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Du balcon où nous étions accoudés, Largilier et moi, nous découvrions un immense terrain vague – emplacement d’une usine récemment rasée – où une machine, dont on ne voyait pas le pilote, s’affairait avec un bourdonnement de guêpe géante. C’était un de ces engins montés sur « chenilles » qu’on emploie à creuser des fondations et qui portent, au bout de deux longs bras rigides, une sorte de panier crénelé qui évoque grossièrement les griffes jointes d’une bête de proie. Pivotant prestement sur lui-même pour lâcher sa charge de terre dans le camion rangé à ses côtés, reparti, de nouveau, pour fouir le sol avec une hâte hargneuse, l’appareil montrait une aisance, une puissance redoutable et consciente qui ne laissait pas d’impressionner à la longue.

J’en fis, je me souviens, la remarque à Largilier.

« Très juste, dit celui-ci, en cessant tout à coup de fumer, et, voyez-vous, Chantre, cela m’effraye un peu quand j’y songe. Qui sait si, à force de fabriquer des engins de plus en plus perfectionnés, nous ne leur conférerons pas un jour – étourdiment – un peu de notre intelligence et de notre vie propre ? Je veux bien que « l’âme » nouvelle ainsi créée serait essentiellement précaire, rudimentaire aussi. Mais quel danger pour l’espèce humaine ! Il m’arrive d’imaginer un conflit monstrueux, je ne sais quelle agression générale des machines…

– C’est voir d’un peu loin, interrompis-je en riant. D’ailleurs, je ne pense pas que l’homme soit jamais capable d’insuffler cette chose subtile : la vie, à la matière brute. Car autrement, il serait dieu !

– Remarquez, repartit Largilier, que je n’ai pas parlé d’un don volontaire, prémédité. Mais ne peut-on supposer un… un transvasement brusque du fluide vital, accompli sous l’influence de circonstances idéales ? Soit, par exemple, un accumulateur d’électricité qui se déchargerait, en tout ou en partie, au bénéfice d’un objet voisin, le plus imprévu, le plus baroque. Et, tenez, il me revient à ce sujet une histoire… »

Largilier rentra dans le studio et en ressortit aussitôt avec une petite estampe ancienne qu’il me tendit. C’était un portrait d’homme, gravé par un anonyme dans la manière un peu sèche de Cochin. Le personnage pouvait avoir trente-cinq ans. Dressé à mi-corps dans l’encadrement ovale, il exhibait un visage las, où un pli au coin des lèvres, mettait quelque chose de triste et de farouche. Entre ses mains, il tenait un objet étrange : cela paraissait être un assemblage de tubes, de feuilles de métal, reliées entre elles par des agrafes et des tiges articulées. L’ensemble affectait la forme approximative d’un oiseau.

« Vous voyez là, me dit Largilier, le propre portrait du sieur Despiau de la Fresnaye, ex-médecin du fermier général Chartenay qu’on l’accusa d’avoir empoisonné pour en hériter, ex-élève du grand Vaucanson dont il semble avoir dépassé, dès sa première tentative, le génie. Ce Despiau donc, après avoir échappé miraculeusement à la roue, s’était retiré à, la campagne, bien décidé, semble-t-il, à se faire oublier. Entiché de recherches mécaniques, il se fit installer un atelier où il travailla en grand secret durant quatre ans, assisté seulement d’un garçon sourd et muet nommé Laroque.

Le 6 juin 1773, à cinq heures du matin, les voisins entendirent un grand remue-ménage dans la maison de Despiau. C’étaient des allées et venues affolées, ponctuées de cris de colère et d’exclamations, où se reconnaissait la voix nasillarde de l’inventeur. Il y eut finalement un fracas épouvantable de vitres brisées, cependant que, d’une fenêtre du rez-de-chaussée, jaillissait une forme bizarre, une manière d’oiseau brillant qui s’envola en droite ligne vers les bois. En même temps apparaissaient sur le seuil Laroque couvert de sang et Despiau braillant et gesticulant. L’inventeur esquissa un temps de galop à la suite de l’oiseau, mais, constatant la vanité de ses efforts, il se laissa tomber à terre en proie au plus violent désespoir.

