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IMPRESSION

 

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« Viens déjeuner avec moi, nous dirons des bêtises utiles. » Et nous allions déjeuner.

C’était chez la mère Mathon, une brave vieille femme qui faisait de la cuisine populaire au coin de la rue du Faubourg Saint-Jacques, près de la place où l’on guillotinait autrefois. La mère Mathon avait connu le dernier des Sanson. Gill lui disait régulièrement : « Pressons l’exécution. » La mère Mathon souriait avec douceur et préparait un rustique repas qui nous était servi sous un treillage à barreaux verts autrefois, mais que les pluies annuelles avaient lavé de façon à leur laisser ces teintes de vieux bois blanc, que rajeunissent toujours au printemps les pousses joyeuses des vignes vierges et des clématites.

Et, tranquillement, doucement, à petits coups, pendant une heure, nous mangions, nous buvions et nous causions. Nous nous disions même des vers. Nous parlions des grandes misères du passé, des luttes formidables du peuple, des demoiselles en renom et des criminels en vogue. Tout nous intéressait. Un nain fantastique, gratteur de mandoline, mystérieux comme tous les homoncules, avait servi de modèle à Gill pour un tableau étrangement poétique. Ce nain s’appelait Astézanne. Le peintre l’avait habillé en fou. Le fou faisait de la musique lamentable aux pieds d’une de ces têtes en carton dont les modistes se servent pour essayer les bonnets de femmes. Impitoyable comme l’indifférence, le mannequin ne répondait rien au fou qui finissait par casser les cordes de la mandoline. J’ai conservé une forte impression de ce tableau.

À ce moment, il y avait aussi dans l’atelier du peintre deux toiles inoubliables, naïves et profondes, savantes et fortes.

Assis dans l’herbe mouillée de la rosée du matin, un tout petit enfant nu apprenait la musique aux petits oiseaux. Des bouvreuils, des chardonnerets, des serins, des pinsons, des linots, des fauvettes, s’égosillaient sous la direction du jeune chef d’orchestre âgé d’environ trois mois, lequel dans l’autre tableau perdu dans l’herbe jusqu’au ventre, s’en allait, muni d’une palette minuscule et d’un pinceau inhabilement manié, mettre du vermillon aux coquelicots, de l’outremer aux bleuets, de l’or aux renoncules, et peindre gentiment les fleurs avant que le soleil fût levé.

Ces tableaux, le fou qui pleure aux pieds de la chimère en carton, le nouveau-né qui apprend la musique aux oiseaux et qui peint les fleurs de la nature, c’est Gill tout entier, et c’est bien lui.

Il a sombré en plein talent. Tué par le rêve, la réalité lui a échappé et il est devenu fou après avoir, pendant plus de quinze ans, donné l’appoint de son talent révolutionnaire et honnête à la lutte pour la liberté.

Il m’importe peu que des polémistes de talent se servent de son malheur pour s’escrimer devant la galerie. Je ne vois dans le pauvre fou que nous regrettons, qu’une victime de notre époque cruelle. Gill n’a pas, comme tant d’autres, fait marché de sa conscience. Il a travaillé comme un damné, il ne s’est pas enrichi. Combien en vois-je autour de moi qui, sans talent, sans virilité, sans enthousiasme, en sont arrivés à accumuler des fortunes insolentes ! Et, autant j’ai le cœur rempli du plus profond mépris pour eux, autant je me sens pénétré de respect pour les malheureux fous comme mon pauvre Gill.
 
 

Clément PRIVÉ

 
 

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(in Arlequin, hebdomadaire politique, littéraire & financier, jeudi 10 novembre 1881)

 
 
 
 
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LE CARICATURISTE ANDRÉ GILL À CHARENTON

(DESSINÉ PAR LUI-MÊME)

 
 
 
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(in La Chronique médicale, « Correspondance médico-littéraire, » n° 17, septembre 1910, p. 590)

 
 
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(Réponse de Fagus in La Chronique médicale, « Correspondance médico-littéraire, » n° 21, novembre 1910, p. 733)

 
 

Un très grand merci à Grégory Haleux pour nous avoir communiqué ces deux précieux documents.
 
 
 

QUI SAIT ?…

 

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« Où, quand et comment reçut-il ce coup de marteau ? » se demande parfois le monde en apprenant que tel ou tel des siens a perdu la raison. Hier, en m’interrogeant de la sorte, à propos du remarquable caricaturiste qu’on vient de séquestrer à l’asile de Charenton, je me souvins que déjà je l’avais vu fou quelque dix années auparavant. Il errait alors dans Paris terrorisé par les bons apôtres de Versailles, et voici ce qu’il me raconta près de la rue Soufflot, un soir où les mitrailleuses rurales fauchaient, dans le jardin du Luxembourg, des fournées de citoyens vaincus et condamnés sans jugement et sans appel :

« La journée touchait à sa fin et je n’y tenais plus ! Il y avait, mon cher, trente-six heures que je vivais, ou plutôt que je ne vivais pas, au fond des caves du théâtre de Cluny. Soudain, l’écho de mille voix joyeuses sonne à mes oreilles et je me hisse sur un monceau de décors pour tâcher d’apercevoir à travers les barreaux d’un soupirail ce qui se passait au-dehors. Ah ! je n’oublierai jamais ça ! Ma cervelle se tourne en eau, quand j’y pense, et j’ai la tête en feu ! Plus tard, je le peindrai peut-être, ce tableau ! Figure-toi que sur le trottoir bordant le bâtiment où je m’étais réfugié, gisaient étendus une vingtaine de fédérés criblés de balles. Autour de leurs corps, la soldatesque de Mac-Mahon et de Galiffet s’amusait à ce jeu : laisser tomber après avoir visé longuement, une baïonnette dans l’un des yeux de ces communards déjà glacés et raidis. On n’y réussissait pas à chaque coup ; parfois, l’acier frappant les os du crâne ricochait sur l’asphalte avec un son mat qui m’entrait au ventre, et l’on raillait le maladroit en riant comme des bossus. Au contraire, lorsque, bien dirigée, la pointe de l’arme blanche s’enfonçait dans l’œil crevé d’un mort, tous les jouteurs complimentaient celui de leurs camarades qui s’était signalé par cette prouesse et, montrant la monnaie trouvée dans les poches du supplicié posthume, étalée à côté de lui, ils gueulaient à bouche que veux-tu : « Gagnant, toi tu vas nous payer la goutte, animal ! » et ma foi, l’on allait boire en chœur chez le marchand de vins d’en face un petit verre de n’importe quoi, tandis que la tige de fer vibrait encore dans la prunelle du cadavre. Oui, mon ami, j’ai vu ça, j’ai vu ça, la semaine dernière ; Ernest Pichio, d’autres et d’autres encore, le virent comme moi ; j’ai vu le triomphe de l’ordre. »

Et soudain Gill, André Gill frémit sur ses orteils, et, les bras tendus vers le ciel, les traits convulsés, l’écume à la bouche et du sang plein les paupières, il me planta là, criant ou plutôt aboyant, hurlant comme un chien fugitif, à la mort :

« Ah ! voilà le plaisir ; Mesdames, voilà le plaisir ! Régalez-vous !… »
 

Paris, 31 octobre, 1881.
 
 

Léon CLADEL

 
 

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(in Arlequin, hebdomadaire politique, littéraire & financier, jeudi 10 novembre 1881)