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« En entrant les domestiques virent contre le mur un splendide portrait de leur maître, tel que, la veille encore, ils l’avaient vu lui-même, dans tout l’éclat de sa merveilleuse beauté. Sur le parquet, un homme en habit de soirée gisait, un couteau dans le cœur. Son visage était flétri, ridé, repoussant. Ce ne fut qu’à l’examen de ses bagues qu’ils reconnurent ce mort. »
 

Le Portrait de Dorian Gray (Oscar WILDE.)

 
 
 

Francis, agenouillé, avait saisi la main gauche de Dorian Gray et contemplait la bague qui en ornait l’annulaire : une pierre de cinnamome encastrée dans un cercle de platine.

« C’est bien lui, dit-il ; j’ai encore remarqué cette bague quand il m’a renvoyé, vers dix heures du soir.

– Vous vous trompez, Francis, je suis certaine que vous vous trompez, gémit Leaf, la vieille gouvernante.

– Et pourquoi en êtes-vous certaine ? rétorqua le valet. Mon œil ne peut confondre. Impossible de douter, c’est bien notre maître qui est étendu là. Regardez, Leaf, ce diamant, cette émeraude, ce jonc d’or. Toutes pierres qui lui appartiennent et qu’il a mises dans l’ordre habituel. »

La gouvernante approcha du tableau la lampe qu’elle tenait à la main. Un vent froid entrait par la fenêtre restée ouverte, secouait la flamme, faisait courir sur les murs lisses de la salle d’études une sarabande d’ombres fantastiques. Le portrait, inondé d’une soudaine clarté, parut s’animer. Il était malaisé de définir si cette peinture était belle en tant que peinture : richesse du coloris, suavité de la substance, équilibre des lignes, ou si elle tirait toute sa beauté de l’être idéal qu’elle représentait. Les yeux avaient la profondeur d’une nuit équatoriale, la bouche s’entrouvrait comme une grenade, le front s’élançait en un mouvement unique, les cheveux ondulaient faiblement. Ô beauté indicible, supra-terrestre, parfaite et si émouvante dans sa perfection que la vieille Leaf fondit en larmes.

« Lui, balbutia-t-elle, lui… Il m’a remerciée souvent avec cette bouche adorable. On croirait qu’on l’a pris tout vivant et qu’on l’a fixé sur la toile. C’est lui, Francis, notre maître. Vous le voyez bien. Je ne connais pas l’homme qui est à terre.

– Et pourtant, c’est Sir Gray.

– Il est hideux.

– Oui, plus je le regarde, plus son visage m’apparaît aussi dégoûtant qu’il était merveilleux.

– Pensez-vous à ce que vous dites, Francis ? Nous quittons un adolescent éblouissant et nous retrouvons un homme âgé, fripé, souillé par le vice, frappé d’un coup de poignard au cœur. Comment une pareille chose vous semble-t-elle possible ? »

Francis lâcha la main de Dorian Gray, se releva et jeta avec une sorte de colère brusque :

« Depuis combien de temps, Leaf, notre maître vous montrait-il son visage de vingt ans ?

– Je ne sais plus… il y a bien des années… quatre lustres peut-être ? Il n’a pas changé depuis le jour où je suis entrée dans sa maison.

– Expliquez-moi cela, Leaf.

– Vous m’en demandez trop. Je le considérais comme un ange sur lequel le temps demeurait sans pouvoir.

– Ah ! Ah ! convenez que ceci est aussi étrange que cela. Nous sommes entourés de mystère.

– J’ai peur. »

Il y eut un silence. La vieille femme recommençait à pleurer et se crispait pour retenir la lampe entre ses doigts maigres. Dorian Gray était terriblement immobile. Le brouillard nocturne s’épaississait, dérobait à la vue les façades des maisons voisines, se déroulait en lourdes volutes dans la pièce nue.

« Nous ne pouvons rester là jusqu’au matin, murmura
 Francis ; il faut faire quelque chose.

– Avertissez la police.

– La police… ce n’est pas toujours la meilleure solution que d’y courir.

– Votre conscience serait-elle inquiète ?

– Non, mais je déteste ces gens-là ; ils ne manqueront pas de supposer que nous avons assassiné notre maître.

– Quelle horreur ! cria Miss Leaf.

– Vous avez raison. Je pense qu’il serait préférable de prévenir lord Wotton.

– Oui, oui, allez chercher lord Henry, approuva la gouvernante avec un grand soupir de soulagement.

– C’est son meilleur ami. Attendez-moi ici. Je ferai diligence.

– Vous souhaitez ma mort, Francis. Certainement non, je ne vous attendrai pas ici. Je suis incapable de garder un cadavre. Je vais descendre et me réfugierai dans le fumoir.

– À votre aise. »

Francis, Mistress Leaf, le cocher et l’autre domestique sortirent de la salle d’études et fermèrent la porte derrière eux, à triple tour. La gouvernante, ainsi qu’elle l’avait dit, pénétra dans le fumoir où elle se barricada. Francis s’achemina vers la demeure de lord Henry Wotton.

