gontcharova verlaine
 

Mardi 5 janvier. – À Saint-Étienne-du-Mont. – L’exquise journée pour s’en aller faire des dévotions lointaines, dans une vieille église où l’on révère, selon des rites inoubliés, quelque sainte protectrice.

Les bagnoles errantes embaument l’air humide comme des parfums qui survivent à une bataille de fleurs, évoquant des jardins au bord de la mer bleue, des treilles de roses, des bosquets féeriques de mimosas, des champs de jacinthes blanches. Le ciel voilé fait penser à des yeux de femme que hante le regret d’un bonheur évanoui.

Tout là-haut, derrière la lourde masse grise du Panthéon, dans ce quartier de rues tortueuses et mal pavées, de vieilles maisons noires et tristes, des boutiquettes sont alignées ainsi que sur le boulevard, mais des rosaires, des images mystiques, des livres de prières, des ex-voto y tiennent lieu de jouets d’étrennes, et les camelots obsesseurs vous offrent avec une voix de circonstance et des mines paternes, au lieu des « guêtres de monsieur Félisque » ou de la complainte de l’enfant martyr, un horaire de neuvaine. Devant la façade de ce bijou de pierre qu’est Saint-Étienne-du-Mont, stationnent des coupés élégants, d’une nuance discrète, comme il sied aux âmes pieuses. Sur les marches du parvis, d’équivoques mendiants trop bien maquillés – de ces faux aveugles qui ont un bas de laine et jouent à la Bourse – sollicitent de leurs sébiles la charité qui s’inquiète et se détourne.

La nef qu’illuminent de merveilleux vitraux est emplie de pèlerins agenouillés qui psalmodient les litanies, qui implorent, parmi les sanglots émouvants des orgues, la patronne légendaire de Paris, l’humble gardeuse d’ouailles qui arrêta de sa houlette les hordes du Fléau de Dieu. Autour de la châsse d’or et de pierreries qu’embrasent des milliers de cierges, la foule fervente, où des profils charmants de Parisiennes apparaissent au milieu de faces rustiques et rougeaudes, où d’adorables chapeaux à la mode de demain frôlent des bonnets tuyautés de servantes, des madras de harengères, processionne, s’arrête, se prosterne, élève au-dessus des têtes, tend vers les reliques vénérées de frêles corps de babys.

La Bonne Chanson, dont parle le poète, bercera longtemps encore le monde et ceux qui aiment, ceux qui souffrent, ceux qui espèrent, ceux qui se sentent revivre en d’autres êtres, lèveront toujours les yeux vers le grand mystère du ciel !

Et il y a déjà toute une année, – que le temps passe vite sur cet océan houleux de Paris, – par un matin flagellé de bise, c’était une autre foule qui avait envahi la paisible église, qui se recueillait, attristée, qui regardait les magnifiques couronnes où disparaissait le cercueil du plus miséreux, du plus bohème et du plus délicieux des poètes.

Et je vois, comme si cela datait d’hier, sous le porche, les rides profondes, les masques jaunis, fatigués, des camarades du pauvre Lélian, les longs cheveux des esthètes, les visages haineux, gouailleurs, des nouveaux qui narguaient leurs anciens, qui semblaient souffrir de leur céder le pas et les cordons, la débandade du cortège funèbre à travers la ville et, comme nous défilions sur la place du Carrousel, le geste furtif d’un « jeune » qui ramassa dans la boue une orchidée mauve probablement tombée dans les cahots du corbillard, de la gerbe qu’avait envoyée la comtesse Greffuhle, et pieusement la mit dans son portefeuille, – ce geste de croyant qui m’émut plus que tous les adieux, que les vaines paroles louangeuses dont la fosse béante fut aspergée autant que d’eau bénite…
 
 

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(Montmirail, « Notes d’un badaud, » in Le Gaulois littéraire et politique, trente-et-unième année, 3ème série, n° 5543, samedi 9 janvier 1897 ; Natalia Sergeevna Gontcharova, « Portrait de Paul Verlaine, » huile sur toile, 1909)