WATER BABIES ICE2
 

Une vieille femme gravissait, à pas trottinants, un sentier de montagne. Elle était petite et mince ; son visage, pâli, fané, mais ni ridé ni dur. Elle portait une longue mante et un bonnet tuyauté. À la main, elle tenait un livre de prières et un brin de lavande dans son mouchoir.

Là-haut, sur le fjell, où les arbres cessent de croître, sa cabane s’élevait juste au bord du large glacier dont les ondes de glace descendaient du sommet neigeux vers la vallée profonde. La vieille femme y logeait seule. Tous les êtres qui lui avaient appartenu étaient morts.

C’était un dimanche. Elle revenait de l’église ; mais, quelle qu’en fût la raison, elle ne se sentait nullement réconfortée et s’en allait mélancolique. Le prêtre avait parlé de la mort des damnés ; et ses paroles l’avaient fortement saisie. Soudain, elle se rappela ce qu’elle avait entendu dire dans son enfance : que beaucoup de damnés enduraient leur supplice sur l’éternelle glace de la montagne, au-dessus de l’endroit où elle demeurait. Il lui revint à l’esprit d’innombrables histoires de ces habitants du glacier, de ces ombres infatigables que chassait et torturait le vent glacial des fjells. Alors, elle éprouva pour la première fois l’horreur de la montagne.

Sa maisonnette lui parut effroyablement située, si haut, et si loin des vivants ! Pourquoi les Invisibles qui rôdent sur les hauteurs ne descendraient-ils pas le long du glacier ? Et elle était absolument seule…

Seule ! À ce mot, ses pensées prirent une teinte encore plus désolée. Elle retomba dans la tristesse qui minait ses jours. L’idée de sa solitude l’étreignit.

« Vieille Agneta, se dit-elle à haute voix, – car elle avait pris l’habitude de parler ainsi au milieu du silence et du désert, – vieille Agneta, tu es assise là-haut dans ta cabane où tu passes ton temps à filer. Tu besognes et tu peines toutes les heures de la journée pour ne pas mourir de faim. Mais y a-t-il au monde une personne à qui ta vie donne de la joie ? Pas une, vieille Agneta ! Si au moins un des tiens était encore sur la terre ; ce serait autre chose ! Si tu habitais, plus bas, dans la commune, tu aurais peut-être l’occasion de faire du bien à quelqu’un. Pauvre comme tu es, tu ne pourrais certes nourrir ni un chien ni un chat, mais parfois tu donnerais asile à de misérables mendiants. Tu ne devrais pas vivre loin de toutes les routes, vieille Agneta ! Si seulement, de temps à autre, un passant fatigué te demandait un verre d’eau, tu te croirais un instant utile à quelque chose… »

Elle soupira et se dit que même les paysannes, dont elle filait le lin, ne regretteraient pas sa mort. Elle avait toujours eu à cœur de faire du travail honnête ; mais d’autres sauraient en faire encore mieux qu’elle. Ses larmes commencèrent à couler, quand elle songea que le curé, qui, durant tant d’années, l’avait vue à la même place dans l’Église, n’aurait peut-être aucun souci de son absence.

« Je suis comme une trépassée, dit-elle. Personne ne s’inquiète de moi. Je ferais aussi bien de me mettre à mourir. Le froid de la solitude m’a tout engourdie. J’ai le cœur gelé… Ah ! mon Dieu, mon Dieu, continua-t-elle, de plus en plus excitée, s’il y avait seulement une âme qui eût besoin de moi, alors la vieille Agneta retrouverait un peu de chaleur ! Mais je ne puis tricoter des bas pour les bouquetins, ni faire des lits pour les marmottes. Mon Dieu, je t’affirme – et elle tendit le poing vers le ciel – qu’il faut que tu me donnes quelqu’un qui ait besoin de moi, sinon je me laisserai mourir… »
 
 

*

 
 

À ce moment, un moine grave et de haute taille s’avança sur le sentier. Il la vit si affligée qu’il marcha près d’elle ; et Agneta lui confia sa détresse. Elle lui dit que son cœur était en train de geler, et qu’elle serait un jour comme les malheureux des glaces éternelles, si Dieu ne lui donnait aucune raison de vivre.

« Dieu pourra t’en donner une, dit le moine.

– Ne vois-tu pas que Dieu est impuissant ici ? répliqua la vieille Agneta. Ici, il n’y a que le désert froid et nu. »

Tout en devisant, ils continuèrent leur montée. Une mousse très molle couvrait les rocs. Des plantes aux feuilles lanugineuses bordaient le sentier ; et le haut fjell, avec ses crevasses et ses dents escarpées, avec ses champs de glace et ses masses de neige, surgit devant eux, si oppressant et si surplombant que la poitrine en était serrée.

Et le moine aperçut la cabane de la vieille Agneta juste au-dessous du glacier.

