Messe noire Felicien Rops
 
 

Les gazettes ont inexactement, une fois de plus, appelé « messes noires » les fêtes charnelles que célébraient M. Jacques d’A*** et ses amis, dans l’élégante garçonnière de l’avenue de F***. Il ne saurait pourtant y avoir aucun rapprochement entre ces ébats et le terrible culte de Satan. À ce compte-là, la messe noire serait célébrée tous les jours à Paris, car elle est copieuse, la nomenclature des péchés que cette ville recèle ; et puis, à ce compte-là encore, il faudrait appeler aussi « messes noires » les turbulentes fêtes qui sacquebutèrent Paris après la rude besogne de la guillotine, sous le Directoire, et après les guerres meurtrières de l’Empereur.

Non, la messe noire n’est vraiment que cette « fête » où l’hostie souillée joue le principal rôle, où un prêtre, qui peut, seul, opérer le mystère de la Transsubstantiation, officie.

La messe noire, que l’on peut appeler le « bouquet » du culte de Satan, ou, selon le mot de J.-K. Huysmans, le « grand jeu du Satanisme, » date des premiers jours du Christianisme. Les premières pratiques des Juifs dissidents sont une sorte de préface la messe noire, sont une protestation contre la souveraineté du Christianisme intégral.

Le Satanisme, ou Diabolisme, ou religion de Satan, n’eut cependant sa pleine floraison qu’au Moyen-Âge, au moment où le mysticisme connut son apothéose. Le Mysticisme exalté devait engendrer le Satanisme sans mesure ; c’est au moment précis des plus vives manifestations du mysticisme que sévit, le plus fort, le Satanisme.

Et les premiers adeptes se recrutent tout naturellement parmi les prêtres. Tous ne peuvent pas devenir des saints. Beaucoup, par orgueil, se jettent vers les confins de la religion catholique, bâtissent de mauvais temples, adorent Satan, ne trouvant aucun profit à adorer Dieu.

Il serait oiseux de compter les rejetons rabougris et pourtant vivaces que poussa le grand chêne du Catholicisme. Mais il est d’un singulier attrait de parcourir la bibliothèque satanique que le Moyen-Âge nous a léguée ce Moyen-Âge si touffu, si grouillant, si vivant, qui fut à l’extrême en tout, qui heurta si brutalement et si douloureusement les concepts des religions ennemies.

Les documents du temps nous apprennent que des provinces entières rendaient, en France, un culte au Diable. À la fin du XIIème siècle, des milliers d’Albigeois furent grillés pour culte rendu au Malin.

J.-K. Huysmans, dans son admirable Là-Bas, dit à ce sujet :

« Psellus, dans un livre intitulé De operatione Dæmonum, a raconté qu’ils goûtaient, au commencement de leurs cérémonies, des deux excréments et qu’ils mêlaient de la semence humaine à leurs hosties. Ils égorgeaient des enfants, mélangeaient leur sang à de la cendre et cette pâte, délayée dans un breuvage, constituait le Vin Eucharistique. »
 
 
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Ce Moyen-Âge fut, en vérité, le temps des sorciers, des prêtres orgueilleux, des laïques désordonnés. On adorait Dieu pendant que, d’un autre côté, on sacrifiait avec la même ferveur en l’honneur de Satan. De grands esprits étaient dans les deux camps, avaient souvent hanté l’Église de Jésus avant que d’aller aux mauvais lieux.

J.-K. Huysmans, encore, a superbement montré l’évolution du farouche Gilles de Rais, d’abord mouton docile sous la houlette de Jeanne d’Arc, puis devenu, après la mort de celle-ci, sanglier farouche dans la bauge de son château de Tiffauges.

Pareillement, les premières années des couvents avaient été bénies puis, avec la luxure, était entré le Satanisme qui n’avait plus cessé de ravager les communautés. On n’essaie plus de nombrer les turpitudes des couvents, des pays entiers contaminés en France, en Italie même où de hauts dignitaires ecclésiastiques, inassouvis d’orgueil, étaient devenus bientôt de tenaces sataniques.

Mais, c’est surtout pendant la sanguinaire répression de l’Inquisition que des âmes exaspérées crucifient Dieu, implorent Satan. Prêtes à toutes les outrances de crimes, elles ne connaissent plus de mesure. Elles insultent alors copieusement Dieu, ravagent les terrains d’amour, bouleversent les vergers des consciences, excommunient le Père.

Et les adeptes du Satanisme profitent des grands désastres, des redoutables calamités pour porter à Dieu de rudes coups.