Au vrai, ce qui venait de s’échapper, – après avoir tout à coup empli la maison d’un vol furieux, à la recherche d’une issue, – c’était le fruit de quatre années de labeur et de calculs patients : l’automate connu universellement depuis sous le nom de « l’aigle de fer. »
 
 
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Largilier fit une pause. Ayant consulté rapidement une fiche annexée au dos de la gravure, il reprit :

« Le premier homme qui constata l’existence de l’oiseau fut un paysan appelé Grivier, Il était occupé à émonder un tilleul quand la chose s’abattit au bord d’un toit de tuiles, à dix pas de lui. De l’endroit où il se trouvait, Grivier pouvait voir seulement le cou et la tête de l’oiseau, qu’il décrit comme un cylindre miroitant agité d’un tremblement perpétuel. Il fit de grands gestes « pour effrayer la bête. » Mal lui en prit, d’ailleurs, car celle-ci, ayant fondu brusquement sur lui, le projeta à bas de son échelle sur le sol de la cour où il demeura inanimé.

En fait, l’automate se conduisit, du commencement à la fin de son équipée, comme un être intelligent, doué de sens en alerte, celui de la vue paraissant le plus développé. Une cruauté aveugle, forcenée, fut la marque distinctive de chacune de ses manifestations.

L’aventure de Grivier était survenue le 18 juin, soit le lendemain de l’évasion de la « bête » ; le 19, l’oiseau, après avoir fait dans la cour d’une ferme voisine une véritable hécatombe de volailles, tombe comme la foudre sur le garrot d’un cheval attelé à une carriole de laitier. Le cheval s’emporte. Le conducteur, fou de peur, tape à grands coups de fouet sur « cela, » qui agite en grésillant deux ailes éblouissantes. Il est assailli à son tour, rejeté sans connaissance au fond de la voiture. Une heure après, on retrouve l’attelage dans un ravin. Le cheval a les jambes brisées. L’homme porte à la tête une plaie ouverte qui saigne horriblement. Il meurt au moment même où on le relève.

Tout le pays est désormais en émoi. Les paysans s’arment. Chaque pigeonnier abrite un guetteur, le fusil ou la fronde au poing.

Trois jours se passent. Le 23, à la tombée de la nuit, en pleine place publique du bourg, un garçonnet de sept ans est renversé brutalement par l’automate surgi on ne sait d’où. Aux cris que pousse l’enfant, un homme, qui réparait un épervier, se précipite et jette son filet sur le groupe. Des gens accourent de toutes parts. En un clin d’œil, on dégage le bambin. On se rue sur l’oiseau. Vingt bras, animés de fureur et de vengeance, frappent à coups de bâton et de manches de houe la forme abominable qui se cabre, griffe, se débat à grands battements d’aile désespérés. En deux minutes, il n’en reste rien, sinon (à la stupéfaction un peu terrifiée de tous) quelques lames de métal tordues où deux ou trois délicats rouages, épargnés par miracle, laissent apercevoir leurs cercles denticulés… »

Largilier s’arrêta de parler et alluma un autre cigare. Il était parfaitement sérieux et rien ne trahissait, comme je l’avais un moment supposé, qu’il eût voulu se divertir à mes dépens.

« Une histoire incroyable, à la vérité, fis-je. Et Despiau ?

– Dès le début de l’affaire, répondit Largilier, il s’était barricadé dans sa maison après avoir expulsé son aide. Nul ne songea, tant la scène de l’évasion avait été rapide, à établir une relation entre ses travaux et l’apparition de l’aigle de fer. Lorsque, inquiets de ne pas le voir, ses voisins se décidèrent à pénétrer chez lui, ils le trouvèrent affaissé dans un fauteuil, l’œil vide, la lèvre pendante : Despiau de la Fresnaye n’était plus qu’une épave, un malheureux, voué désormais à la plus misérable des existences, comme si sa pensée et sa vie même – le meilleur, le plus précieux de sa pensée et de sa vie ! – avaient fui, volées, accaparées par un autre être, avec qui elles avaient péri, détruites, abolies à jamais. »
 
 
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(André Castaing, in Le Matin, derniers télégrammes de la nuit, « Les Mille et un matins, » quarante-septième année, n° 16970, vendredi 5 septembre 1930 ; acryliques sur toile de Georges Mazilu : « La Mouette, » 1992, « Le Rendez-vous des volatiles, » 2014, et « L’Oiseau mécanique, » 1992)