COQUETTE
 

Cet exercice de dissection spirituel et fantaisiste est tiré du recueil anonyme Le Livre singulier à l’usage des esprits bisarres, Paris : chez Rainville, Debray & Pigoreau, 1801.

Il s’agit en fait de la traduction de deux articles de Joseph Addison, « Dissection of a Beau’s Head » et « Dissection of a Coquette’s Heart, » parus en 1712 dans le magazine satirique anglais The Spectator, qu’il fonda avec son ami Richard Steele. La première traduction française est parue dans Le Mercure françois en décembre 1717.

Ces deux satires ont connu un vif succès et ont été traduites à de nombreuses reprises au cours du XVIIIème siècle. On peut les retrouver dès 1720 dans les multiples éditions françaises du Spectator : Le Spectateur ou le Socrate moderne, mais aussi dans d’autres recueils ; nous citerons par exemple : Les Amusemens du cœur et de l’esprit, tome troisième, À la Haye : Chez Pierre Gosse, 1742, ou encore les Anecdotes historiques, littéraires et critiques sur la médecine, la chirurgie et la pharmacie, première partie, Paris : Le Boucher, 1785.

Nous avons repris la version du Livre singulier, ainsi que le délicieux frontispice qui lui sert d’illustration. Il nous a paru également intéressant de leur adjoindre deux variations sur le « Cœur d’une coquette » : un poème de Gabriel de Moyria et une adaptation de Lorenzo Pignotti.
 

MONSIEUR N

 
 

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RÊVE D’UN ANGLAIS

SUR LA DISSECTION DU CRÂNE D’UN PETIT MAÎTRE

ET DU CŒUR D’UNE COQUETTE

 
 

Je me trouvai hier engagé dans une assemblée de philosophes, dont l’un nous étala quantité d’observations curieuses qu’il avait faites depuis peu dans l’anatomie du cœur humain… Un autre nous fit part de plusieurs découvertes admirables faites à l’aide de microscopes fort ingénieux. Tout cela produisit plusieurs remarques fort savantes et peu communes, et fournit matière à discourir tout le reste de la journée. Les différents systèmes qu’on bâtit là-dessus, présentèrent tant de nouvelles idées à mon imagination que, jointes à celles qu’elles y avaient déjà, elles ont donné de l’exercice à mon pauvre cerveau toute la nuit passée, et ont formé le rêve extravagant dont je vais vous entretenir.

Je fus invité, à ce qu’il me semblait voir, à la dissection du crâne d’un petit maître et du cœur d’une coquette, qui reposaient sur une table qu’il y avait devant nous ; un habile anatomiste ouvrit la tête du premier avec beaucoup d’art, et quoiqu’elle parut d’abord comme celle d’un autre homme, nous fûmes bien étonnés de voir, qu’à l’approche de nos microscopes, ce que nous avions pris pour de la cervelle n’en avait que l’apparence, et n’était qu’un amas de matières étranges, empaquetées ensemble avec un art merveilleux dans les différentes cavités du crâne ; de sorte que si Homère nous dit que le sang des Dieux n’est pas du véritable sang, mais quelque chose d’analogue, on peut dire aussi que la cervelle d’une petit maître n’en est pas réellement une, mais quelque chose qui en a la figure.