À mesure qu’il s’éloignait du lieu du crime, il tentait de mettre un peu d’ordre dans ses idées. Il marchait vite, ayant compris qu’il était plus simple d’aller directement à pied que de chercher un hamson ou un cab. L’obscurité était dense, les rues désertes. Au centre des quartiers aristocratiques, aucun bouge ne projetait ces lueurs rouges et jaunes qui confirment le passant solitaire dans l’impression que la vie, même sous son aspect le plus dangereux, n’a pas disparu de la terre. Ce n’étaient qu’hôtels particuliers, aux façades muettes, sombres. Et Francis revoyait violemment l’homme étendu, en habit de soirée, un couteau dans la poitrine. Il était bouleversé par l’assassinat de son maître et, surtout, par le phénomène inexplicable qui avait transformé un être éternellement jeune et beau en un mort ignoble. Planter un poignard au cœur de quelqu’un paraissait un acte aisé à accomplir, mais le vieillir, le défigurer, le flétrir était une chose mille fois plus extraordinaire. Dorian Gray avait été tué deux fois. Francis s’étonna un peu de n’avoir pas rencontré quelque policeman aux abords de la maison (il était sorti au moment précis où le constable, sous la porte cochère, se baissait pour ramasser la lampe de poche qu’il avait laissé tomber). Puis il n’y pensa plus. Il arrivait devant la porte de lord Henry.

Il sonna. James, le valet de chambre du lord, vint lui ouvrir et lui apprit que son maître, après le départ de Sir Gray, était sorti à son tour, et s’était rendu au club. Il n’était pas encore rentré.

« Je vais au club, dit Francis. J’ai à faire à lord Wotton une communication urgente et grave.

– De la part de Sir Gray ?

– Pas positivement. Il s’agit d’un… accident… qui est…

– Que se passe-t-il ? Parlez, Francis, vous êtes d’une pâleur effrayante. »
 
 
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Francis raconta alors qu’il avait été tiré de son sommeil par un cri d’agonie et le bruit d’une chute qui venaient d’une ancienne chambre d’études, située au dernier étage de la maison, où personne n’allait jamais. Il était monté avec Mistress Leaf, le cocher et un laquais. La porte étant fermée à clef, il était passé par le balcon et avait forcé une des fenêtres : Sir Gray gisait sur le sol, poignardé. Il ne souffla mot, cependant, de la métamorphose qu’avait subie son maître.

James montra une grande agitation.

« C’est terrible, répétait-il ; mais êtes-vous sûr que Sir Gray
 est mort ? »

Francis crut avoir mal entendu.

« Vous doutez de mon récit ? dit-il avec dignité.

– Pas du tout. Je trouve seulement que vous avez été bien imprudent d’abandonner votre maître sans savoir si un prompt secours n’était pas susceptible de le sauver. Courez chercher un médecin, amenez-le près de Sir Gray. Moi, j’attendrai Milord, qui est peut-être sur le chemin du retour ; au cas où il tarderait, j’irai au club. »

Francis partit. Non, vraiment, il n’avait pas soupçonné que le patron pût avoir encore un souffle de vie, et il considérait James comme un vieil imbécile d’avoir supposé cela. Pourtant, il sentait une lourde responsabilité peser sur ses épaules, à laquelle il n’osa pas se dérober. Il passa chez le docteur Milway, le mit au courant des faits, l’entraîna chez Dorian Gray. Tout en marchant, il était persuadé que son maître était bien mort.

Le médecin palpa le corps, marqua d’un haussement de sourcils son étonnement, ordonna que la victime fût transportée sur un lit, envoya chercher un chirurgien et s’enferma sans donner aucune explication. Il spécifia seulement qu’il entendait ne laisser pénétrer personne dans la chambre : ni parents, ni amis, ni même la police.
 
 

*

 
 

Pendant ce temps, James se rendait au club de lord Wotton, qui le reçut avec humeur. Pour justifier sa présence, il déclara tout de suite que Dorian Gray avait été assassiné. Lord Henry en reçut un coup au cœur. Il pressa son domestique de questions et disparut dans les salons en disant qu’il revenait aussitôt. Il était si troublé qu’il ne put s’empêcher de confier la nouvelle à Lord Palmers, en lui recommandant cependant la discrétion. Puis il s’éloigna pour aller chez Dorian. À peine eut-il tourné les talons que lord Palmers commença à errer en répétant : « Dorian Gray est mort, Dorian a été poignardé. » Et il jouissait de la stupéfaction qui se peignait sur le visage de ses interlocuteurs.

Le lendemain matin, tout Londres connaissait la fin tragique de Dorian Gray. Les journaux racontaient l’affaire avec un luxe de détails invraisemblable. En quoi faisant, ils s’engageaient dans une impasse, mais il n’est pas d’exemple qu’un journal, fût-il écrit dans la langue la plus barbare, ne trouvât un moyen habile de sortir de quelque guêpier. Trois ou quatre jours plus tard, après avoir conté pour la seconde fois le drame dont l’hôtel de Dorian avait été le théâtre, ils ajoutèrent que la victime avait survécu à sa blessure. La lame s’était arrêtée à deux centimètres du cœur et une intervention chirurgicale audacieuse avait sauvé le patient du trépas.

