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Un des hommes qui ont le plus marqué dans la dernière partie du XIXe siècle, dont l’ironie acérée et le talent parfois brutal ont porté de violents coups au despotisme impérial, un révolutionnaire de plume et de crayon, André Gill, le caricaturiste, vient d’être frappé à la tête par la folie.

Ce qu’il y avait de bonté, de talent et d’originalité dans cet artiste qui fut un des meilleurs amis de Pierrot, est impossible à dire aujourd’hui.

Arlequin, dans son prochain numéro, aura recueilli les regrets de tous les vrais artistes d’aujourd’hui qui ont aimé, qui aiment encore plus aujourd’hui, à cause de son malheur, le grand illustrateur de la satire qui a fixé sous son crayon de génie les traits les plus accentués qui caractérisent notre époque de renaissance révolutionnaire.

Aujourd’hui, Arlequin emprunte à la Rue, un vaillant journal que Jules Vallès en exil dirigeait il y a deux ans, un des derniers articles que Gill ait écrits.

Ces lignes sont presque inédites, et peut-être le lecteur y verra-t-il quelques idées empreintes du sentiment mélancolique qui, arrivé à son dernier degré d’intensité, a – souhaitons que ce ne soit que pour quelque temps – tellement pesé sur les facultés intellectuelles du pauvre ami.
 
 
 

PORTRAIT APRÈS DÉCÈS

 

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… Oui, mon cher Vallès, il est de moi ce croquis que vous avez trouvé un soir chez l’Auvergnat de la rue Serpente, au milieu de la ferraille et des verres cassés ; quant au profil qu’il représente, je ne l’ai pas connu vivant.

Avant d’avoir conquis ma part de pain au soleil, j’ai crayonné beaucoup de ces dessins, lugubres portraits après décès ; c’était, je crois, ma spécialité dans le quartier pauvre que j’habitais alors, et l’on en retrouverait quelques-uns par-ci, par-là, dans les mansardes ouvrières.

Du reste, je ne regrette pas que le besoin de gagner ma vie m’ait placé souvent en face de ces têtes de trépassés ; le doigt de la mort, en les modelant pour l’éternité, leur imprime d’étranges grimaces, de plus singuliers sourires ; pour le métier que je fais à présent, ce sont là de bonnes études.

Celle que vous avez retrouvée, que j’ai vue l’autre jour à votre mur, dans un petit cadre noir, porte la date de 1865. Il y a eu de l’ouvrage pour moi dans ce temps là. Le choléra, dont j’avais peur, m’a fait vivre à peu près un an, ma foi !

Les gens tombaient comme des mouches.

La photographie coûtait cher ; on me savait pauvre et peu exigeant :

« Allez chercher l’artiste de la rue Neuve-Guillemin. »

L’artiste était au bain froid.

Une fois au moins, chaque jour, entre deux brassées, j’entendais le baigneur crier mon nom.

Eh – houp ! – j’étais hors de l’eau, ruisselant comme un caniche. Courir à ma cabine, m’essuyer dans mes hardes, c’était l’affaire d’un instant, – et j’étais au client. Je le suivais, quel qu’il fût, dans les greniers, dans les galetas, dans les petits logements d’ouvriers ; j’arrivais après le médecin, après le prêtre ; je laissais, en partant, cette consolation de ceux qui restent, un souvenir du visage des êtres disparus. Et j’ai souvent fait crédit… Tenez, le dessin que vous avez, il ne m’a pas été payé.

C’était, dans la petite rue noire et triste où je demeurais moi-même, un pauvre homme de menuisier dont la femme était morte en quelques heures.

J’entrai timide et furtif, conduit par un voisin ; il me reçut gauchement et avec embarras, parlant bas et me regardant avec des yeux rouges qui remerciaient déjà.

C’était une grande misère.

Il y avait une chaise préparée en face du cadavre ; je tirai une feuille de papier et je commençai.

Le voisin s’en était allé.

« Vous n’y verrez peut-être pas assez, monsieur ?

– Très bien ; merci. »

La fenêtre était fermée, les rideaux tirés. Sur la table de nuit, couverte d’un grand mouchoir blanc, on avait déposé l’eau bénite et la branche de buis dans une soucoupe fêlée. Tout près, deux chandelles fumaient en guise de cierges, éclairant la morte, mal couchée dans un lit de bois peint disloqué aux jointures.

Autour, le taudis était noir.

À peine on distinguait confusément les lignes misérables du mobilier : une table, une commode en bois blanc, quelques ustensiles de cuisine abandonnés, pêle-mêle, aux angles desquels la lumière vacillante mettait des tons rougeâtres.

Et, dans le coin, au fond, les deux yeux du veuf, qui s’était assis au pied du lit.

Le dessin avançait lentement. C’était un vilain métier, rude et triste.

Au-dehors, pas un bruit ; cette rue, démolie aujourd’hui, était déserte, morne ; quelques rares passants ; jamais une voiture.

Il n’y avait dans le silence que la respiration entrecoupée de l’homme ; je ne le voyais pas pleurer ; je l’entendais sangloter en dedans.

Ils aiment bien leurs femmes, ces gueux-là !

Et je continuais à copier les froides lignes du visage mort ; les cheveux collés aux tempes, la peau collée à l’os, le nez pincé, la bouche restée tordue d’avoir vomi son dernier râle ; et les prunelles ternes, avec le regard étonné des yeux qu’on n’a pas fermés.

C’est une chose étrange et particulière aux cholériques qu’on ne peut baisser leurs paupières.

Il y avait une odeur âcre qui m’épouvantait. Je ne sais si l’homme s’en aperçut :

« Monsieur, voulez-vous que j’aille chercher du chlore ? »

Je le regardai ; il avait les dents serrées, la peau de son visage tremblait, les larmes allaient jaillir.

« Non. »

Nous restâmes là une heure encore ; moi, le cœur serré, respirant le moins possible, songeant aux opinions contradictoires des médecins, à la contagion, aux miasmes, observant la décomposition rapide et l’horreur grandissante ; lui, toujours immobile sur sa chaise, il ne se leva que deux ou trois fois pour moucher les chandelles, dont le suif coulait en larmes jaunes.

Le dessin était fini, je le lui présentai.

« Oui… oui… » fit-il.

Il fut presque heureux, une seconde.

Puis, comme j’avais pris mon chapeau et mon carton :

« Pardonnez-moi, monsieur… – il me conduisait sur le carré.

Écoutez, monsieur, fit-il, je n’avais pas osé vous dire… vous n’auriez pas voulu tirer le portrait… Voilà déjà un temps infini que je ne travaille pas…

– Ne parlons pas de cela, lui dis-je, plus tard… C’est bon ; au revoir, monsieur. »

Je retrouvai le jour et la respiration dans la rue.

Et au bain froid, tout de suite ! Jamais je n’ai été déshabillé plus vite.

Je grimpai l’échelle, et… une… deux… trois… Pouf ! Du haut de la girafe, mon cher ! – Ah ! l’eau était bonne !
 

*

 

Aujourd’hui encore, ces pauvres têtes mortes me reviennent en mémoire, et je les vois grimacer parfois sous le crayon, dans la bouffissure des heureux, des puissants du jour, de ceux que je dessine à cette heure.

C’est peut-être la cause de cette mélancolie que vous avez su lire à travers la gaieté bouffonne de mes caricatures.
 
 

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(André Gill, in Arlequin, hebdomadaire politique, littéraire & financier, dimanche 30 octobre 1881)