LA GLANDE PINÉALE, que plusieurs de nos philosophes modernes supposent être le siège de l’âme, avait une odeur très forte d’essence et d’eau de Cologne. Elle paraissait d’une substance qui approchait de la corne, taillée en mille petites facettes, ou miroirs imperceptibles à l’œil ; en sorte que l’âme, s’il y en avait eu une, devait toujours être occupée à s’admirer elle-même. Nous remarquâmes sur le devant de la tête une grande cavité pleine de dentelles et de broderies qui formaient ensemble une espèce de réseau, si artistement travaillé et si fin, que le tissu en échappait à la vue. Une autre de ces cavités était farcie de billets doux, de lettres amoureuses, de bouquets à Cloris, de chansons notées et de pareilles gentillesses, qu’on n’apercevait qu’à la faveur de nos microscopes ; dans une troisième, il y avait une espèce d’huile, que nous reconnûmes à l’odeur pour de l’huile antique ; en un mot, par un inventaire exactement fait, plusieurs autres cellules contenaient divers matériaux à peu près aussi curieux. Cependant, une grande cavité spacieuse qu’il y avait à l’un et l’autre côté de la tête, mérite quelqu’attention : celle du côté droit était remplie de fictions, de flatteries, de mensonges, de vœux, de promesses et de protestations ; celle du côté gauche renfermait des imprécations et des serments. De chacune de ces cavités, on voyait sortir un conduit qui aboutissait à la racine de la langue, où ils se joignaient tous deux, et ne formaient ensuite qu’un canal jusqu’à ce petit mobile. Nous observâmes divers petits sentiers ou conduits qui passaient de l’oreille au cerveau, et nous eûmes un soin tout particulier de les suivre dans tous leurs détours. L’un de ces conduits se rendait à un paquet de madrigaux et d’autres menues poésies ; d’autres se terminaient à un amas de vessies pleines d’essences et de vent ; mais le plus gros de ces tuyaux entrait dans un grande cavité du crâne, d’où un autre s’échappait vers la langue. Cette dernière cavité était le réservoir d’une substance molle et spongieuse que l’on nomme GALIMATIAS.

Les cuirs du front, le DERME et l’ÉPIDERME, étaient d’une épaisseur et d’une dureté extraordinaire, et nous fûmes bien surpris de ne pouvoir y découvrir ni artères, ni veines, d’où nous conclûmes que le propre de ce crâne avait perdu la faculté de rougir lorsqu’il était en vie.

Nous remarquâmes, surtout, ce petit cercle qu’on a de la peine à découvrir dans les dissections, et qui sert à tirer le nez en haut, lorsque le propriétaire veut témoigner le mépris qu’il sent à la vue de quelque chose qui lui déplaît, ou à l’ouïe de quelque chose qu’il n’entend pas. Il est inutile d’avertir que ce muscle est le même qui produit le mouvement tant de fois spécifié dans les poètes latins, lorsqu’ils parlent d’un homme qui retrousse le nez, et qui fait le bec de Rhinocéros.

Nous n’aperçûmes rien de fort remarquable dans l’œil ; à cela près que les muscles amoureux, ou si l’on veut LORGNEURS, étaient extrêmement usés ; au lieu que l’ÉLEVEUR ou le muscle qui fait tourner l’œil vers le ciel, ne paraissait pas avoir été mis en œuvre.

Je n’ai parlé dans cette dissection que des nouvelles découvertes que nous y fîmes, sans examiner aucune de ces parties qui se trouvent dans les têtes ordinaires. À l’égard du crâne, du visage et même de toute la figure externe, nous ne remarquâmes rien qui la distinguât de la tête des autres hommes ; d’ailleurs, on nous dit que le propriétaire de cette belle tête avait vécu trente-cinq ans ; que, durant cet intervalle, il avait mangé et bu comme les autres ; qu’il se mettait fort bien ; qu’il parlait fort haut ; qu’il éclatait souvent de rire, et qu’en certaines occasions, il jouait assez bien son rôle, dans un bal ou une assemblée ; à quoi une personne de la compagnie ajouta qu’il y avait un cercle de dames qui l’avaient toujours pris pour un bel esprit. Il fut assommé d’un coup de pelle, à la fleur de son âge, par un vieux militaire qui le trouva un peu civil à l’égard de sa femme.

Lorsqu’on eut examiné à fond cette tête, avec toutes ses appartenances et la fourniture, on remit le cerveau tel qu’il était en son lieu, et la tête fut laissée à quartier, sous un grand morceau de drap écarlate, pour être préparée à loisir, et gardée dans un beau cabinet de dissections anatomiques. De plus, notre opérateur nous dit que la préparation n’en serait pas si difficile que celle d’une autre tête, puisque la plupart des petits vaisseaux qui traversaient la substance interne, comme il l’avait déjà observé, étaient déjà remplis d’une espèce de mercure, ou plutôt de vif-argent, dont la mort avait fait usage pendant sa vie.

Après cette opération, notre anatomiste nous dit qu’il n’y avait rien de plus difficile dans son art, que d’ouvrir le cœur d’une coquette, et d’en exposer fidèlement toutes les parties aux yeux des spectateurs, à cause d’une infinité de labyrinthes et de replis qu’on y trouve, et qui ne paraissent pas dans le cœur d’aucun autre animal.

