CORREC2
 
 

Non, pas de faux-fuyant. Je l’ai dit. J’ai déclaré que le travail volontaire vaut mieux que le travail obligatoire. Il n’y a pas à dire. Mais à présent je rétracte cette erreur, et je prétends que rien n’est plus douteux ni plus nuisible que le travail volontaire.

Et comment avez-vous acquis cette nouvelle conviction ? demandera-t-on, j’espère. Car si l’on ne me le demandait pas, je croirais que mon sermon ennuie autant l’auditeur que moi-même.

Comment j’y suis parvenu ? Mais très simplement. Non, non… pour l’amour de Dieu, pardonnez-moi, pas simplement du tout ! j’oubliais que la simplicité ferait aussitôt évacuer ma chapelle et que la seule complexité est admise. Donc, pas simplement du tout. D’une façon extrêmement complexe. J’ai été guéri de mon erreur, et cela… devinez par qui ? Par mon petit Max.

L’enfant est doux, bon et obéissant. Je crains même qu’il ne soit trop bon, trop doux. Et si vos enfants, mes auditeurs, ressemblent à leurs parents, mon enfant subira un jour le châtiment que le monde inflige à la bonté, pour se venger de la différence.

Quoi qu’il en soit, il est serviable et obéissant. Il remplit très volontiers les petits devoirs que lui impose son âge. Presque jamais on n’a quelque chose à lui ordonner. Bref, jusqu’ici, il travaillait tout à fait librement.

Or, il y a quelques jours, l’heure sonna où habituellement sa mère le couche. Au lieu de ramasser ses joujoux, de se déshabiller et de nous embrasser, il vint auprès de moi et me dit :

« Papa, j’ai une idée. »

Il m’effrayait.

« Mon pauvre garçon, il ne faut pas que cela t’arrive souvent. Cela te gênerait dans la vie. Qu’est-ce ?

– Eh bien, c’est l’heure de se coucher…

– C’est ça ton idée ?

– Non, écoute ! Hier, le moment d’aller dormir venu, je me suis immédiatement déshabillé et t’ai souhaité une bonne nuit. Tu m’as embrassé et porté dans ma chambre, ensuite tu m’as couché, couvert et bordé, et lorsque tu as quitté la chambre avec ma mère, ta dernière parole, comme toujours, fut : « Bonne nuit, mon cher enfant… »

– Certes, tout cela est exact, et ta mère aussi t’a souhaité une bonne nuit et tu nous a dit bonsoir. Ce n’était donc pas bien ? Que voulais-tu donc ? N’as-tu pas bien dormi après ?

– Non, j’ai très bien dormi, mais… cette manière d’aller se coucher n’est pas la bonne. La femme de ménage a un garçonnet de mon âge et j’ai entendu dire que cet enfant ne veut jamais se coucher. Alors, sa mère est obligée de l’y forcer par des coups. Mon cher petit papa, je ne suis pourtant pas moins que l’enfant de la femme de ménage ! veux-tu me forcer également à aller me coucher ?

– Mais, mon enfant, comment veux-tu que je te force à faire ce que tu fais sans la moindre contrainte ?

– Qu’à cela ne tienne. Je ne voudrai pas ! »

J’avoue que je ne compris pas l’enfant, mais puisque je suis si souvent obligé de lui refuser certaines distractions, je décidai de satisfaire cette fois-ci son caprice. Et je suis fort heureux d’avoir accédé à un désir qui :

1° rend l’enfant heureux,

2° constitue un joyeux divertissement dans la monotonie de ma vie quotidienne,

et 3° m’a guéri de l’erreur que le travail volontaire soit une chose désirable, comme je le croyais encore il y a deux ans.

En effet, depuis cette époque, mon enfant ne se couche que lorsqu’il y est contraint. Je le bats et je le maltraite, d’abord pour le guérir de sa docilité moutonnière, qui le ferait se coucher même sans coups, et ensuite je le fouette de nouveau pour le forcer à aller au lit. Mais il y a plus. J’applique ces mauvais traitements à tout propos. Je lui rends tous ses petits devoirs tellement répugnants qu’il refuse de les accomplir, à seule fin de l’y contraindre ensuite par des coups. Toute tendance naturelle vers le bien est ainsi détruite, et je goûte l’agréable satisfaction que, de mon petit garçon qui jadis remplissait avec une ennuyeuse monotonie tous ses petits devoirs, je ne puis plus rien obtenir sans avoir préalablement passé par les ravissantes distractions que sont la faim et les coups.

On n’a pas idée des délassants entremezzi que me procure cette lutte contre la toute libre initiative. Encore hier :

« Que fais-tu là, Max ?

– Papa… j’ai…

– Dis… parle… qu’as-tu fait là ?

– Papa… j’ai… j’ai respiré.

– Pourquoi as-tu fait cela, malheureux enfant ?

– Je l’ai fait, papa… parce que… parce que…

– Tu l’as probablement fait parce que tu le voulais ?