« Ah ! dit-il, c’est là que tu demeures ? Alors, tu n’es pas seule. Tu as une nombreuse compagnie. Regarde ! »

Le moine joignit le pouce et l’index ; il les leva devant l’œil gauche de la vieille Agneta et la pria de regarder la montagne. Mais la vieille femme frissonna et ferma les yeux.

« S’il y a quelque chose à voir, je ne veux pas le voir ! s’écria-t-elle. Dieu m’en garde ! C’est assez lugubre là-haut, sans cela.

– Alors, adieu ! dit le moine. Il n’est pas probable qu’on t’offre une seconde fois de contempler ce spectacle. »

La vieille femme, devenue curieuse, rouvrit l’œil et regarda du côté des champs de glace.

D’abord, elle ne distingua rien ; puis il lui sembla que quelque chose se mouvait là-haut. Oui, du blanc se mouvait sur du blanc. Ce qu’elle avait pris pour du brouillard, des vapeurs, des chatoiements blancs et bleus de la glace, c’étaient des masses de damnés qui souffraient leur supplice dans le froid éternel.

La pauvre petite vieille trembla longtemps, comme une feuille. Les anciens avaient donc dit vrai : les morts enduraient là-haut des tourments et des angoisses infinis. La plupart étaient enveloppés de quelque chose de long et de blanc ; mais ils avaient tous les pieds nus et la tête découverte.

Ils paraissaient innombrables. Les uns après les autres, il en venait toujours. Quelques-uns marchaient fiers et droits. D’autres approchaient comme en flottant ; on eût dit qu’ils dansaient sur la glace ; mais elle vit qu’ils se coupaient et s’ensanglantaient les pieds à tous les glaçons et à toutes les crêtes.

C’était ainsi que dans les contes. Ils se rejoignaient, se blottissaient les uns contre les autres pour chercher de la chaleur ; et aussitôt ils reculaient, se séparaient, effrayés du froid mortel qui s’exhalait de leur corps. L’haleine glaciale du fjell paraissait sortir d’eux, comme s’ils eussent empêché la neige de fondre et donné au brouillard sa morsure cuisante.

Ils ne remuaient pas tous. Il y en avait qui demeuraient immobiles, grelottants et engourdis, et qui devaient être restés ainsi pendant des années, car la neige et la glace s’étaient amoncelées autour d’eux et leur faisaient une gaine dont leur buste seul émergeait.

Plus elle les regardait, plus la vieille Agneta redevenait calme. La terreur l’avait quittée ; mais la tristesse et la pitié montaient du fond de son cœur pour tous ces misérables. Leur torture ne connaissait point de répit. Sans trêve, sans repos, leurs pieds meurtris couraient sur les inégalités de la glace, plus tranchantes que des lames d’acier. Et ils étaient mordus et brûlés d’un froid intolérable. Elle vit beaucoup de jeunes gens, garçons et filles ; mais la jeunesse avait disparu de leurs visages bleuis. Ils avaient l’air de jouer ; mais toute leur gaieté était morte. Ils se ratatinaient comme des vieillards, pendant que leurs pieds nus semblaient rechercher, malgré eux, les glaçons les plus acérés.

Tout à coup, le moine laissa retomber sa main, et la vieille Agneta n’aperçut plus que d’immenses champs de neige déserts. Çà et là quelques blocs de glace se dressaient, mais qui n’emprisonnaient aucun revenant. L’éclat bleuâtre du glacier n’émanait point de corps gelés. De légers flocons, et non des âmes damnées, tourbillonnaient au souffle du vent.

Cependant, elle était persuadée d’avoir bien vu, et elle demanda au moine :

« Est-il permis de faire quelque chose pour ces malheureux ? »

Il répondit :

« Quand Dieu a-t-il défendu à l’amour de faire du bien et à la miséricorde de consoler ? »

Puis il s’éloigna et la vieille Agneta se hâta de regagner sa cabane.
 
 

*

 
 

Là, elle se mit à réfléchir. Tout le soir, elle se creusa la tête pour savoir comment elle secourrait les damnés qui erraient sur la glace. Elle n’eut pas le temps de songer à sa solitude.

Le lendemain matin, elle redescendit vers les habitations. Elle souriait et marchait d’un pas allègre.

La vieillesse ne lui pesait plus si lourdement.

« Les morts, se dit-elle, ne se soucient pas qu’on ait les joues roses et les pieds légers. Ils ne demandent qu’un peu de chaleur. Mais les jeunes gens ne pensent point à ces choses-là. Oh non ! Et comment les trépassés se protégeraient-ils contre le froid infini de la mort, si le cœur des vieilles gens ne leur venait en aide ? »

Arrivée à la boutique du village, elle y acheta de gros paquets de chandelles. Chez un paysan, elle commanda une charrette de bois si grande que, pour la payer, elle dut prendre à filer deux fois plus de lin que d’habitude.

Le soir, rentrée dans sa cabane, elle récita beaucoup de prières et essaya de garder son courage en chantant des psaumes. Mais, d’instant en instant, son cœur faiblissait. Néanmoins, elle fit ce qu’elle s’était promis de faire.