Ensuite, il nous pria d’observer le PÉRICARDE ou l’enveloppe extérieure du cœur, et nous y vîmes, à la faveur de nos microscopes, des millions de petites cicatrices qui semblaient avoir été causées par les pointes d’une infinité de petits dards et de flèches qu’on avait lancés contre cette membrane, quoiqu’il n’y eût pas le moindre petit orifice, à travers lequel aucun de ces traits eût percé jusqu’à la substance du cœur.

Tous ceux qui ont quelque teinture de l’anatomie savent que le PÉRICARDE contient une espèce de liqueur rougeâtre et déliée qu’on croit se former des exhalaisons qui s’évaporent du coeur, et qui s’y conservent de cette manière. Lorsqu’on vint à l’examiner, il se trouva qu’elle avait toutes les qualités de l’eau-de-vin dont on remplit les thermomètres qui servent à marquer les différents degrés de chaud et de froid qui arrivent dans l’air.

Je ne dois pas oublier ici une expérience qu’un des membres de la compagnie nous dit avoir faite avec cette liqueur, dont il avait trouvé bonne provision autour du cœur d’une Coquette qu’il avait anatomisé autrefois ; il nous assura donc qu’il avait rempli un tuyau de verre à peu près comme celui d’un thermomètre ; mais qu’au lieu de remarquer les variations de l’air, il désignait les qualités des personnes qui entraient dans la chambre où il l’avait suspendu. Il ajouta que cette liqueur montait à l’approche d’un plumet, d’un habit en broderie, d’une tête à la Titus ou d’un habit quarré, et qu’elle baissait d’abord qu’une vilaine perruque mal peignée, une paire de souliers lourds ou un habit à l’antique paraissaient dans sa maison. Il nous certifia, en outre, que, s’il venait à éclater de rire auprès de cette liqueur, elle montait de manière sensible, et qu’elle descendait au plus vite aussitôt qu’il prenait un air sérieux ; en un mot, il voulut nous persuader que, par le moyen de cette invention, il pouvait connaître s’il y avait un homme de bon sens, ou un fat dans sa chambre.

Après avoir bien épluché le péricarde et considéré la liqueur qu’il renfermait, nous en vînmes au cœur même ; la surface extérieure en était si polie, et la pointe si froide, que, lorsqu’on voulait l’empoigner, il s’échappait à travers les doigts, comme un morceau de glace ou une anguille.

Les fibres en étaient plus entrelacées que celles des autres cœurs, jusque-là que ce cœur semblait former un véritable nœud gordien, et ne pouvait avoir eu que des mouvements fort inégaux et fort irréguliers pendant qu’il exerçait ses fonctions vitales.

Lorsque nous examinâmes tous les vaisseaux qui en sortaient ou y aboutissaient, nous ne pûmes jamais découvrir qu’il y eût eu la moindre communication avec la langue, ce qui nous parut une cause très digne de remarque.

On nous fit observer en même temps que plusieurs de ces petits nerfs, qui contribuaient à faire sentir l’amour, la haine et les autres passions, n’y descendaient pas du cerveau, mais des muscles situés autour des yeux.

Je pris ce cœur dans la main pour juger du poids, et il me parut si léger que j’en conclus d’abord qu’il y avait beaucoup de vide : en effet, l’intérieur était plein de cavités et de cellules qui passaient les unes dans les autres, et qui ressemblaient à ces appartements que nos historiens attribuent au berceau de ROSEMONDE. Plusieurs de ces petits trous étaient farcis de bagatelles qu’il me serait impossible de nommer en détail ; mais je remarquerai seulement que la première chose que nous y aperçûmes, par le moyen de nos microscopes, était une perruque blonde.

Du reste, on nous dit que la dame propriétaire de ce cœur, lorsqu’elle était en vie, souffrait les poursuites de tous ceux qui lui faisaient l’amour, les entretenait tous dans l’espérance, et insinuait à chacun d’eux qu’il était distingué de autres ; c’est pour cela que nous nous attendions à voir l’empreinte d’un nombre infini de visages sur les différentes enveloppes de ce cœur ; mais nous fûmes bien surpris de n’en trouver aucun, jusqu’à ce qu’on fût arrivé au centre. Alors, nous aperçûmes un petit homme habillé de manière bizarre ; plus je le regardais, plus il me semblait que je l’avais vu quelque part, sans pouvoir me rappeler ni le temps, ni l’endroit, jusqu’à ce qu’enfin une personne de la compagnie qui l’avait examiné de plus près que les autres, nous fît voir clairement par le tour du visage, et par plusieurs de ses traits, que la petite idole ainsi placée au milieu de ce cœur était le feu petit maître dont nous venions de disséquer le cerveau.

