VERLAINE CARRIERE
 

Il est roi, le « pauvre Lélian, » roi élu et plébiscité.

Leconte de Lisle mort, il fallait, paraît-il, lui trouver un successeur « dans la gloire et dans le respect des jeunes. » Un de nos confrères, à cet effet, ouvrit des urnes et sollicita des votes. Il s’agissait de savoir quel était notre plus grand poète.

Quelques-uns des votants se déclarèrent quelque peu embarrassés. Le « respect ? » se demandaient-ils, comment cela se doit-il entendre ? Est-il nécessaire d’être un homme vertueux, au sens bourgeois du mot, soucieux du cant et autres préjugés dits mondains, pour avoir droit à être proclamé roi de la Lyre ? Il y a, égarés sur les pentes du Parnasse, tant de « respectables » gens qu’il serait grotesque de vouloir hisser aux sommets de gloire !

D’autres se montrèrent surpris qu’on voulût décerner des prix et des places, qu’on cherchât à sacrer un roi des Poètes. La poésie, disaient-ils, est un royaume en ce sens seulement que chacun y est roi, s’il est vraiment poète. Pas de maître, pas de sujets. Indépendance et anarchie !

Les bulletins s’entassèrent tout de même dans les urnes, et voici les résultats du scrutin :
 

Paul Verlaine, 77 voix.

José de Heredia, 38, Stéphane Mallarmé, 36, Sully-Prudhomme, 32, François Coppée, 26, J. Richepin, 21, Léon Dierx, 15, Catulle Mendès, 14, Henri de Régnier, 11, Frédéric Mistral, 9, Armand Silvestre, 6, Albert Samain, 5, F. Vielé-Griffin, 5, Jean Moréas, 4, Émile Zola, 4, Auguste Vacquerie, 4, de Strada, 4, Anatole France, 4, Adolphe Retté, 4, Gabriel Vicaire, 4.

Trois voix : André Theuriet, Louis Le Cardonnel, Maurice Rollinat, Stuart Merrill.

Deux voix : Jean Aicard, Maurice Bouchor, Edmond Haraucourt, Clovis Hugues, Jean Lahor, Stephen Liégeard, Albert Mérat, Raoul Ponchon et Émile Verhaeren.
 
 

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Donc, voilà Verlaine « dans la gloire et dans le respect des jeunes. » Pas plus qu’il n’y était déjà, n’est-ce pas ? Mais il y a eu proclamation publique ; les profanes sauront désormais à quoi s’en tenir.

Pour commencer, le nouveau roi se déclare plus décidé que jamais à se faire solliciteur. Il veut poser sa candidature à l’Académie. Pourquoi ? Pour qu’on ne voie pas un « imbécile » succéder à Leconte de Lisle et à Victor Hugo. Le motif est louable. Mais si, par le fait des illustres qui siègent sous la coupole, un « imbécile » s’assied dans le fauteuil d’Hugo et de Leconte de Lisle, sur qui rejaillira le ridicule, sinon sur l’Académie elle-même ? Verlaine, au reste, avoue n’avoir guère de chance d’obtenir, au scrutin académique, le succès qu’il vient d’obtenir au plébiscite d’où son nom est sorti triomphant. Alors, quoi ? Ne vaudrait-il pas mieux laisser, sans se poser en concurrent, un « imbécile » de plus grossir la noble Compagnie ?

Son élection par les « Jeunes » est une raison nouvelle pour que le poète soit blackboulé par les somnolents gardiens de la routine. Un ennemi des traditions et des règles, ce Verlaine ! Fi donc ! Il donne des entorses à la syntaxe de M. Doucet, à la prosodie de M. de Bornier. Joignez à cela qu’on ne sait trop en quel quartier, sous quel toit il élit domicile, qu’il est parfois d’allures déconcertantes et que ses vêtements ne sont pas toujours assez cossus. Il est bien parmi les étudiants, parmi les petits jeunes gens du Quartier Latin, qu’il vide avec eux des bocks et que la pudeur le retienne loin des portes sacrées de l’Académie ! Il faut, pour prétendre à les franchir, avoir des rentes, de la tenue et du français !
 
 

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« Pauvre Lélian, » lui, n’a de titres que ses beaux vers.

Il le sait et le dit. On le lui répète aussi sur tous les tons. Ce bruit de louanges ne vaut-il pas mieux que les suffrages académiques ?

Ce qu’il faut souhaiter, c’est que, parmi les électeurs du Poète-Roi, il n’y ait pas de défections.

Verlaine a-t-il été élu pour lui-même ? A-t-il été élu contre quelqu’un ou contre quelque chose ? Ses sujets volontaires seront-ils fidèles au Maître qu’ils se sont donné ?

On a vu la faveur populaire se détourner de ses idoles. Les mains qui ont élevé des trônes se sont plu souvent à les renverser.

Et puis, derrière les « jeunes » qui ont élu Verlaine, « d’autres jeunes » ne vont-ils pas venir qui, ne serait-ce que pour faire acte de protestation et d’indépendance, se poseront en ennemis ? C’est dans l’ordre des choses de ce monde.

Mettre Verlaine sur le pavois, c’était le désigner aux attaques et aux trahisons. Si, de sa tête de Roi, on n’avait fait qu’une tête de Turc !
 
 

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(B. Guinaudeau, in La Justice, quinzième année, n° 5400, dimanche 28 octobre 1894 ; Eugène Carrière, « Portrait de Paul Verlaine, » huile sur toile, 1891)