FUS1

I

 

Continuellement, par la détresse des longues nuits froides, à des pas résonnant sur la route, à des souffles d’air par les arbres, au bondissement de quelque chat frôleur de choses, surgissait l’aboi d’un chien de garde ; et de proche en proche, d’un bout à l’autre du quartier, les voix des dogues allaient s’éveillant l’une l’autre, comme font, à des aubes imaginaires, de loin en loin, les chants des coqs.

Mais, cette nuit-là, ce fut un coup de feu qui, brusquement, éveilla le docteur Louvet, vers trois heures.

Il se jeta à la fenêtre.

« Est-ce vous, Pierre ?

– Oui, monsieur. »

Précipitamment il descendit, trouva le jardinier au fond du jardin de la villa, près d’un hangar. Un bruit anormal avait réveillé l’homme : du bois empilé dégringolant comme sous une escalade ; et, entrevoyant une forme humaine, il avait tiré un coup de fusil.

Pourtant, nulle chute de corps n’avait suivi la détonation. Nulle fuite non plus n’avait été perçue ; et le hangar était désert. Le chien, qui s’était élancé avec des courroux prodigieux, aboyait en fou, sans idée précise, incapable de relever une piste.

De la neige tombée dans la soirée faisait une lueur vague propice aux illusions. Peut-être avait-il pris pour une forme humaine un des piliers du hangar ?

Ils se penchèrent sur le sol, fouillant les abords. La lanterne n’éclaira aucune empreinte. Rien ne défonçait, par les allées, la couche uniforme de la neige. Vainement, ils cherchèrent par tout le jardin. Et sur la crête du mur également, la légère couche blanche ininterrompue affirmait que personne n’avait pénétré dans la propriété.

« Vous vous êtes trompé, » dit Louvet.

Le jardinier secouait la tête. Il affirma avoir vu. Il revint près du hangar, éclaira l’un des piliers. La charge avait porté là tout entière. Les grains de plomb, trouant le bois, s’écartaient en rond.

« Vous voyez bien ! » dit Louvet.

Mais Pierre s’écria, montrant le crible des grains de plomb :

« Là ! là ! Du sang ! »

En effet, le long du bois, un liquide rosâtre avait coulé, s’élargissait au sol en une tache rouge.

Le docteur fut ébranlé. Une supposition, en effet, demeurait possible. Pierre avait tiré sur un oiseau ; et l’oiseau blessé légèrement avait pris son vol. Il voulut éclaircir l’affaire ; il recueillit du sang, rentra pour l’examiner au microscope. Mais il demeura béant. À la forme des globules, il avait reconnu du sang humain.

 

II

 

Le matin, vers sept heures, on sonna à la grille. Une femme demandait le médecin, pour son mari blessé. Il s’agissait d’un nommé Ravaud, un maraudeur louche ; et l’aventure, au dire de la femme, était singulière. Son mari, la nuit, couché à côté d’elle, s’était éveillé en sursaut, le côté ensanglanté.

Tout de suite, un rapprochement se fit dans l’esprit de Louvet. Le coup de fusil de Pierre et la blessure de l’homme ne faisaient qu’un, évidemment. Au grand jour, les choses prenaient une simplicité subite. Un seul point le surprenait : comment la femme venait-elle se jeter dans la gueule du loup, le chercher, lui, précisément, plutôt qu’un autre médecin ? Mais il pensa que la blessure était grave, que l’homme, évanoui ou battant la campagne, n’avait pu la renseigner.

En se rendant près du blessé, il passa chez le commissaire de police. Le magistrat, pleinement de son avis, envoya un agent à la villa pour rechercher les traces ; et lui-même, supposant que, pendant le trajet, Ravaud, sans doute, aurait porté les mains à sa blessure et que ses doigts ensuite auraient laissé des traces à sa porte, aux objets qu’il avait touchés avant de se mettre au lit, accompagna le docteur. D’ailleurs, la neige ayant cessé de tomber vers minuit, on retrouverait la trace de ses pas.