Aussitôt que notre anatomiste eût achevé sa dissection, incapables de nous déterminer sur la nature de ce cœur si différent de celui des autres femmes, nous résolûmes d’en venir à quelques épreuves pour en découvrir la substance : on le mit alors sur des charbons ardents ; mais bien loin de se consumer, il n’en reçut pas la moindre atteinte ; d’où nous conclûmes qu’il tenait de la nature de la Salamandre, et qu’il aurait pu subsister au milieu du feu et des flammes.

Lorsque nous admirions un si étrange phénomène, et que nous formions un cercle autour du cerveau, ce cœur laissa échapper un soupir terrible, ou plutôt un éclat, et se réduisit en fumée : cet éclat imaginaire, qui me parut plus fort que celui d’un canon, m’ébranla si bien le cerveau, qu’il dissipa toutes les douces vapeurs du sommeil, et qu’il n’y eut plus moyen de me rendormir.
 
 

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(Joseph Addison, « Dissection of a Beau’s Head » et « Dissection of a Coquette’s Heart, » in The Spectator, n° 275, mardi 15 janvier 1712, et n° 281, mardi 22 janvier 1712. Traduction anonyme et frontispice, in Le Livre singulier à l’usage des esprits bisarres, Paris : chez Rainville, Debray & Pigoreau, 1801)

 
 
DISSEC1
 
DISSEC2
 
 

DESCRIPTION ANATOMIQUE DU CŒUR D’UNE COQUETTE

 

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Admiranda cano levium spectacula rerum.

VIRGIL.

 
 

Un de ces jours, cheminant dans la rue,

Je rencontrai mon ami Dorilas.

Il allongeait si vivement le pas,

Que je faillis échapper à sa vue.

Peut-on savoir, lui dis-je en l’arrêtant,

Quel est le but de cet empressement ?

Il prend mon bras, et garde le silence ;

Moi je le suis, ignorant son projet,

Et nous marchons. Après un long trajet

Nous arrivons dans une salle immense,

Dont tous les murs, par la mort tapissés,

Offraient aux yeux l’aspect le plus horrible.

De mon effroi jugez , s’il est possible,

Lorsque je vis, avec ordre classés,

Du corps humain les misérables restes.

Dieu ! m’écriai-je, où sommes-nous entrés ?

Éloignons-nous de ces objets funestes.

— Non, malgré vous ici vous resterez,

Et qui plus est vous me remercierez.

— Expliquez-vous. — C’est ce que je vais faire.

Vous savez bien qu’Aglaé cette nuit

Subitement termina sa carrière ;

Par son humeur inconstante et légère,

Par ses amours elle a tant fait de bruit,

Qu’à l’instant même un professeur instruit

Va disséquer le cœur de cette belle.

L’expérience est tout à fait nouvelle,

Et doit piquer la curiosité.

De m’en aller je ne fus plus tenté.

J’attendis donc avec impatience

Que le docteur commençât son travail.

Perçant la foule, à la fin il s’avance,

Tenant en main l’imposant attirail

Des instruments propres à cette affaire.

Son air est grave et sa démarche austère ;

Devant ses yeux est un double cristal,

Signe certain d’un savoir sans égal.

Son habit noir de la plus vieille forme,

Sa longue veste, et sa perruque énorme,

En font un être assez original ;

Mais d’un savant telle est, dit-on, la mise.

Enfin au gré des assistants nombreux

Sa main procède à la docte entreprise.

Je veux d’abord, dit-il aux curieux,

Vérifier en cette circonstance

Un fait nouveau, d’un intérêt majeur :

Examinons si de la langue au cœur

Nous trouverons quelque correspondance.

Après beaucoup d’inutiles efforts,

Messieurs, dit-il en ôtant ses lunettes,

Je m’en doutais ; le cœur chez les coquettes

Avec la langue est sans aucuns rapports.

