POUL3
 

Les journaux scientifiques de Paris entretiennent en ce moment leurs lecteurs des résultats surprenants obtenus par un éminent physiologiste, M. Dareste, après quarante ans d’expériences et d’études.

M. Dareste part d’un principe absolument démontré et qui est celui-ci : l’évolution de l’embryon dans l’œuf de poule est modifiée ou peut l’être par des causes diverses et nombreuses. Une température trop basse, par exemple, ou encore certaines secousses imprimées à l’œuf, certains changements de position suffisent pour dénaturer le futur poussin.

Le savant physiologiste a abouti à un résultat – et c’est cela qui est horrible – en employant les procédés scientifiques les plus rigoureux.

Ses expériences ont porté sur quarante mille œufs. Trente mille ont été effectives.

Placés dans des couveuses spéciales et disposés de telle sorte que la chaleur ou le froid pût agir sur telle on telle partie de la coquille, les œufs étaient soumis à des mouvements logiquement calculés, enduits de vernis à certains endroits, etc.

M. Dareste a pu donner le jour, et dans des conditions de vitalité absolue, à 80000 petits poulets, tous plus extraordinaires les uns que les autres. Voulez-vous des exemples ? Il n’y a que l’embarras du choix.

Voici un de ces monstres qui a huit pattes et un seul œil. Celui-ci n’a qu’une patte, mais, en revanche, il a trois yeux. Cet autre est sinistre : il a bien ses deux pattes, mais c’est un cyclope. Son œil est au milieu du front.

M. Dareste a plus drôle à nous offrir. Il nous exhibera deux poulets unis front à front comme le furent côte à côte les frères Siamois. Mais les frères Siamois, s’ils ne pouvaient se regarder face à face, pouvaient au moins se contempler de travers. Nos poulets, eux, sont condamnés à se regarder constamment dans le blanc des yeux, sans plus. On a beau n’aimer le poulet qu’à la broche, on se sent, pour ces pauvres diables, ému jusqu’aux entrailles.

M. Dareste a mieux encore : le poulet que voilà est, selon l’expression populaire, f… ichu comme quatre sous. Il est né aveugle, boiteux et phtisique. Il semblait que ce fût suffisant, mais point. Ledit volatile a vécu, et, pour comble de difformité, avec l’âge il lui est survenu un appendice caudal qui a toutes les proportions d’un plumet de tambour-major.

M. Dareste pourra, si vous le désirez, vous offrir un poulet dont la tête se trouve dans l’ombilic et, si vous y tenez, il aura à votre disposition un poulet qui a le cœur sur le dos, comme d’autres, au figuré, l’ont sur la main. C’est même un fait curieux que la plupart de ces monstres naissent avec une bosse sur le dos, mais cette bosse n’est pas une bosse ordinaire. Si vous enlevez une peau, très mince d’ailleurs, qui la recouvre, vous vous apercevez que ladite bosse servait de boîtier au cœur. Singulière constitution !

Pourvu que M. Dareste ne nous approvisionne pas d’enfants à deux têtes et de filles à tête de veau.
 
 

_____

 
 

(in Le Petit Alger, journal républicain indépendant, « Chronique scientifique, » septième année, n° 640, vendredi 8 avril 1892)