En 1348, lors de la terrible peste qui, venue d’Asie, décime l’Europe, les « flagellants, » d’abord réunis en procession pour supplier Dieu, s’en prennent bientôt à lui de leur martyre, et de farouches représailles s’exercent. Satan est Dieu ; c’est à lui que vont désormais les actions de grâce, les implorantes supplications de l’innombrable troupeau de ces faméliques. Le pape les excommunie ; ils le bafouent comme ils ont bafoué Dieu. Sur leur passage, ils dressent sans relâche des autels à Satan libérateur.

D’ailleurs, les papes sont alors eux-mêmes, par leurs écarts, par leurs mauvaises mœurs, des adeptes timides de Satan. Dans leur citadelle des Doms, en Avignon, la croyance populaire les accuse de célébrer des messes noires, de devoir leurs richesses à leur sorcellerie, à la magie, aux nécromants et sorciers dont ils s’entourent.

La messe noire, les brigands des Compagnies, que pourchasse sans trêve l’héroïque Bertrand du Guesclin, la célèbrent aussi entre deux combats, dans les églises mêmes qu’ils viennent de piller. On enlève les filles, les enfants, pour en faire des enfants de chœur ; et, sur la cotte d’armes, les soudards revêtent, en se gaussant, les vêtements sacrés.

Mais c’est surtout en Flandre, au moment de la sanguinaire chevauchée du duc d’Albe, que les plus terribles, manifestations du Satanisme éclatent.

Des villes entières vomissent Dieu, par haine des Espagnols qui brûlent, violent et massacrent, le crucifix au poing. Un vent de révolte religieuse souffle, monte, se déploie en clameurs qui battent frénétiquement la voûte du ciel. Le duc rouge ordonne en vain les plus sanglants châtiments, les plus sauvages supplices ; il ne peut venir à bout de cette formidable haine.

Contre de tels désordres, à peu près universels, de véhéments moines clament des harangues enflammées, chevauchent de ville en ville, ne craignent pas de s’en prendre aux rois et au pape, les somment de rappeler Dieu ; mais leur formidable voix se brise, sans échos.

Au reste, du côté du Satanisme, on est en force. Déjà, à la fin du XVème siècle, le culte du Diable était, on peut dire, aux mains des sorciers, des lettrés, des artistes, des « praticiens de l’esprit, » selon la juste expression de J.-K. Huysmans ; et ces derniers savaient fort bien démontrer l’excellence de la nouvelle religion qu’ils voulaient instaurer.

Il y avait tant d’infortunes, tant de maux et tant de deuils, que, vraiment, l’on pouvait douter de la religion du Christ et appeler à son aide celle de Satan. Celle-ci, du reste, promettait tout de suite mille délices, ne laissait pas languir les âmes avec le seul espoir d’une autre vie meilleure après la mort. Et, pour mieux convaincre, les nécromants, les sorciers faisaient merveille. Aujourd’hui encore, dans les terres, on croit à ceux-ci, on les appelle au moment du péril, on les vénère, on s’écarte d’eux quand ils passent sur la route.

Si l’on veut, maintenant, réviser d’ensemble et à grands traits l’histoire du Satanisme, il est aisé de suivre le fil conducteur qui la relie du Moyen-Âge à la Renaissance et aux temps modernes.

Au XVIème siècle, par exemple, on trouve les « arrangements démoniaques » de Catherine de Médicis et des Valois ; dans tout le midi de la France, des associations célèbrent le culte de Satan ; les enquêtes des inquisiteurs Sprenger et Lancre révèlent des milliers de sorciers dont on ne vient à bout que par le feu ; et le Satanisme se complique d’envoûtement, se recrute de plus en plus parmi les plus savants alchimistes et astrologues. Des prêtres cohabitent avec des sorcières ; on vole des hosties que l’on profane devant une nombreuse assistance. Du côté de Dieu, il est vrai, les représailles continuent. Sans mesure, on pourchasse qui ne croit pas absurdement à l’entière vérité des dogmes établis. Les procès de sorcellerie abondent ; jamais on a tant grillé, massacré, tué. Cela a une sanction : la messe noire est toujours célébrée, mais plus occulte, plus entre adeptes sûrs. Le principal but est toujours de souiller l’hostie consacrée et l’on se sert généralement alors, comme autel, de la croupe d’une femme nue. Sous le coup de fouet des supplices des tribunaux religieux, les sataniques bientôt se ressaisissent, s’exaspèrent, vont au-delà du Mal. On ne se contente plus maintenant de blasphémer contre Dieu, on le mutile en image avec les plus fortes ressources de la haine. On se reprend, comme au Moyen-Âge, à enlever des enfants pour les égorger sur un tas d’hosties. On appelle des animaux aux cérémonies ; on installe un bouc, revêtu d’une chasuble, au beau milieu de l’autel, au-dessus du saint ciboire.
 