Mais je poursuis ma tâche intéressante.

À peine a-t-il ouvert à nos regards

Ce cœur fameux objet de notre attente,

Que mille erreurs s’offrent de toutes parts.

Tout y paraît dans un désordre extrême ;

Les nerfs y sont mêlés comme au hasard :

Peu s’en fallut que malgré tout son art

Notre docteur ne s’y perdit lui-même.

Ce cœur (jugez de notre étonnement)

Était formé de couches différentes,

Se divisant par feuilles transparentes,

Que l’on pouvait séparer aisément

Comme on effeuille une rose naissante.

Sur chaque feuille avec éclat brillait

De quelqu’amant l’image ressemblante.

En la touchant elle disparaissait ;

Comme l’on voit cette vapeur légère

Qui se répand quelquefois sur le verre,

Se dissiper au moindre frottement.

D’états divers quel bizarre assemblage !

Mille galants de tout rang, de tout âge,

Là se voyaient unis confusément.

Hommes de loi, de finance, ou d’affaires,

Abbés, savants, artistes, militaires,

Comédiens, poètes, beaux esprits,

Tous d’être ensemble étrangement surpris.

Sur le revers, ô surprise nouvelle !

Étaient tracés plume, ruban, dentelle,


Ou d’un bonnet le contour élégant.

Vous connaissez la lanterne magique :


Lorsqu’averti par l’instrument rustique,

On fait monter ce spectacle ambulant,

Ainsi l’on voit passer rapidement

De mille objets le mélange comique :

À Jupiter succède Salomon,

Et Noé passe à côté de Pluton.
 

Voulant enfin achever son ouvrage,

Notre docteur, redoublant de courage,

Fait pénétrer le redoutable acier

Jusqu’au milieu de ce cœur singulier.

D’en voir le fond chacun se montre avide.


Or, devinez comment il était fait.

Vous le dirai-je ? eh bien ! il était vide.

Ces mots, gravés dans un repli secret,

Vinrent soudain s’offrir à notre vue :

Plaire, séduire, et tromper tour à tour.

C’est, m’écriai-je, une chose connue.


Combien, hélas ! de femmes sans amour

Ont dans le monde adopté ce système,

Pour le malheur de celui qui les aime.
 
 

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(G. de M. [Gabriel de Moyria], poème paru dans L’Almanach des muses, 1804, sous la signature de M. Gabriel M*** ; il a été recueilli dans le recueil Contes et nouvelles en vers, Paris : Imprimerie de P. Didot l’ainé, 1808)

 
 
 
RITTER
 
 

DESCRIPTION ANATOMIQUE DU CŒUR D’UNE COQUETTE

 

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Traduction libre de l’italien de Pignotti.

 

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On trouve dans le Spectateur anglais le sujet qui a donné lieu à cette jolie plaisanterie ; mais il a été bien embelli par Pignotti. Nous devons regretter que ce poète agréable ne se soit pas aussi emparé d’un autre article qui précède celui-ci, dans le même ouvrage, sur l’examen du cerveau d’un petit maître ; il lui aurait peut-être suffi de le traduire en vers pour le rendre supérieur à celui dont nous offrons la traduction.
 
 

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Sexe charmant, femmes aimables, si quelquefois dans mes vers j’osai exciter la gaieté de mes lecteurs sur vos usages galants, je sais que, loin de me le reprocher, vous avez souvent ri avec moi, parce que jamais je ne m’armai du fouet de la satire pour censurer vos mœurs ou blesser votre délicatesse. Continuez, je vous en supplie, à rendre justice à mes sentiments, et croyez que mon plus vif désir sera toujours de vous être agréable.

Mais si presque toutes les femmes sont douces, aimables et décentes, il en est cependant (je vous en ai vu convenir) d’indiscrètes et d’intolérantes. Les plaisanteries les plus innocentes sont pour celles-ci des vérités dures et injurieuses ; et elles ont déclaré hautement que désormais, quelque ton que je prenne et quelque chose que je dise, je ne réussirai point à leur plaire. Cette décision sévère doit-elle m’arrêter ? Non ; je ressemblerai, si l’on veut, au villageois qui, sans s’apercevoir des cris perçants des cigales qui l’entourent, poursuit et achève tranquillement son travail.