Il y eut de grands compliments à l’adresse du praticien et du docteur Milway, mais, en réalité, le mystère restait entier. La police avait questionné sans résultat les domestiques, Francis et la vieille Leaf plus particulièrement. Sans doute, Dorian Gray était-il le seul à pouvoir fournir des précisions, mais le docteur Milway écartait les magistrats en disant que le malade était trop faible pour répondre à un interrogatoire.

Et c’était vrai. Allongé sur sa couche, livide, exsangue, il s’abandonnait à une sorte de torpeur pathétique. Il était un corps sans âme, ou plutôt, un corps dont l’âme se retirait pendant des heures incalculables. La mémoire se confondait avec cette chose révolue, béante, illimitée : le temps. Il ne songeait à rien. Même quand l’âme revenait, il ne formait pas de pensées ; il avait seulement la perception confuse de menaces terribles auxquelles il échappait par un nouvel engourdissement.

Mais il n’empêchait pas, hélas ! la vie de fermenter dans les profondeurs de son être. Les énergies s’assemblaient. Les premières personnes qu’il reconnut furent Mistress Leaf et Francis. Et presque aussitôt après, il se remémora Sybil Vane et le portrait.

Le portrait. Il se souvenait très bien maintenant qu’il s’en était approché pour le détruire, qu’il avait lancé son poing armé du poignard avec violence et qu’une résistance mystérieuse, détournant son bras, l’avait obligé à se frapper soi-même. De quoi était-il coupable, après tout ? D’avoir formulé, en sa naïveté d’adolescent, une prière et d’avoir été exaucé. Il avait murmuré : « Faites que mon portrait vieillisse et que les ans me laissent intact, jeune et beau comme Antinoüs. » Pourquoi sa demande avait-elle été entendue ? Où était sa faute ? Dieu, si Dieu toutefois il y avait, était seul responsable.

Et plus il accusait Dieu, plus ses crimes élevaient la voix. La même puissance mystérieuse qui avait dirigé l’arme vers sa poitrine retournait ses malédictions contre lui. Où était sa faute ? Il avait profité de la certitude que sa perfection corporelle était inaltérable pour se livrer à des plaisirs avilissants, pour commettre des vilenies dont le portrait subissait les marques infamantes ; il avait causé le suicide de Sybil Vane, celui d’Alan Campbell, il avait assassiné Basil Hallward, il avait mené, avec un visage d’ange, des jeunes gens à la débauche la plus secrète, il avait perverti des femmes, transformant les vierges en prostituées et les prostituées en furies, il avait…

Ah ! que tout cela était horrible. Il se sentait traversé, lorsqu’il y rêvait, par de longs frissons qui affolaient sa faiblesse. Il portait la main à son côté, comme si la plaie eût été sur le point de se rouvrir. Il avait peur. Il appelait Sybil. Et Sybil ne répondait pas, puisqu’elle était morte. Donc mort était le passé. Mais, plus que le passé, c’était l’avenir qui le terrifiait. Il avait le pressentiment que la série des événements étrangers ne faisait que commencer.

À mesure que ses forces revenaient, il voyait plus clair. Il retrouvait aux objets avoisinants leur aspect habituel, il redécouvrait les jeux de la lumière et de l’ombre, il devenait capable de lire un sentiment sur un visage. Sans oser poser de questions, il fut envieux de savoir ce que le médecin, Francis et Mistress Leaf pensaient de la situation. Il les observa. La physionomie du praticien, aiguë et impassible, ne lui révéla rien ; celles du valet de chambre et de la vieille gouvernante l’inquiétèrent. Il y aperçut de l’effroi, de la pitié, de la colère qui cherchaient vainement à se dissimuler. L’un et l’autre, certes, le servaient avec respect ; il comprit cependant que ce respect était d’autant plus effrayant qu’il masquait une répugnance certaine. Il songea aux seigneurs moyenâgeux, atteints de lèpre ou de peste, que les laquais n’osaient pas encore jeter en pâture aux chiens. Qu’avaient donc appris, surpris, deviné ces deux-là ? Sans doute avaient-ils remarqué, là-haut, dans l’ancienne salle d’études, le portrait ; mais, pour eux, ce portrait ne signifiait rien. Alors ? Il s’épuisa de questions, de soupçons. La police, ne sachant rien, n’avait rien pu dire. Peut-être Mistress Leaf et Francis avaient-ils conclu à un suicide qu’ils réprouvaient en raison de leur puritanisme et de la beauté de leur maître ?

Un Italien, professeur de beauté, venait chaque matin pour le raser, le peigner, lui prodiguer ces soins qui ressemblent à des caresses. Un jour, Dorian Gray, après son départ, réclama un miroir. Francis ébaucha un geste de supplication, sortit pour exécuter l’ordre et revint en déclarant qu’il n’avait pas trouvé de miroir. C’était absurde, inadmissible. Francis paraissait si bouleversé que Dorian ne souleva aucune objection. Il ferma les yeux ; une angoisse inexprimable envahissait son âme. Le domestique le regarda avec mépris et tourna les talons.

