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PREMIÈRES REPRÉSENTATIONS

 

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THÉÂTRE DE L’ŒUVRE. — Ubu roi, comédie guignolesque de M. Alfred Jarry.

 
 

Des sifflets ? oui ; des hurlements de rage et des râles de mauvais rires ? oui ; des banquettes prêtes à voler sur la scène ? oui ; des loges vociférantes et tendant les poings ? oui ; et en un mot toute une foule, furieuse d’être mystifiée, bondissante en sursaut vers la scène où un homme à la longue barbe blanche, au long habit noir, qui sans doute représente le Temps, vient à pas légers, accrocher, pancarte symbolique, au manteau d’Arlequin, l’illusion des décors ? oui ; et les allusions à l’éternelle imbécillité humaine, à l’éternelle luxure, à l’éternelle goinfrerie, incomprises?  oui ; et le symbole de la bassesse de l’instinct qui s’érige en tyrannie, inaperçu ? oui ; et le bafouement de la pudeur, de la vertu, du patriotisme, de l’idéal, surexcitant jusqu’à la bacchanale les pudeurs, les vertus, les patriotismes et l’idéal des personnes qui ont bien dîné ? oui ; et, par surcroît, les drôleries pas drôles, les grotesqueries désolantes, le rire ouvert jusqu’au macabre rictus des têtes de squelettes ? oui ; et, vraiment, toute la pièce ennuyeuse, sans qu’une explosion de joie, toujours attendue, y éclate ? Oui, oui, oui, vous dis-je !…

Mais, tout de même, ne vous y trompez pas, ce ne sont pas des soirées indifférentes et dénuées de signe que celles d’hier soir et de ce soir, au théâtre de l’Œuvre.

Quelqu’un, parmi le tohu-bohu des huées, a crié : « Vous ne comprendriez pas davantage Shakespeare ! » Il a eu raison. Entendons-nous bien : je ne dis pas du tout que M. Jarry soit Shakespeare, et tout ce qu’il a d’Aristophane est devenu un bas Guignol et une saleté de funambulesquerie foraine ; mais, croyez-le, malgré les niaiseries de l’action et les médiocrités de la forme, un type nous est apparu, créé par l’imagination extravagante et brutale d’un homme presque enfant.

Le Père Ubu existe.

Fait de Pulcinella et de Polichinelle, de Punch et de Karageux, de Mayeux et de M. Joseph Prud’homme, de Robert Macaire et de M. Thiers, du catholique Torquemada et du juif Deutz, d’un agent de la Sûreté et de l’anarchiste Vaillant, énorme parodie malpropre de Macbeth, de Napoléon et d’un souteneur devenu roi, il existe désormais, inoubliable. Vous ne vous débarrasserez pas de lui ; il vous hantera, vous obligera sans trêve à vous souvenir qu’il fut, qu’il est ; il deviendra une légende populaire des instincts vils affamés et immondes ; et M. Jarry, que j’espère destiné à de plus délicates gloires, aura créé un Masque infâme. Quant à l’abondance des mots ignominieux proférés par les protagonistes de cette œuvre inepte et étonnante, elle n’a point de quoi nous surprendre : il y a des moments de siècle où, les dalles crevantes, les égouts, comme des volcans, éclatent et éjaculent.

À côté de Mme France, héroïquement ignoble, M. Gémier, sous l’écrasant poids d’un rôle farce qui ne faisait point rire, a été admirable de résistance à l’injure et de fidélité à son devoir d’interprète.
 
 

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(Catulle Mendès, in Le Journal quotidien, littéraire, artistique et politique, cinquième année, n° 1536, vendredi 11 décembre 1896)

 
 
 
UBU JUSTICE FANTAISIE
 

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(in La Justice, dix-septième année, n° 6174, samedi 12 décembre 1896)

 
 
 
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LÉGITIME DÉGOÛT D’UNE ÂME DÉLICATE

 

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« Oui, Monsieur, voici déjà de beaux jours qu’on s’est ébroué, au sortir de la représentation de l’« Œuvre, » qu’on a tâché à oublier tous les parfums, tout l’héroïsme et tous les enthousiasmes de Ubu Roi, et ça nous reste, ça nous colle à la peau, aux dents, à l’âme, ça nous englue, ça nous embue…

– Horreur !…

– Vous avez dit ?

– Horreur !…

– Ah ! merci. J’avais mal entendu. Une assonance lointaine et contestable. Ah ! c’est un cauchemar, et ça tient de la place, et c’est sale.

– Vous croyez ?

– Croyez-moi, Monsieur, je m’y connais. Et ça ne peut pas rajeunir et faire reverdir l’art dramatique, le symbolisme et la poésie.

Notre siècle est le siècle de tout ce qu’on voudra, excepté le siècle de Cambronne. Le siècle de Cambronne ! Non ; c’est le siècle d’Eloa, le siècle de la pire pureté, du plus fol essor vers les cieux les plus fous. Et M. Jarry est tout à fait impardonnable d’avoir fait sonner si longtemps à notre oreille ou à notre oneille, aggravé d’un r de combat, d’un r agressif et de renfort, d’un r dur et pointu, ce mot de scatologie et cacalogique. Notez, Monsieur, que M. Jarry ne prononce jamais ce mot, qu’il est triste et d’éloquence monotone, qu’il est hanté par l’idée du meurtre, chose propre, que s’il vit avec des chouettes vivantes et mortes, c’est par respect d’Athéné la Chaste, et que ses vieilles estampes, ses lanternes de bicyclettes et ses squelettes ne sécrètent pas. Non, il nous jette ça à la figure parce qu’il n’en use pas, parce qu’il ne sait pas ce que c’est ; il porte sans remords le trouble en nos organismes et ça ne l’amuse pas beaucoup, ça ne l’empêche pas de songer aux fantômes qu’il a empruntés à M. Schwob et à M. Remy de Gourmont, de bâtir des tragédies, d’échafauder des miracles et de pleurer, entre deux parties de blason, sur la reine de Saba. Et nous, pendant ce temps, nous sommes poursuivis par le mot fatidique. Nous prenons un journal au café : voici Ubu, voici le reste et les évocations ; M. Fouquier et M. Bauër sont d’accord pour nous en parler le même jour, M. Rochefort met Ubu sur le trône de Madagascar et nous offre le mot ! Il est un endroit où il ne faut jamais imaginer le mot et la chose, c’est où vous savez, le petit endroit ; eh bien ! nous y trouvons un morceau de papier avec le mot et les images : ça s’agite devant nous, en une bouillie de cervelles confuses et d’oreilles dépareillées – et c’en est fait de notre digestion. M. Jarry ne s’en préoccupe pas, s’en guillotine l’œil gauche. Et ça durera des mois. Voilà un jour qui éternise une pièce, voilà un mot qui a droit de cité ; nous le retrouverons dans la bouche de nos fils, sur les lèvres de nos demoiselles, dans des revues, dans des tragédies néo-classiques, dans des vaudevilles, dans tous les théâtres et dans les églises.

– Hélas ! Ah ! Molière ! Ah ! Shakespeare ! Hélas !

– Oui, hélas ! Et je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais moi, je vais dans les théâtres et dans les églises pour m’amuser, pour me baigner dans l’idéal et dans la fantaisie, pour me distraire de mes soucis quotidiens, pour me fuir, moi et ma matière…

– Vous êtes mélancolique, Monsieur ?

– Non, Monsieur, je suis vidangeur. »
 
 

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(Ernest La Jeunesse, in Le Journal quotidien, littéraire, artistique et politique, cinquième année, n° 1544, samedi 19 décembre 1896)

 
 
 
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