 
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Au XVIIème siècle, le Satanisme, si bien alimenté, ne s’éteint point. L’abbé Guibourg, assisté des abbés Mariette, Lesage, Davot, attire, dans l’étroite, tortueuse et silencieuse rue Beauregard, dominée par le clocher de l’église Bonne-Nouvelle, nombre de dames de la Cour, pour célébrer, en leur présence, la messe noire. Il a fait un changement au rituel (du reste pas établi régulièrement) de la messe infâme ; il ne la célèbre plus sur la croupe nue d’une femme, mais sur le ventre également nu.

Madame de Montespan, les duchesses d’Angoulême, de Vivonne, Madame de Vitry, Madame de Polignac, recherchent l’honneur de servir d’autel. C’est la sage-femme Catherine Deshayes, veuve Monvoisin, dite la Voisin, qui est la grande ordonnatrice de ces « fêtes. » Empoisonneuse et vendeuse de philtres d’amour, elle prend vite de l’empire, roturière avisée, sur les frivoles empanachées. Elle réussit à en compromettre plus de deux cents, et les aurait contaminées toutes si La Reynie ne s’était hâté de la faire exécuter, le 22 février 1680. La Montespan, au reste, avait un intérêt immédiat conserver l’amour du Roi. Quand elle fut mise nue par les soins de la Voisin, on égorgea aussitôt un tout petit enfant acheté dans le voisinage, et l’on plaça sous le calice un billet ainsi conçu : « Je, Françoise-Athénaïs de Mortemart, marquise de Montespan, demande que l’amitié du Roi et de Monseigneur le Dauphin me soit continuée ; que la Reine soit stérile ; que le Roi quitte son lit et sa table pour moi ; que, respectée des grands seigneurs, je puisse être appelée aux conseils du Roi et savoir ce qui s’y passe ; qu’il ne regarde plus la Fontanges, et que, la Reine étant répudiée, je puisse épouser le Roi. »

Au XVIIIème siècle, de nouveaux abbés sataniques foisonnent. Les uns opèrent isolément, les autres, comme l’abbé Beccarelli, en Lombardie, crée douze apôtres et douze apostolines pour propager, embellir son culte ; et il adresse sans cesse à ses disciples de rageurs mandements, pour leur reprocher leur inaction, leur mollesse, leur peu de goût des stupres sacrés.

En France, à un moment donné, toute la Provence est infectée à plaisir, et toute la Bourgogne. Des couvents flambent de luxure ; on signale de tous côtés des disparitions d’enfants ; on ne compte plus les femmes qui se font avorter. Les châtiments frappent dans le vide.
 
 
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Dans la seule contrée du Poitou, on indique une trentaine de prêtres qui, au vu et au su de tous, célèbrent des messes noires ; mais on ne peut les arrêter, car ils ont de puissants complices.

La Luxure alors, plus que jamais, galope au flanc des monastères, les essaime, enlève en croupe des religieuses et des religieux, les emporte en tas au charnier des autels maudits.

Vers 1760, on découvre de nouvelles associations secrètes de sataniques. Quelques-unes signalent leurs méfaits par des vols nombreux d’hosties ; mais on ne peut saisir qu’une infime minorité de ces démoniaques.

Survient la tourmente de 1789 et de1793 ; on a alors autre chose à faire que de célébrer des messes noires. Si on égorge tout de même, ce n’est plus en l’honneur de Satan, c’est pour réjouir le peuple.

Sous le Directoire, on ne mentionne pas non plus de graves désordres de prêtres ; les messes purement charnelles sont plus en faveur ; on s’aime frénétiquement, on se sacrifie tout entier à la Luxure.

Cependant, pour cela, le Satanisme ne disparaît point. Il est latent et se manifeste par accidents.

Si nous venons aux temps présents, Huysmans nous apprend, d’après un journal religieux, les Annales de la Sainteté, qu’en 1855, « il existait à Paris une association composée en majeure partie de femmes ; que ces femmes communiaient plusieurs fois par jour, gardaient les Célestes Espèces dans leur bouche, les recrachaient pour les lacérer ensuite ou les souiller par de dégoûtants contacts. »
 
 
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Déjà, en 1843, une revue, La Voix de la Septaine, avait raconté que pendant vingt-cinq ans, à Agen, une association satanique n’avait pas cessé de célébrer des messes noires.