Dans cette détresse, cette solitude, il se raccrochait au souvenir de Sybil Vane. De tous les êtres qu’il avait connus, celui-là était le seul qu’il pût évoquer avec une impression de paix, de lumière. Il l’avait tué pourtant, par son orgueil ; il était rongé de remords, mais il était persuadé aussi que Sybil, dans son immense amour, était morte en le pardonnant. Pure enfant, adorable fille de Shakespeare, il la revoyait sur le théâtre qu’elle emplissait de sa présence et d’un tumulte si doux. Tout à coup, on savait par elle que le destin du monde se déroulait sous le signe de la poésie. De la poésie et de la folie. Elle était Rosalinde, Imogène, Juliette. Personne avant elle, sans doute, n’avait murmuré avec autant de passion la chanson d’Ophélie :
 

Semée de douce fleurs
Arrosée fut sa tombe
Par de vrais amants en pleurs.

 

Dorian avait dit autrefois à lord Wotton : « Votre voix et celle de Sybil Vane sont deux musiques que je n’oublierai jamais. » Musique éteinte : la voix de Sybil ; musique vivante : la voix de lord Henry. Mais Dorian ne vivait que de la première et refusait d’entendre la seconde. Il avait peur, sans cesse plus peur.

À différentes reprises, lord Henry avait demandé à voir le blessé et il lui avait été répondu que Dorian était dans un état de faiblesse qui n’autorisait aucune visite. Puis, ayant appris par des voies détournées que son ami commençait à se lever, il se présenta hardiment et força sa porte.

Le temps était clair et doré, ce jour-là. Un parfum de fleurs passait par-dessus les hôtels du West-End et rappelait aux flâneurs que les façades de ces hôtels cachaient des jardins ornés de merveilleux buissons. Les chevaux attelés aux équipages encensaient avec fougue. Et lord Wotton avait fait le trajet de sa demeure à celle de Dorian en énonçant pour soi-même ses chers paradoxes sur les caprices de l’amitié.

Quand il pénétra dans la chambre, Dorian était allongé sur un divan vénitien. Les rideaux de la fenêtre avaient été relevés ; le ciel se peignait sur la vitre et baignait d’une clarté liquide le visage de Gray.

Lord Henry s’immobilisa à un mètre du seuil.

« Pardon, » dit-il, en détournant la tête.

Sa voix résonna comme un accord mineur.

Dorian pensa qu’il s’excusait de son insistance ; il en fut flatté. Il lui tendit la main et répondit simplement :

« Harry. »

Mais lord Henry ne prit pas la main qu’on lui offrait.

« Je comprends maintenant, fit-il, pourquoi vous refusiez de me voir.

– Depuis cet… accident, je suis devenu bien craintif. Une inquiétude maladive me fait redouter des malheurs inconnus, imprévisibles. Et pour éviter l’annonce de ces malheurs, imaginaires peut-être, j’ai condamné ma porte. Mon meilleur ami me paraîtrait singulièrement hostile s’il se révélait le messager de la nuit.

– L’amitié ou la haine supposent une certaine intensité de
sentiment. Ce sont les meilleurs amis qui font les ennemis précieux.

– Vous n’avez pas perdu, Harry, le goût des définitions.

– Les hommes qui ne croient à rien aiment les définitions
 et, ne croyant à rien, ils ne changent pas. »

Un silence pesa. Lord Henry affectait de s’intéresser à l’œillet qui égayait sa boutonnière. Dorian l’observait tristement ; il crut voir passer sur le visage de son ami une expression de dégoût, de pitié, analogue à celle qu’il avait remarquée chez Francis et Mistress Leaf.

« Dorian, la maladie vous a beaucoup changé, » reprit lord Henry.

Le convalescent supposa qu’il faisait encore allusion à son attitude morale.

« Oui, j’ai réfléchi. Vous le savez, Harry, je ne me suis pas comporté très honorablement dans ma jeunesse ; j’ai été la cause de bien des… désordres. J’ai manifesté déjà l’intention de m’amender, mais sans en éprouver la nécessité absolue, intime ; et vous m’avez supplié de renoncer à mes résolutions…

– On a toujours tort lorsqu’on prêche le bien à ceux qui vivent mal ou qu’on vante le mal à ceux qui désirent le bien. Et pourtant les hommes de bien finissent mal et les don Juan font des saints.

– Vos paroles, mon cher Harry, ne me détourneront pas de la voie que je me suis tracée. Je pense que les questions de personnes n’ont qu’une importance secondaire ; je ne puis plus rafraîchir les êtres que j’ai brûlés, mais qu’importe ? Ce qui compte, c’est la somme de nos bonnes actions par rapport à la masse de nos péchés. Je vais me sacrifier, me condamner à une obscurité féconde, me dévouer au bonheur d’autrui.

– Vous n’y avez aucun mérite.

– Pourquoi ? »

Lord Wotton ne répondit pas directement à cette question.

