FANTOME ENFANT 3
 

Le comte de Laroche-Lambert, officier supérieur dans les gendarmes de la Maison-Rouge, était en garnison à Lunéville. Il avait soupé chez le marquis du Châtelet, et rentrait à son logis un peu après minuit ; comme il passait à côté d’une église, il vit, le long de la muraille, une dame seule qui, à la clarté de la lune, lui parut jeune et jolie. Elle allait et venait comme si elle eût été embarrassée pour trouver son chemin. Le comte de Laroche-Lambert était trop galant pour ne pas venir à son aide : il s’approcha d’elle, et lui demanda où elle allait ainsi. La dame, avec un doux son de voix, lui répondit qu’elle ne savait pas où était une rue qu’elle indiqua ; l’officier sollicita la permission de l’y conduire, et en même temps elle fut rejointe par une espèce de femme de chambre qu’elle avait également envoyée à la découverte, et qui revenait sans avoir rencontré qui que ce soit pendant le chemin. M. de Laroche-Lambert poussa ses affaires et obtint de la dame qu’elle le laisserait monter en récompense de ses soins ; la chose eut lieu fidèlement : il arriva dans un appartement bien meublé, éclairé de trois bougies posées chacune sur un meuble différent. Au milieu de la pièce, M. de Laroche-Lambert aperçut un coffre de près de six pieds de long, recouvert d’un drap et d’une forme toute particulière : cela ressemblait comme deux gouttes d’eau à un cercueil ; il en fut saisi, et comme la dame ne lui en fit aucune excuse et parut même ne pas s’en apercevoir, il jugea convenable de ne rien dire. La femme de chambre disparut, le marquis devint pressant ; la dame était tendre et faible, l’heure était indue, elle eut peur de faire jaser les voisins : il fut décidé qu’il ne sortirait qu’au grand jour. Il y avait là un lit magnifique garni de draps blancs et frais, le couple amoureux se coucha, et M. de Laroche-Lambert se crut heureux.

Comme trois heures du matin sonnaient, une porte, située en face du lit et à laquelle le comte de Laroche-Lambert n’avait pas fait attention, fut tout à coup ouverte dans ses deux battants avec un fracas inimaginable, et l’on vit s’avancer un homme âgé, d’une haute stature ; son visage était pâle et d’une expression menaçante ; il tenait à la main une lampe pareille à celles qui, dans les églises, sont allumées devant les autels ; il l’éleva à la hauteur de sa figure, comme s’il eût voulu mieux se faire voir, et d’une voix lugubre, mais forte, il dit :

« Eh bien ! ma fille, ton étoile est-elle heureuse ? as-tu pu goûter encore ces délices dont on ne jouit plus après le trépas ?

– Oui, mon père ! répliqua la jeune femme, et je suis satisfaite… »

Ces paroles échangées, le vieillard se recule, la porte se referme et tout rentre dans le silence.

« Qu’est-ce donc que cette scène ridicule ? demanda le comte à sa compagne.

– C’est un pauvre fou, répondit-elle, dont il faut ménager les caprices. »

Et, par de nouvelles caresses, elle détourna l’attention du marquis qui, peu à peu, tomba dans un engourdissement profond. Lorsqu’il se réveilla, la chambre était remplie d’une foule de personnes qui, toutes s’adressant à lui avec colère, lui demandèrent comment il avait pu venir se coucher dans un lieu où reposait un cadavre. Lui voulut prendre le haut ton, il se nomma ; son habit déposé auprès de lui, chargé de décorations et qui portait les insignes de son grade, confirma ce qu’il disait. Ce fut à lui à interroger ; on lui dit qu’une étrangère, arrivée un jour auparavant, était morte le lendemain, que son corps reposait dans la bière qu’il voyait au milieu de la chambre, et qu’on ne concevait pas comment il était venu, lui, s’y coucher aussi extraordinairement ; il raconta ce qui s’était passé : on eut l’air d’en douter, et on lui dit crûment qu’il s’était retiré, sans doute un peu emporté de vin, de la maison où il avait soupé ; qu’ayant trouvé une porte ouverte, il était entré, et que, dans son délire bachique, il avait rêvé le reste. Lui insista sur ce qu’il était dans son bon sens, et continua à le soutenir chaque fois qu’il racontait cette histoire sinistre.
 
 
The Lamentable Vision of the Devoted Hermit (written of a sadly
 

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(Étienne-Léon de Lamothe-Langon, Souvenirs d’un fantôme ; chroniques d’un cimetière, tome I, Paris : Charles Le Clère, 1838)