MAX HARRIS
 

Frank, mon ami, nous voici seuls.

Les journalistes sont partis, la porte se referme sur la dernière amitié, sur le dernier snobisme. Nous voici tous deux seuls, comme l’autre jour, Frank, comme il y a si peu de jours. Vous n’auriez qu’à étendre la main pour atteindre vos livres…

Mais, Frank, vous n’étendrez plus jamais la main. Vous n’étendrez plus vers les chères reliures, luisantes dans leurs boxes ainsi que des bêtes familières, vous n’étendrez plus vers ces chevaux du rêve votre main posée sur le drap blanc comme sur une page vierge encore, votre main toute froide, curieusement froide et qui, au contact de la mienne, reste étrangère, insolite comme un objet inconnu et qui fait peur.

Frank, sous la douce lune qui pend comme un lustre dans la nuit provençale, sous la lune en veilleuse, vous êtes étendu, sagement, et bien bordé dans votre cercueil.

Frank, vous êtes mort ; je me répète ces mots sans atteindre le fond de leur sens, je les jette tout haut, durement, comme des pierres dans un puits insondable et d’où nul écho ne remonte.

Mort ! C’est à Frank mort que je parle, c’est son fauteuil que j’occupe, et dans cette pièce où hier encore vibrait sa vieille âme large et forte, dans cette pièce où rien n’est changé, où rien n’est nouveau que ce long coffre, dans ce long coffre, Frank Harris est à tout jamais immobile ; nous sommes deux encore, mais nous ne sommes plus les mêmes : il n’y a plus ici que la Mort et moi.

Ce qui surprend dans la mort, ce qui déconcerte, c’est sa ressemblance avec la vie : on ne peut pas croire que tout soit fini, que ce front ne sera plus l’écrin des dures pensées, que cette main n’écrira plus ces mots qui naguère fixaient le sort de Londres, qu’entre les ondes familières de ces cheveux bas plantés et ce mince sourire reconnu, le regard bleu ne brillera plus, lame ou fleur, ciel ou glacier…

Sur la belle machine à penser, la mort a jeté sa faux, écrasé les délicats mécanismes : tout ce qui fut Frank Harris est fini, et dans la chambre lointaine où la nurse la couche et la berce, Nellie Harris est devenue, tout net, une dame veuve.

Comme il va mal, ce nom mauve et voilé, à sa chevelure de lumière !

Les vêtements noirs n’arriveront que demain, toutes ses robes d’été sont roses, bien sûr, et c’est dans du rose qu’elle s’agenouille, sur du rose que pleurent ses yeux si beaux, ses yeux si peu faits pour les peines corrodantes, ses yeux qui n’ont pas encore effroyablement compris…
 
 
HARRIS NELLIE
 

Comme vous êtes calme, Frank Harris ! Vous semblez n’avoir abaissé vos paupières que pour mieux réfléchir.

Je sais, Frank, à quoi vous pensez sous vos yeux fermés. Vous voulez reprendre la conversation de l’autre jour : votre Bernard Shaw paraît ces jours-ci simultanément à Londres et à New-York, et vous voudriez que j’en commence tout de suite la transposition en français. Mais je vous l’ai promis, Frank, je m’y mettrai dès mon retour. Et puis nous travaillerons ensemble votre Quand j’étais cow-boy. Et Charles Chaplin en fera son prochain film, comme il vous le proposait, il y a deux semaines, tapi dans ce grand fauteuil où je suis maintenant, d’où je vous parle, Frank, d’où je vous réponds.

Mais voici qu’on nous dérange : Lady M… veut vous embrasser ; elle arrive de Monte-Carlo, elle se penche sur votre longue boîte, je ne vois que ses jambes dans son pyjama bleu ; elle est venue en voisine, et c’est si peu solennel que j’ai envie de sourire, qu’un sourire détend mon visage mouillé. Je suis sûr, Frank, je suis sûr que sous sa mousseline, votre visage rit aussi, votre « sens of humour » est avec vous dans la longue boîte.

Lady M… s’en va en m’affirmant qu’elle vous aimait. Cet imparfait m’étonne, me choque : nous vous aimons, Frank, rien n’est changé, pas même les temps ; reprenons notre causerie.

Je n’ai plus de chagrin, je n’ai plus peur ; l’Oscar Wilde de Toulouse-Lautrec non plus n’a plus peur, il a comme moi l’habitude de vous prendre tel que vous êtes, et, dans son cadre, son regard d’eau lourde, son regard compréhensif est le même, plus proche peut-être…

Reprenons notre causerie, mon vieil et tendre ami. Comme on se fait vite à tout ! Vous êtes calme, je sais que vous m’entendez, que votre silence n’est pas vide, qu’il m’approuve. Je le sais, je le veux. Frank, comme la nuit niçoise est douce ! Des jardins d’Orangini monte une odeur poivrée, elle entre dans la chambre, compacte, étrangement présente : à la rencontre de la vôtre, voici venir l’âme des fleurs.

Frank, je voudrais que cette heure dure, je vis hautement : on vit bien près d’un grand mort.

Vous ne mourrez qu’avec cette nuit.

Je veux vous parler sans cesse, vous prolonger ainsi aveuglément, obstinément, puérilement, jusqu’à l’épuisement de mes forces et des sortilèges nocturnes, jusqu’à l’implacable réalité du jour.
 
 

Richard Pierre-Bodin.

 

Nice, le 27 août 1931.
 
 

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(in Figaro, cent-sixième année, n° 242, dimanche 30 août 1931. Portrait de Frank Harris par Max Beerbohm ; photographie de Frank et Nellie à la terrasse d’un café)

 
 
 
HARRIS PLAQUE
 

Plaque commémorative du 9 rue de la Buffa, à Nice.

 
 
CERTIFICAT DECES HARRIS
 

Certificat de décès de Frank Harris