« La véritable laideur, reprit-il, c’est par les fleurs et les 
belles femmes que nous la connaissons. Fanées, desséchées,
 n’étant plus que pétales décolorés, que chair flétrie, elles
 nous présentent un spectacle qui nous pénètre d’un infini désespoir. Pardonnez-moi de vous dire cela, Dorian, la laideur n’existe pas en tant que laideur ; elle est l’écart que nous constatons entre les deux aspects extrêmes d’un être, d’un objet : sa plus parfaite expression et sa décomposition. Il n’y a, au contraire, que ce que les gens appellent communément la laideur, qui embellisse en vieillissant. Vous m’avez déçu, Dorian, et c’est d’autant plus grave que je passe, avec raison, pour un sceptique. En conséquence, je ne crois à rien, sauf à deux ou trois choses qui sont enracinées dans mon esprit ; je crie dès qu’on y touche. Tous les sceptiques sont ainsi faits. Vous souvenez-vous de cette soirée où Sybil Vane joua si piètrement le rôle de Juliette ? Vous étiez furieux, blessé, étonné, vous l’avez insultée parce qu’elle humiliait votre amour, vous l’avez brisée. Je voudrais pouvoir me venger ainsi sur vous de ma déconvenue, mais vous n’êtes pas une faible amoureuse. J’avais pris l’habitude de vous considérer comme un demi-dieu, un magicien qui avait su capturer et retenir ces oiseaux délicieux : Jeunesse et Beauté. »

À demi soulevé sur le divan, Dorian buvait les paroles de lord Henry.

« Je ne comprends pas, balbutia-t-il.

– Il m’arrive parfois de parler par énigmes, mais ici, je m’exprime clairement. Mon pauvre ami, vous accusez dix ans de plus que moi. »

Dorian poussa un cri :

« C’est impossible !

– Au-dessous de vos yeux, il y a une boursouflure qui trahit votre déchéance. Vos joues, abandonnées par les mains
 merveilleuses qui en modelaient le galbe pur, se sont affaissées. Nos actes sont des émanations de nous-mêmes ; toute 
question de morale mise à part, ils sont harmonieux si nous 
sommes beaux, et ignobles si l’on nous trouve repoussants.
 De votre bouche déformée, Dorian, ne peuvent plus sortir
 que des paroles grossières et fétides ; dans vos yeux assombris brillent des lueurs qui ressemblent moins au désir qu’à
 des imaginations obscènes de vieil homme repoussant. »
 
 
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À mesure que lord Henry poursuivait son discours, Dorian revoyait le portrait. Oui, c’était bien cela, c’était toute l’horreur dont il avait frémi en contemplant l’image de son âme. Et il comprenait maintenant le déroulement des faits : pendant vingt ans, l’effigie peinte avait vieilli, s’était ridée, avait subi toutes les souillures du péché, de la débauche, pendant que lui, le modèle, restait splendidement intact. Et au moment enfin où il levait le bras pour détruire l’œuvre infernale, les rôles avaient été renversés : le poignard trouait sa poitrine de chair, la hideur du portrait passait sur sa face et la toile représentait, comme au jour marqué par Basil Hallward pour son achèvement, un être pétri de lumière et de grâce.

Dorian enfouit son visage dans ses mains.

« Expliquez-moi, dit lord Henry à voix basse, comment un coup de couteau a pu vous abîmer de la sorte. Je pensais que l’acier n’avait d’autre pouvoir que de tuer ?

– C’est un secret, Harry, un terrible secret.

– Tous le secrets sont terribles. Lorsqu’un secret s’est introduit dans une vie, on ne peut plus y échapper. Votre beauté persistante, votre jeunesse prolongée au-delà des limites de l’âge mûr constituaient pour nous tous un mystère impénétrable ; et brusquement, nous retrouvons un homme cassé, défiguré, qui tremble comme un bouquet qu’on jette au feu ; un second mystère s’ajoute au premier. Ainsi une ourse engendre un ourson, le secret se continue par le secret, jusqu’à la mort, qui reste elle-même une énigme.

– Taisez-vous ! cria Dorian, vous tenez des propos insensés. »

Il tenta de se lever et de marcher sur lord Henry, mais sa blessure le paralysait ; il poussa un profond gémissement et écrasa le divan sous le poids de son corps abandonné. Appuyant sa main sur le côté gauche de sa poitrine, il paraissait à la fois vouloir comprimer les battements de son cœur et la torture de son âme.

La voix traînante et musicale de lord Wotton retentit à nouveau dans le silence. Au zénith encore, le soleil oscillait au-dessus du gouffre occidental, si lentement, cependant, qu’on devinait que la journée serait fort longue.

« Je conçois la peine que je vous cause, Dorian. Rendez-moi cette justice que je vous ai toujours dit la vérité sur vous-même. Quand vous vous montriez puéril, timoré, ridicule, je vous en avertissais ; j’ajoutais, il est vrai, un correctif : que vous étiez merveilleusement beau. Est-ce ma faute si je ne peux plus tenir le même langage ? Je sais pourtant que vous ne me le pardonnerez pas et il est préférable que nous ne nous revoyions plus. L’horreur du mariage réside dans le fait que l’homme et la femme, après s’être jetés leurs quatre vérités au visage, demeurent condamnés à vivre ensemble. Évitons cela, voulez-vous ? »

Dorian ne répondit pas ; il pleurait. Des larmes amères ruisselaient sur sa face et serpentaient le long des rides, mais trop lourdes, trop abondantes ; et, comme des fleuves qui quittent leur lit, elles débordaient les canaux étroits et se répandaient sur la figure. Lord Henry, évoquant son ami dans toute sa perfection, tel qu’il lui était apparu lors de la dernière soirée qu’ils avaient passée ensemble, pensa : « Admettons qu’il n’ait pas changé et que je sois une femme, supporterais-je de le voir pleurer ainsi ? Non. Je m’agenouillerais et j’écarterais doucement les mains qui dissimulent ses traits, je boirais ses larmes, je couvrirais sa bouche de baisers, je prononcerais des paroles incohérentes pour qu’il sourie. Ah !quelle folie. Je ne suis qu’un homme et il est devenu si vulgaire. » Ce qui était, ce qui avait été : un abîme entre eux. Lord Henry fit un geste las. Il murmura : « Adieu » et sortit sans se retourner.

