold pour le recueil Broomsticks & Other Stories, 1925)