Cependant pour satisfaire, autant qu’il est en moi, celles qui trouvent trop de folie dans mes écrits, je vais vous entretenir de choses importantes et sérieuses. Je vois tout votre étonnement.

Vous hésitez à me croire ?… Mesdames, daignez m’honorer de toute votre attention ; je vais parler… d’anatomie !

Beautés douces et sensibles, ne soyez point effrayées de mon audacieuse entreprise. Je n’affligerai point vos regards par le spectacle dégoûtant d’un amphithéâtre, et je ne blesserai point vos oreilles délicates par ces grands mots de l’art qu’il était fort inutile d’aller chercher si loin pour les rendre si difficiles à prononcer et si déplaisants à entendre.

Un médecin, mon vieil ami, me conduisit, il y a quelques jours, dans une grande salle où un habile professeur d’anatomie devait procéder publiquement à l’examen du cœur d’une jeune et jolie femme.

Durant tout le cours de sa vie, elle avait montré les plus étranges caprices dans ses idées et dans ses actions, aimant aujourd’hui celui qu’elle haïssait la veille, renonçant peu d’heures après à cette nouvelle inclination pour se prêter à une autre. On la vit toujours dans une telle agitation de sentiments qu’elle rappelait le spectacle de la mer qui, tantôt calme, tantôt caressée par les zéphyrs et souvent soulevée par les vents impétueux, varie sans cesse son aspect à nos regards.

Déjà le concours des curieux était considérable, lorsque le professeur en robe noire, longue et vénérable, la tête couverte d’une ample perruque et le nez orné de larges lunettes, ayant un regard sévère et des gestes mesurés prend ses instruments de chirurgie et commence son intéressante dissection.

Il rechercha d’abord, avec un œil attentif, s’il partait du cœur des filaments nerveux qui servissent à entretenir une communication facile et habituelle avec la langue, et si, comme les serments fréquents de la jeune dame l’avaient fait croire, il y avait eu quelque accord entre ces deux organes. Mais l’anatomiste, après s’être épuisé en vains efforts, se vit forcé à nous déclarer affirmativement qu’il n’y avait jamais eu de rapport entre le cœur et la langue de la défunte.

Je ne dois pas omettre de vous dire qu’à peine le scalpel eut-il découvert les premières voies du cœur qu’on vit un millier de filaments qui, tous entrelacés, semblaient se confondre. En les examinant avec soin, on reconnaissait que les uns étaient raccourcis, les autres étendus ; tandis que ceux-ci retenaient les mouvements, ceux-là les précipitaient. Tous les assistants convinrent unanimement que c’était-là la vraie cause de ces bizarres caprices du cœur qui les avaient tant étonnés du vivant de notre coquette, et que l’on avait si souvent comparés aux effets de la fusée qui, s’égarant dans le vague des airs, varie à l’infini ses mouvements, et qui, après s’être élevée avec majesté, s’élance subitement à droite , ensuite à gauche, et s’élève de nouveau pour éclater enfin avec fracas.

La substance du cœur était molle et légère ; elle offrait cent et cent petits conduits qui en pénétraient les diverses couches concentriques, semblables aux bulbes de certaines plantes.

Sur chacune de ces couches, on apercevait les images de ses nombreux amants, qui étaient si légèrement dessinées que l’attouchement du doigt suffisait pour les faire disparaître. On aurait pu les comparer à ces taches que forme sur le cristal ou sur le marbre poli une haleine humide.

Quel spectacle ! quel singulier assemblage offraient ces milliers de figures disparates ! des prélats, des chanoines, de jeunes clercs se trouvaient pêle-mêle avec des généraux, des magistrats, des financiers, des princes et de simples bourgeois.

Les couches du cœur ayant toutes été déroulées, le professeur parvint enfin à nous dévoiler sa partie la plus cachée, son centre. Comment croyez-vous qu’était faite cette partie dont personne jusqu’alors n’avait eu une juste idée ?… Entièrement vide ; mais dans ce vide on voyait flotter des ombres qui se succédaient avec la plus grande rapidité. C’étaient des diamants, des plumes, des carrosses, des robes, des agnus dei, des rubans ; en un mot, toutes les choses que cette jeune dame avait désirées pendant sa vie. Qu’il me soit permis de comparer ce spectacle si récréatif à celui qu’un enfant, dans les froides soirées de l’hiver, s’empresse de se procurer dès qu’il entend le son réjouissant de la vielle du porteur de la lanterne magique. Il voit des villes, des campagnes, des armées, des animaux divers, Adam notre premier père, M. Ramponeau, le soleil, la lune, etc., passer rapidement devant ses yeux ; tous ces objets lui plaisent, par cela même qu’aucun ne l’a fixé.