Après quelques sanglots qui déchiraient sa blessure, Dorian se tut. Les larmes continuaient à rouler sur ses joues et tombaient sur ses genoux, sur la soie du divan. Il se traîna enfin jusqu’au lit, s’y endormit aussitôt d’un sommeil désespéré. Il n’avait plus pleuré depuis la mort de Sybil, et c’est une vérité que les larmes épuisent d’autant plus qu’elles sont plus anciennes.

Il s’éveilla vers sept heures du soir. Une poussière d’or flottait dans le jardin, mêlée de sons et de parfums. Les oiseaux poussaient de mélancoliques et brefs cris. Francis préparait, sur une petite table, la vaisselle massive qui devait servir au dîner. Dorian Gray lui donna l’ordre d’ouvrir toute grande la fenêtre entrebâillée ; il étouffait.

La fraîcheur, le calme du crépuscule naissant n’apaisèrent pas sa fièvre. Avec autant de force que si Lord Henry eût été présent, il entendait les fatales paroles ; il se les répétait et elles le frappaient comme des lanières de feu. Pourquoi n’avoir pas condamné la porte de telle manière que le malheur ne pût la forcer ? Le pressentiment qui l’avertissait d’un péril ne l’avait pas trompé. Mais n’était-ce qu’un préambule ?

Il dit à Francis :

« Je ne veux voir personne, vous entendez, personne. Mettez hardiment à la porte tout intrus ; quel qu’il soit, je vous approuverai. »

Il s’imaginait encore que la solitude était moins effrayante que la société des hommes. Il voulait, avant tout, cacher sa laideur, éviter les réflexions, les gestes d’étonnement muet qu’elle ne manquerait pas de susciter. Restaient Francis et Mistress Leaf. Il était trop tard pour les éloigner, car ils avaient été mêlés intimement au drame. Dorian s’expliquait maintenant leur attitude équivoque, leurs regards apitoyés, dégoûtés. Sans doute aussi avaient-ils vu le portrait.

Une envie folle saisit Dorian de questionner Francis. Dans quel état se trouvait la toile ? Apercevait-on la trace du coup de poignard qu’il lui avait porté en vain ? Et quel personnage apparaissait entre les baguettes du cadre ? Était-ce un homme flétri ou un adolescent aux yeux profonds comme une nuit équatoriale ?

Dorian comprit qu’il ne prononcerait jamais, devant un domestique, une parole relative à son secret. Il commença alors à songer à retourner auprès du portrait. Toute sa vie était là-haut. Il lui parut qu’il souffrirait moins au cas où la toile n’aurait pas changé ; il préférait se trouver en face d’un reflet de soi-même, si terrible fût-il, que d’une image radieuse. C’était un cruel supplice, la curiosité fiévreuse, désolée, qui le poussait à hanter le lieu tragique. Pendant le repas, il but beaucoup, afin de faciliter aux aliments le passage de sa gorge contractée. Il penchait tantôt pour l’action, tantôt pour l’immobilité. L’une l’emplissait de peur et l’autre de désespoir.

Il lui sembla bientôt, sous l’influence de l’alcool, qu’il flottait dans un brouillard sanglant. Les lampes diffusaient une clarté inégale, traversée de flèches d’ombres. Les plus étranges fantômes apparaissaient et disparaissaient derrière les tapisseries. Dorian déplaçait incessamment sa tête sur l’oreiller, espérant découvrir un peu de fraîcheur. Francis ferma la fenêtre ; son maître la lui fit rouvrir. La nuit était claire, sans étoiles.

À mesure que s’écoulaient les heures, le tourment de Dorian Gray s’avivait. Il se leva, appuya son front contre un mur et s’absorba dans cette attitude bizarre. Sentant que sa blessure devenait douloureuse, il tenta de se persuader que sa faiblesse ne lui permettrait pas de gravir des escaliers et d’atteindre la salle d’études, où se trouvait le portrait. Cette pensée, au lieu de le calmer, l’exaspéra. Il s’empara d’une lampe, quitta la chambre. Quand il avait monté cinq marches, il s’arrêtait et posait la main sur son cœur. Il murmura à différentes reprises : « Mon calvaire n’aura-t-il que treize stations ? » Il en eut neuf. Et Dorian arriva au Golgotha. Le tableau pendait au mur ; la tenture qui le masquait habituellement était relevée, une chaise gisait à terre. C’était le décor du drame, auquel on n’avait pas touché. Dorian n’y prêta aucune attention ; il était fasciné par la peinture. Il éprouva d’abord une brève sensation d’extase, d’euphorie, comme au-devant d’une apparition céleste. Une perfection si intense comblait l’âme de paix et d’allégresse ; elle ne désirait plus d’autre horizon que celui de ce pur visage. Mais Dorian ne pouvait pas oublier longtemps qu’il se trouvait en face de son portrait ; sans transition, conscient de son abaissement, il passa du camp des bienheureux au camp des damnés. Il comprit que des univers le séparaient de son dieu : la beauté. Il avait été son propre dieu et la beauté, en le quittant, l’avait dépossédé de sa personnalité essentielle. Mais, comme les démons, il gardait de la divinité une perception aiguë, qui le plongeait dans le désespoir et la colère.