La vieille Agneta dressa son lit dans la petite pièce du fond ; dans la pièce d’entrée, elle rassembla des bûches dans son âtre, et les alluma. À sa fenêtre, elle plaça deux chandelles, puis elle ouvrit toute grande la porte de sa maison et alla se coucher.

Étendue sur son lit, elle prêtait l’oreille, dans l’ombre. Certainement, on marchait. Des pas approchaient, glissaient le long du glacier. C’était quelque chose de traînant et de gémissant. Cela faisait furtivement le tour de la maison et n’osait pas entrer et s’arrêtait à l’angle du mur et grelottait.

La vieille Agneta n’y tint pas. Elle s’élança hors de son lit, traversa vite la grande pièce, saisit la porte et la ferma. C’était trop, c’était trop, c’était plus que la chair et le sang n’en peuvent souffrir !

Dehors, elle entendit de gros soupirs, des traînements de pas, de pas meurtris et douloureux qui s’éloignaient, en se perdant, vers le glacier. Elle entendit aussi des sanglots étouffés, puis rien qu’un effrayant silence.

L’angoisse la jeta hors d’elle-même.

« Tu es lâche, lâche, vieille imbécile ! se dit-elle. Le feu se consume, les chandelles coûteuses brûlent, et tout sera vain à cause de ta lâcheté ! »

Elle s’était recouchée ; elle se releva : son corps tremblait, ses dents claquaient, ses yeux pleuraient d’horreur ; et pourtant, elle parvint jusqu’à sa porte et la rouvrit.

Et, de nouveau, elle écouta. Sa seule peur était maintenant qu’ils ne revinssent plus. L’idée qu’elle les avait trop effrayés pour qu’ils revinssent lui tenaillait le cœur.

Alors, elle se mit à appeler dans les ténèbres, comme aux jours de sa jeunesse quand elle gardait les troupeaux : « Mes petits agneaux blancs, mes agneaux des montagnes, venez, venez ! Des crevasses et des pics, venez, mes petits agneaux blancs ! »

Ce fut comme si le vent dur des fjells s’engouffrait dans la cabane. Ni pas, ni soupirs ; elle n’entendit plus que des coups de bise qui bruissaient à l’angle de sa demeure et qui sifflaient dans sa chambre. Une voix inquiète s’y mêlait et semblait répéter sans cesse : « Chut ! chut ! N’effrayez pas ! N’effrayez pas ! »

Elle eut la sensation que la pièce était bondée d’êtres qui se pressaient contre les murs à les faire éclater, et qui, à certains moments, auraient voulu soulever le toit pour avoir plus de place. Et toujours ce chuchotement persistait : « Chut ! Chut ! N’effrayez pas ! N’effrayez pas ! »

La vieille Agneta se sentit alors heureuse et calme. Elle joignit les mains et s’endormit.

Le matin, il lui parut qu’elle avait rêvé. Rien dans la chambre n’avait changé. Le feu s’était éteint ; et, des chandelles consumées, il ne restait pas même une goutte de suif aux chandeliers.

Tant que vécut la vieille Agneta, elle continua ainsi de s’occuper des morts. Elle filait et peinait afin de pouvoir, toutes les nuits, entretenir le feu de son âtre. Et elle était heureuse puisqu’on avait besoin d’elle et qu’elle le savait.

Vint un dimanche où on ne la vit point à sa place dans l’église. Des paysans montèrent à sa cabane pour s’enquérir de ce qui lui était arrivé. Elle était déjà morte, et ils rapportèrent son corps.
 
 

*

 
 

Le dimanche suivant, avant la messe, on fit l’enterrement de la vieille Agneta. Peu de gens y assistaient, et aucune trace de chagrin ne se marquait sur les visages. Mais, au moment où les premières pelletées de terre allaient tomber sur le cercueil, un moine grave et de haute taille franchit l’enclos du cimetière. Il montra de la main la cime neigeuse du fjell, et ceux qui se trouvaient autour de la fosse virent alors la montagne se teinter de rose et comme s’illuminer de joie. Et ils virent passer une procession de petites flammes jaunes, pareilles à des chandelles brûlantes. Et ces petites flammes étaient aussi nombreuses que les chandelles que la morte avait offertes aux damnés.

Et le peuple s’écria : « Loué soit Dieu ! Elle qui n’est regrettée de personne ici-bas a su trouver des amis là-haut dans la grande solitude. »
 
 

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(Selma Lagerlöf, traduit par André Bellessort, in La Revue politique et littéraire, revue Bleue, quarantième année, cinquième série, tome X, n° 1, 4 juillet 1908 ; nouvelle reprise en volume dans Les Liens invisibles, Paris : Librairie académique Perrin et Cie, 1910. Illustration de Warwick Goble, « That’s Mother Carey » [détail] pour The Water-Babies, a Fairy Tale for a Land-Baby, de Charles Kingsley, London : Macmillan and Co, 1909)