Le professeur approcha le cœur, objet de ses recherches, de la lumière d’une bougie placée auprès d’un miroir ; on vit à l’instant les veines qui lui étaient adhérentes se gonfler, et on entendit un petit murmure semblable à celui que laisse quelquefois exhaler le sein d’une fille timide, mais sensible ; on aperçut distinctement ensuite une petite boule légère, qui, se résolvant en fumée, se dissipa dans l’air.

Mesdames, il est essentiel de vous dire que ce cœur flottait habituellement dans une liqueur limpide et froide que contenait une substance molle. Cette liqueur avait été soigneusement recueillie, par le professeur, dans un tube de verre.

Vous avez certainement remarqué les effets de l’air atmosphérique sur la liqueur docile que contient le thermomètre ? Eh bien ! celle dans laquelle avait nagé le cœur de notre jeune dame offrait des effets presque semblables ; ce n’était cependant pas l’air précisément qui lui faisait ressentir ses influences ; il fallait, pour l’agiter diversement, varier les objets qu’on approchait d’elle. Un homme de bon sens, réfléchi, sage, modeste ou respectueux, s’avançait-il auprès de cette liqueur, elle s’abaissait aussitôt jusqu’au fond du tube, elle semblait fuir ; mais si un jeune élégant s’en approchait, elle s’élançait avec vélocité vers l’orifice du vase qui ne pouvait plus la contenir.

Cet essai ayant été répété depuis dans une assemblée de jeunes personnes des deux sexes, où le plaisir présidait, la liqueur fut dans une agitation constante, et si vive, que l’on croyait voir de l’eau bouillante. Elle était si sensible à toutes les impressions, qu’il suffisait de l’approcher d’un ruban nouveau, d’une coiffure élégante , de boucles d’oreilles à la mode, et enfin des moindres colifichets, pour la voir s’agiter à l’instant.

Je voulus faire l’acquisition de ce merveilleux instrument, et je priai un jour mon médecin de me le procurer à quelque prix que ce fût. Il rit beaucoup de ma prétendue simplicité, et il m’assura que toutes les jeunes femmes sont autant de thermomètres ou de frivolimètres de cette espèce.

Mesdames, je ne croirai jamais que mon médecin m’ait dit la vérité ; mais ce que je sais fort bien, c’est que l’on rencontre nombre de gens méchants et injustes qui, dans toutes les circonstances, cherchent à rendre tout votre sexe responsable des torts de deux ou trois d’entre vous ; ils osent dire, par exemple, que vous mettez tout le bonheur de votre vie à imiter les fleurs nouvellement écloses qui se laissent caresser par le papillon volage.

Si cependant ce que je crois impossible était, s’il était vrai que le cœur des femmes nage sans cesse dans une liqueur si légère et si surprenante, quelles louanges ne faudrait-il pas donner à celles qui, comme j’en citerais un très grand nombre, s’élevant au-dessus des sentiments vulgaires, joignent à tous les charmes qu’elles doivent à la nature, la pratique de toutes les vertus !
 
 

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(Lorenzo Pignotti, traduction anonyme [M. de Traversay], in L’Esprit des journaux, français et étrangers, tome V, deuxième trimestre, mai 1806 [Bruxelles : De l’Imprimerie de Weissenbruch] ; repris dans les Archives littéraires de l’Europe ou mélanges de littérature, d’histoire et de philosophie, tome neuvième, n° 25, Paris/Turingue : Xhrouet, imprimeur du Publiciste/Cotta, 1806, puis dans Le Nouvelliste français ou recueil choisi de mémoires, itinéraires, réflexions morales et critiques, etc., rédigé par Henry et Richard, tome sixième, livraison XXI, Pesth : Conrade Adolphe Hartleben, libraire, 1815. Gravure d’Albrecht Dürer, in Geoffroy de la Tour Landry, Der Ritter vom Turn, traduit par Marquart [von Stein], Bâle : 1493)