La toile ne montrait aucune déchirure. Dorian, tremblant de haine, se demanda ce qui arriverait s’il la frappait une seconde fois. Ici-bas, il ne se rencontre pas d’œuvre indestructible et une puissance mystérieuse peut aussi se laisser prendre en défaut. Le poignard n’était pas sur le rebord de la bibliothèque. Dorian le chercha. Il regarda la table, la chaise qui était restée debout, il inspecta le sol et ses yeux rencontrèrent une grande tache brune : une flaque de sang autrefois. Était-ce lui ou Basil Hallward qui avaient marqué le plancher à cet endroit ? Sa blessure en fut comme remuée et il lui sembla qu’un liquide chaud se mettait à couler le long de sa hanche.

Ainsi, le portrait avait repris éclat et charme. Ce que Dorian avait perdu, l’image en était devenue bénéficiaire. Elle brillait insolemment dans la pénombre mouvante ; elle avait joué avec son partenaire de chair et d’os une partie de vingt années dont elle sortait vainqueur. Voilà qui était insupportable à l’orgueil de l’homme. Dorian leva la main. Il revit, sur l’instant, l’auteur de l’œuvre, le peintre, assis sur une de ces chaises, couché sur cette table, un poignard enfoncé dans la nuque. Meurtre inutile, puisque l’œuvre existait encore.

Dorian comprit qu’on ne tuait pas une peinture, même quand elle était mêlée à la vie. Son bras retomba. Il alla reprendre la lampe et descendit lourdement l’escalier.
 
 

*

 
 

Un après-midi que Dorian Gray promenait un œil complaisant sur les meubles précieux, sur les soieries amples, les ors médiévaux rassemblés autour de sa couche, il comprit que la laideur était entrée sous son toit. C’était là un fait d’une gravité terrible. Sans doute la laideur existait dans sa vie avant… la catastrophe, mais il la dissimulait avec un si subtil génie qu’il n’y avait pas lieu de compter avec elle. Seul, le portrait en souffrait. Aujourd’hui, ô épouvante, cette laideur, comme un animal enragé, bondissait sans relâche après son maître. Dorian se sentit mordu à la gorge. Flétri, ridé, repoussant, il était abandonné de ses amis, méprisé par ses domestiques.

Et qui pouvait savoir ce qui surgirait dans un avenir prochain ? La laideur excite les vengeances, remue dans l’âme un fond de vase et de crapulerie. Dorian revit le visage de James Vane collé contre les vitres de la serre de Selby Royal. À ce moment-là, il avait été sauvé par sa beauté. Maintenant, aucune puissance ne le protégerait plus des assauts ennemis. C’était inutile de condamner sa porte ; lord Henry ne l’avait-il pas déjà forcée pour prononcer des paroles infiniment cruelles ? Un immense désir de fuite, d’oubli, s’empara de Dorian, facile à satisfaire. Partout où il irait, on ne le reconnaîtrait pas. Un seul obstacle : la blessure. Dorian résolut de passer outre ; car il sentait que ses nerfs le soutiendraient. Le soir même, quand Francis et la vieille Leaf dormiraient, il s’en irait. Il avait en vue une maison où l’on vend des songes apaisants.

L’attente lui parut interminable. Le silence régna enfin dans l’hôtel. Dorian se leva péniblement, passa dans le salon, fit jouer le ressort du placard secret et revêtit des habits communs. Puis il sortit. C’était la première fois qu’il se trouvait dans la rue depuis le jour où le destin l’avait frappé, et il aspira une longue bouffée de ce parfum nocturne ; mais son désespoir triompha aussitôt d’une si légère ivresse. Il héla un cab, jeta l’adresse en tendant un souverain au cocher, car il savait la répugnance que témoignaient les automédons à l’endroit du lointain et sinistre faubourg de M…

La voiture roulait le long de la Tamise. Nul reflet n’apparaissait à la surface du fleuve et les ponts eux-mêmes restaient impuissants à illuminer le flot épais. Des squares se profilaient sur le ciel pâle, auxquels succédèrent des docks et, le cab ayant bifurqué dans une rue étroite, des murs unis et des maisons ouvrières aux innombrables fenêtres. Dorian s’était recroquevillé dans une encoignure ; peu à peu, des larmes lui emplissaient les yeux. Sa vie, comme un film implacable, se déroulait sur l’écran de la nuit. Il mesurait son ignominie, rendue plus grande encore par l’éclat mensonger de son bonheur, et il comprenait qu’il aurait dû suffoquer de remords. Il n’avait pas de remords, cependant ; il ne regrettait que la perte de sa miraculeuse beauté. Et cette absence de remords, qu’il sentait monstrueuse, le pénétrait d’une tristesse plus épouvantable que le remords. Combien de fois n’avait-il pas fait ce chemin dans un cab semblable à celui-ci, un cab qui sautait sur les pavés et qui empestait le cigare froid ? Il frissonnait alors de passion brûlante, d’impatience à la perspective des prochaines voluptés interdites ; il murmurait : « Guérir l’âme par le moyen des sens et les sens au moyen de l’âme. » Aujourd’hui, il n’était occupé que d’un objet : oublier, oublier, oublier…