Le docteur entra. La plaie était au flanc de l’homme. C’était un coup de fusil, indéniablement. Pris de fièvre, l’air stupide, Ravaud jurait, et sa femme le jurait avec lui, qu’il s’était couché à dix heures, et qu’il avait été frappé là, sans rien comprendre, vers trois heures du matin.

Louvet hochait la tête en raillant, lorsqu’il fit une constatation singulière. Les grains de plomb avaient traversé d’arrière en avant, faisant sétons, mais aucun d’eux n’était demeuré dans la plaie. Et, chose plus étrange encore, la chemise, tachée de sang par l’écoulement de la plaie, était intacte, sans une déchirure, comme si l’homme eût été frappé nu.

À ce moment, le commissaire reparut. Il rapportait de son examen la certitude que Ravaud n’était pas rentré après minuit, heure à laquelle avait cessé la neige. Personne non plus n’avait pénétré chez lui, ne s’était même approché de sa maison. On rechercha parmi ses vêtements. Nulle part, on ne découvrit le criblement qu’aurait dû occasionner la décharge.

Le docteur et le commissaire se regardèrent étrangement. L’agent envoyé à la villa revint à son tour. Il avait vu les traces du coup de fusil ; il avait compté le nombre des grains de plomb : la charge tout entière avait porté dans le bois. Mais ni à l’intérieur du jardin, ni à l’extérieur, le long des murs, il n’avait relevé le moindre indice. Il n’y avait que la tache de sang le long de la poutre.

 

III

 

Le commissaire renonça à poursuivre la solution de cette énigme. À la villa, les nuits étaient redevenues calmes. Le sang avait séché le long du bois. Ravaud commençait à se lever.

Peu à peu, un intérêt, une curiosité s’était éveillée chez le docteur pour son malade. C’était un être bizarre, sujet à des hallucinations, des rêves étranges. Il décrivait minutieusement, à ses réveils, des pays qu’il n’avait jamais traversés, dont il ignorait les noms ; et Louvet, à plusieurs reprises, put constater en ses descriptions une exactitude absolue. Cela évoquait à son esprit les sorcières du moyen âge allant au sabbat sans quitter leur lit, par la cheminée, à cheval sur un manche à balai. Il rit d’abord beaucoup de cette idée ; mais elle revenait de plus en plus fréquemment. On eût dit véritablement que Ravaud, la nuit, s’évadât hors de lui-même, voyageât au loin. Et la hantise de cette supposition devint si forte que le docteur, afin d’étudier l’homme, le prit à son service.

Or, une nuit, lorsque Ravaud fut logé à la villa, le bruit recommença dans le jardin. Louvet, tout d’abord, monta dans la chambre de Ravaud. Il le trouva dans son lit, immobile, l’air mort, dans un état singulier de catalepsie. Il redescendit, chargea son fusil de trois ou quatre grains de plomb seulement, appela Pierre.

Le docteur ne distinguait rien ; mais le jardinier brusquement, affirma la vision d’une forme, et il tira.

Précipitamment, Louvet remonta. Ravaud était éveillé. Et le docteur vit que son bras droit était traversé par les grains de plomb, de part en part.

Une seconde fois, la semaine suivante, le docteur renouvela l’expérience. Le résultat fut identique, comme si un simulacre, évadé du dormeur, eût gardé avec son corps une union tellement intime que chacune des lésions qu’il venait à subir s’y trouvât reproduite intégralement.

Mais les expériences s’arrêtèrent là ; Pierre devenait fou, et on dut l’enfermer. Ravaud, de son côté, donnait des inquiétudes. Alors, Louvet, pris de peur à son tour, le renvoya et vendit la maison.
 
 

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(Jean Reibrach, in La Lecture illustrée, tome I, n° 3, 23 octobre 1897)