En 1874, à Paris, on arrêta des femmes qui avaient été embauchées pour communier et livrer ensuite les hosties qu’elles recrachaient dans leurs mains.

Mais combien d’associations sataniques inconnues ! Combien de prêtres interdits qui opèrent isolément ! Combien également de sataniques laïques, à l’exemple de ce comte de Lautrec qui faisait don aux églises de statues pieuses, maléficiées au préalable afin de sataniser les fidèles !

Aujourd’hui, il faut bien, malgré tout scepticisme, malgré la débilité de la croyance religieuse actuelle, d’où peu de cause de révolte, il faut bien croire à l’existence toujours vivace du Satanisme, ne serait-ce que du fait de prêtres orgueilleux qui ne trouvent point situation ecclésiastique pour les satisfaire.

Sans doute, on n’égorge plus d’enfants comme autrefois ; sans doute, l’on se contente de fœtus arrivés à un certain point ; sans doute, la messe noire ne se célèbre plus que rarement, dans des coins discrets, mais elle se célèbre.

En interrogeant certains prêtres avisés, on arrive même à cette conviction que les sociétés de sataniques sont en nombre, et que la messe noire est toujours célébrée avec pompe par elles, au même jour de la Fête du Saint-Sacrement.

Ici, il est peut-être temps de se demander : sont-ce des fous, les gens qui rendent ainsi hommage au Malin ?

Huysmans, le maître ès-Satanisme, qu’il faut toujours consulter sur ce sujet, répond à ce propos : « Le culte du Démon n’est pas plus insane que celui de Dieu ; l’un purule et l’autre resplendit, voilà tout ; à ce compte-là, tous les gens qui implorent une divinité quelconque seraient déments ! Non, les affiliés du Satanisme sont des mystiques d’un ordre immonde, mais ce sont des mystiques. Maintenant, il est fort probable que leurs élans vers l’au-delà du Mal coïncident avec les tribulations enragées des sens, car la Luxure est la goutte-mère du Démonisme. »

Vers la fin de Là-Bas, Huysmans n’a point oublié de décrire une messe noire qui est, il faut bien le dire, d’un merveilleux fantaisiste, d’un savant metteur en scène, d’un prodigieux comédien sûr de tous ses effets.

Quelle présentation – qui l’a oubliée ? – d’assistants équivoques, d’enfants de chœur obscènes, d’un autel où un Christ, à faciès de ravageur, hurle ! Quel drame de chair et quelle formidable éloquence de ce chanoine Docre qui insulte Dieu, dans cette suffocante atmosphère où brûlent sans cesse de la rue, des feuilles de jusquiame et de datura, des solanées sèches et de la myrrhe !

M. Serge Basset, de son côté, a raconté un jour l’étrange messe noire qu’il lui fut donné de voir. C’est une angoissante page, écrite avec un parfait souci d’artiste. J’ai gardé notamment le souvenir d’un hideux et extraordinaire bouc, vers qui s’élevaient d’infâmes oraisons.

Mais, d’ailleurs, qui, parmi les « embusqués de Paris, » – il faut bien que la Vie réserve quelques spectacles à ceux qui ne se documentent pas qu’en chambre, –  qui de ceux-là n’a point eu la bonne ou mauvaise fortune – tout dépend du point de vue  d’assister à une telle mise en scène ?

Moi-même, pendant la dernière Exposition universelle, je fus convié, un soir de juin, à une messe noire, dans une maison avec jardinet que je revois toujours dans ce quartier du Jardin des Plantes, que j’habite aujourd’hui.