Les cahots déchiraient la blessure de Dorian Gray. Pourtant, il fut presque surpris lorsque le cocher lui annonça qu’il était arrivé. Il ouvrit la trappe et aperçut, au-dessus des toits bas, le balancement des mâts dénudés de navires au repos. La maison où il allait était là, entre deux murs tristes d’usine. Dorian s’approcha, frappa à la porte sur un rythme convenu, longea un couloir, traversa une salle fumeuse dans laquelle des Malais jouaient aux osselets et monta au premier étage. Sans même accorder un regard aux êtres, hommes et femmes, allongés sur des paillasses, Dorian se jeta sur une couchette et réclama une pipe. Ô douceur étincelante et tendresse fraternelle de l’opium ! Un apaisement ineffable fluait dans les membres du fumeur qui ferma les yeux pour jouir du paradis brusquement ouvert à ses désirs. Il se sentait si riche de rêves, d’images, de résonances, que la tragique réalité était comme un voile infiniment ténu et qui perdait le pouvoir de lui cacher les visions les plus fragiles. Ses souffrances se transformaient en musiques. Il ne redoutait rien des hommes, ni de soi-même. Sa blessure se fermait lentement, ainsi qu’une bouche dont les lèvres sont encore entrouvertes sur un sourire.

Il fuma plusieurs pipes avec une avidité extasiée, puis, replié en une pose étrange, il tomba dans une somnolence sans souvenirs. Un calme funèbre avait envahi la fumerie ; les petits réchauds s’étaient éteints les uns après les autres et dégageaient une lourde odeur de charbon à demi-consumé. Le jour apparaissait à travers les interstices d’un contrevent.

Dorian s’éveilla dans la douleur ; ses sens et son âme étaient retombés un peu plus bas que naguère. Il tenta de se réconforter avec la pensée qu’il s’agissait simplement de passer quelques heures avec la réalité et qu’il pourrait ensuite rejoindre la drogue. Respirant difficilement, il éprouva le besoin de renouveler son atmosphère. Il se leva, descendit l’escalier étroit, traversa la grande salle et regarda avec dégoût les Malais qui dormaient sur les tables ; leurs osselets gisaient à côté d’eux, comme s’ils eussent dévalisé un minuscule cimetière. Dorian se dirigea tout d’abord vers les quais ; à peine entrevoyait-on, par-ci par-là, une silhouette d’homme assis. Le soleil se levait au milieu du fleuve.

L’aurore était toute pureté, toute sérénité. Elle s’exprimait par les chants des oiseaux qui gazouillaient faiblement dans les mâts des vaisseaux. Et Dorian jugea que ce spectacle dépassait en cruauté tout ce qu’il avait osé imaginer. Il y sentait en quelque sorte la présence de ses victimes. Sous les apparences de matelots, Sybil Vane et Basil Hallward n’allaient-ils pas s’avancer à sa rencontre ? Ils ne lui adresseraient pas de reproches ; ils le plaindraient pour ses crimes, ils le plaindraient avec une voix d’aurore pure et sereine.

Dorian poussa un cri. Sa blessure, jusqu’alors insensible, venait de le secouer de souffrance. Il porta la main à sa poitrine, croyant la retirer souillée de sang, mais l’étoffe était sèche. Pour fuir cette douleur et la vue odieuse du matin, il tourna le dos au fleuve et s’enfonça dans une ruelle déserte. Une fraîcheur de caveau lui tomba aussitôt sur les épaules.

Il commençait à haleter, puis sa bouche s’ouvrit démesurément ; était-ce pour maudire ou pour provoquer du secours ? Et il tomba, la face contre terre. De longues minutes s’écoulèrent. Un homme se détacha enfin d’un recoin d’ombre et s’approcha de Dorian Gray. S’étant accroupi, il vida les poches de leur contenu. Pour atteindre celle du veston, où devait se trouver le portefeuille, il retourna le corps ; une tache de sang allait s’élargissant sur la chemise. L’homme disparut après avoir jeté un regard soupçonneux alentour. C’était un des Malais de la maison de l’opium.
 
 

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(Alfred Colling, in La Revue des Vivants : organe de la génération de la guerre, sixième année, n° 11, novembre 1932 ; repris dans le recueil Le Paravent aux trois côtés, Bruxelles : Éditions du Globe, 1946. La première illustration est un portrait de Jacques-Émile Blanche, représentant Sir Coleridge Kennard, autrement connu sous le nom de « Portrait de Dorian Gray, » 1904. Les deux gravures suivantes sont l’œuvre d’Eugène Dété, d’après Paul Thiriat ; elles sont extraites de la première édition illustrée de The Picture of Dorian Gray, Paris : Charles Carrington, 1908 [1910])