– Ah ! oui ! papa !

– Maudite perversité héréditaire ! En arrière cette haleine, rentre-la, te dis-je… immédiatement… tout de suite ! Je t’apprendrai à respirer de ta propre autorité ! »

Ensuite, je le rouai de coups jusqu’à ce que ses poumons fussent ramenés au statu quo ante. Puis :

« Et à présent respire, parce que je te l’ordonne ! Mais, ajoutai-je tout bas, n’obéis pas de suite. »

L’enfant me comprit fort bien, et refusa de respirer avant que je ne l’y eusse contraint par une sérieuse répétition de coups.

À présent, il dépérit à vue d’œil comme quelqu’un qui attend une décision ministérielle. Il fond littéralement et s’évapore, comme du camphre. La gênante gaieté est brisée. Les seules choses que, de temps à autre, il fasse encore volontairement sont pleurer et gémir. Mais je lui dirai de se passer également de ces distractions, tant que je ne le lui aurai pas expressément ordonné.

Cependant, me dira-t-on peut-être, ce ne sont là que des affaires domestique. C’est vrai ! Mais, tout comme Newton, de la chute d’une pomme conclut à l’existence d’une loi physique régissant l’univers, je conclus à la nécessité d’une loi de contrainte générale par les observations que je fais dans mon ménage. Qu’il me soit permis de vous raconter déjà comment j’ai essayé d’appliquer à la chose publique la découverte qui, depuis quelque temps, a transformé ma maison en un véritable paradis.

Je suis très lié avec un agent de police qui est philosophe à ses heures de loisir.

Je lui ai expliqué mon système et il m’a aussitôt compris, vu que j’avais profité d’un moment où il n’était pas de service. Et non seulement il me comprit, mais le lendemain déjà il appliqua ma délicieuse découverte. Voici, mes chers auditeurs, un extrait de son carnet :
 

Bruxelles, 12 janvier. – Jeté en bas du trottoir le nommé A… pour l’obliger ensuite à remonter sur le trottoir.

Fait sortir de sa maison la femme B… pour l’y reconduire. Monté la garde devant son domicile pendant trois heures afin de l’empêcher de sortir.

(Elle prétendait bien n’avoir aucune envie de sortir, mais je déteste ce genre de libertarisme.)

Ordonné à un cocher de faire emballer son cheval pour le lui défendre ensuite.

Enfermé jusqu’à minuit quelques buveurs de faro qui voulaient quitter l’établissement avant l’heure de la feermeture réglementaire pour les obliger ensuite à s’en aller.

Provoqué, par quelques bons coups de bâton, une personne qui se promenait tranquillement, et l’ai arrêté ensuite comme coupable d’outrage et rébellion.
 

Voici pour le carnet de mon ami le philosophe-policier. Mais ce n’est pas tout. Vous ne vous doutez pas encore, mes chers auditeurs, comment ma découverte concluant à la nécessité de la contrainte, touche de près aux intérêts de la ville, du pays, de l’univers.

Je commencerai la démonstration par l’univers, et vous croirez facilement le reste.

L’univers ?… Certainement ! Avez-vous déjà songé, mes auditeurs, comme il est humiliant pour nous que le soleil reste immobile de par sa propre volonté, et que la terre, cette petite terre présomptueuse, tourne éternellement, sans que nous le lui ayons ordonné ?

Voilà les suites de notre blâmable négligence. Mais il vaut mieux nous arrêter là. Nous obligerons le soleil à s’arrêter. Rien n’est plus facile. Qu’on lui donne une chambre comme la nôtre, et je me porte garant qu’il ne bougera pas. Et la terre qui, depuis Dieu sait quand, se permet détourner avec une incommensurable présomption pour sa satisfaction personnelle, nous la forcerons à tourner. Pour réaliser toutes ces améliorations, je n’attends que la découverte de ce fameux point d’appui qu’a déjà cherché Archimède… et je vous promets un avenir radieux.

Tout se fera par la contrainte. Par la contrainte, l’enfant aimera ses parents. Par la contrainte, vous parlerez, vous vous tairez, vous resterez debout, vous vous coucherez, vous marcherez, vous dormirez, vous mangerez, et vous gagnerez de l’argent. La contrainte règnera dans la Nature, dans l’État, dans votre ménage, dans votre lit… tout ce qui est mal ne sera plus, car le bien sera fait par la contrainte :

Glorieuse, sainte, divine contrainte !

Et le Javanais aussi sera forcé à faire le bien, c’est-à-dire de travailler pour nous…

« Mais, s’exclamera ici, j’espère, le lecteur, tout ceci est absurde… inouï, imbécile, fou et pire… »

Parfaitement !

Quod erat demonstrandum… mes chers lecteurs.
 
 

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(Multatuli, extrait de l’opuscule : De la Libre Culture dans les Indes Néerlandaises, traduit du hollandais par Alexandre Cohen, in Entretiens politiques et littéraires, quatrième année, tome VI, n° 38, 10 mars 1893)