Je dus cette aventure à mon scepticisme d’alors touchant la messe noire. Je n’avais pas hésité à écrire, dans une petite Revue, que toutes les prétendues messes noires n’étaient qu’imaginations d’écrivains religieux en délire ou de journalistes à court de copie. Deux jours après, on me faisait promettre d’assister à une messe noire qu’on devait célébrer le jour de la Fête-Dieu, à dix heures du soir. Dans une sorte d’atelier de peintre, tout tendu de rouge, on avait installé un cérémonial qui, tout d’abord, ne m’impressionna guère. Les objets religieux, fixés aux murs, un Christ de plâtre, venu, à n’en pas douter, des bondieuseries de la rue Bonaparte, glacèrent vite mon peu d’enthousiasme ; mais une abondante lumière électrique, dirigée tout à coup vers l’autel, me fit découvrir, heureusement, une tête de prêtre autrement forte. L’homme, tout vêtu également de rouge, du rouge sombre des murs, était en oraison, les yeux levés vers le vitrage, les mains frénétiquement tendues. Il ne bougea pas à mon entrée dans la pièce, pas plus quand les autres assistants entrèrent. Les moines les plus ascétiques de Zurbaran n’ont pas cette figure en tranchant de serpe, cette bouche amère, ce nez busqué, ces oreilles plates, comme laminées. L’œil était vitreux, presque mort. Je regardais ce visage trouble et je me sentis bientôt mal à l’aise, avec de tels assistants surtout qui, tous, maintenant, me dévisageaient sans sourciller. Il y eut là bientôt me frôlant, me serrant, une extraordinaire collection d’hommes et de femmes, tous fardés, maquillés, qui me firent le centre vivant d’un angoissant conte d’Hoffmann. Je n’avais jamais vu un tel lot de masques, un tel groupe de femmes vieilles et jeunes, d’hommes aussi à faciès de garçons de bains ou de sacristie. Tous ouvraient tout grands leurs yeux charbonnés, me fixaient durement, ne s’arrêtèrent que sur un geste de l’homme qui m’avait amené. Et alors, je pus contempler de nouveau, avec des sursauts de cœur, le prêtre portant l’aube, l’étole et la chasuble, le prêtre fou que les assistants maintenant fixaient de leurs yeux peints. C’était un cauchemar ; je sentais entrer en moi des coudes, sur ma nuque des souffles de femmes déjà énervées, hallucinées.
 
 
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Alors, heureusement, des enfants de chœur, outrageusement fardés eux aussi, survinrent, tintèrent le commencement de la messe, tirèrent l’officiant de sa prière froide.

Alors, cette chose fragile, cet être sec, mince, comme douloureux, se rebella, clama tout de suite vers le Christ de féroces plaintes. Il l’apostrophait en un langage ordurier qui me glaçait. Ce n’était pas la belle éloquence littéraire du chanoine Docre, non ! Le misérable de tout à l’heure se muait en un terrible voyou. Ce fut une telle avalanche de hurlements et d’obscénités que les assistants, tous en choeur, bramèrent. Je sentis que la sueur coulait sur ma figure, que mes jambes se dérobaient sous moi et, tout d’un coup, un silence, un tel silence s’établit, que nous entendîmes tous notre respiration s’activer. Enflammé, attisé, le prêtre quitta alors sa chasuble, rama l’air de ses deux bras, apparut menaçant, levant le saint-ciboire comme une masse. Pris de dégoût, étouffant dans cette salle surchauffée par un impitoyable été, je voulus m’éloigner, regagner la porte, mais je n’en eus pas le temps : un cri que je poussai m’arrêta net.

Le prêtre, acharné sur le Christ, le défonçait maintenant à coups de ciboire. C’était d’une si imbécile violence que je cherchai des yeux quelqu’un qui pût arrêter le massacreur ; mais tout le monde, avec des yeux d’extase, frémissait, applaudit enfin quand d’un coup, d’un dernier coup, le pied de l’objet sacré eût décollé la tête de plâtre, la pitoyable face du Christ, dégonflé, crevé comme une poupée. La salle, en sueur, alors, vociféra des psaumes. Anéanti, à bout de résolution, je contemplais, hagard, mes voisins. Ils bramaient toujours, ne me prêtant nulle attention, m’offrant leurs faciès de petites gens jusque-là paisibles, de papelards confinés dans de sûres thébaïdes, et maintenant fous, hurlant à a mort, acharnés à soutenir l’officiant qui, à présent, fracassé à son tour, geignant, râlant, était aux mains de deux enfants de chœur empressés à le bouchonner.

Qu’allait-il se passer ? Des jeunes femmes avaient dégrafé leurs corsages, étalaient leurs seins, tendaient la croupe. On ne respirait plus ; la salle, saturée de parfums lourds, vous coiffait comme une cloche de plomb. Des femmes se dévêtirent entièrement, se roulèrent sur le tapis, hurlèrent leurs crises de nerfs. Puis, tout à coup, le prêtre, enfin redressé, aspergea la foule, et la priapée commença. Je me ruai enfin dans le jardin et, libre, je ne demandai pas la suite ou plutôt la fin…
 
 

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(Gustave Coquiot, in La Nouvelle Revue, vingt-quatrième année, nouvelle série, tome XXIV, 1er octobre 1903. Félicien Rops, « Messe noire » ; illustrations de Martin van Maele pour La Sorcière de Michelet, 1911)