LE CHAT NOIR EN CAMPAGNE

 

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(in Le Chat noir, organe des intérêts de Montmartre, troisième année, n° 121, samedi 3 mai 1884)

 
 

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ÉLECTIONS MUNICIPALES DU 4 MAI 1884

 

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XVIIIe Arrondissement — Quartier Montmartre

 

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ÉLECTEURS

 

Qu’est Montmartre ? — Rien !

Que doit-il être ? — Tout !

Le jour est enfin venu où Montmartre peut et doit revendiquer ses droits d’autonomie contre le restant de Paris.

En effet, dans sa fréquentation avec ce qu’on est convenu d’appeler la capitale, Montmartre n’a rien à gagner que des charges et des humiliations.

Montmartre est assez riche de finances, d’art et d’esprit pour vivre de sa vie propre.

Électeurs !

Il n’y a pas d’erreur !

Faisons claquer au vent de l’indépendance le noble drapeau de Montmartre.

« La Butte », cette mamelle où s’allaitent la fantaisie, la science et tous les Arts vraiment Français avait déjà son organe « Le Chat Noir ». À partir d’aujourd’hui, elle doit avoir son représentant, un représentant digne de ce nom.

Rodolphe SALIS, qui, depuis trois ans, dirige, avec l’autorité que l’on sait, le Journal qui est la joie de Montmartre, nous a paru apte à cette mission.

Montmartre mérite d’être mieux qu’un arrondissement.

Il doit être une cité libre et fière.

Aussi notre programme sera-t-il court et simple :

1° La séparation de Montmartre et de l’État ;

2° La nomination par les Montmartrois d’un Conseil Municipal et d’un Maire de la Cité Nouvelle.

3° L’abolition de l’octroi pour l’Arrondissement et le remplacement de cette taxe vexatoire par un impôt sur la Loterie, réorganisée sous la régie de Montmartre, qui permettrait à notre quartier de subvenir à ses besoins et d’aider les dix-neuf arrondissements mercantiles ou misérables de Paris.

4° La protection de l’alimentation publique. La protection des ouvriers nationaux.
 
 

LE COMITÉ :

 

VILLETTE (Pierrot), 20, rue Véron.

POUSARD (R. P. La Cayorne), 84 bard Rochechouart

CHOUBRAQUE, rue Ramey, 38.

LEFEVRE, rue Ramey, 38.

MARION, 26, rue Letort.

MARCEL-LEGAY, 92, boulevard Clichy.

GERAULT-RICHARD, 44, rue des Abbesses.

DE SIVRY, 82, rue des Martyrs.

Ph. CATTELAIN, 27, rue du Ruisseau.

RANDON, 82, rue des Martyrs.

COQUELIN (cadet), 84, boulevard Rochechouart.

Jules JOUY, id.

Alphonse ALLAIS, id.

Léon BLOY, id.

Ch. LEROY, homme de lettres, 23, boulevd Barbès.
 

Vu et Approuvé : Rodolphe SALIS.

 
 

ÉLECTEURS,

Ce programme sera défendu avec une énergie farouche. — Je suis de ceux qui meurent plutôt que de se rendre.

Si je descends dans l’arène vous jugerez si ma devise, SÉRIEUX QUAND MÊME, est justifiée.

Électeurs, pas d’abstention. La postérité nous attend.

Vive Montmartre !

RODOLPHE SALIS.

84, Boulevard Rochechouart.

 

Candidat des Revendications Littéraires, Artistiques et Sociales.

 
 
 
 
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Tract électoral inséré dans l’exemplaire du Chat noir du 3 mai 1884 conservé à la Bibliothèque de France.

Source : Gallica

 
 

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AU LENDEMAIN DE LA DÉFAITE

 

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Bulletin du Chat Noir

 

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Messieurs les électeurs se sont prononcés. Allons, tant mieux ! Ils ont nommé ceux qui doivent défendre leurs intérêts.

Cette intelligence qui préside à toute manifestation du suffrage universel, s’est donné carrière, encore une fois, comme elle le fera toujours.

Il faut avouer qu’il y a quelques progrès. Ainsi le bourgeois, pesant, égoïste, est un tant soit peu éloigné de la table où s’étale le gâteau politique. On vote pour les conservateurs (nous savons ce que cela veut dire) ou bien pour les radicaux.

Quant aux bourgeois pour lesquels Gambetta avait trouvé le qualificatif dissimulateur d’opportunistes, ils sont assez gentiment repoussés.

J’aime le peuple parce que tous et tout en viennent, et je le méprise parce qu’il est bête. Il est bon, mais ce qui nuit à ses qualités, c’est la manie intolérable que lui ont infusée des ambitieux, de se gouverner lui-même.

Or, ce qu’il fait le mieux, c’est d’étaler chaque jour sa bêtise et d’autoriser, par cela, ses adversaires à le traiter de méchant.

Ainsi, cette femme tombe dans la rue et reste étendue inerte sur le seuil d’une porte cochère. Savez-vous quel est le premier, l’unique mot que trouvent les bons électeurs qui passent ? « Elle est saoule ! » Et si, de la foule, se détache un individu dont le cœur s’émeut, s’il vient un être près de cette femme, qui s’inquiète de savoir si elle ne meurt pas d’inanition, c’est un réac !

Cet exemple, que vous pourrez contrôler quand vous voudrez, est trop banal de vérité pour que j’y insiste.

En voulez-vous un autre plus frappant ?

Qui donc trouvera les plus beaux ricanements et les plus belles insultes à l’adresse du pauvre diable, que les gens du peuple ?

Les plus violents regards de mépris pour les bottines éculées, les plus venimeuses blagues pour le chapeau défoncé, partiront des yeux et des bouches prolétaires.

Clovis Hugues lui-même, le sympathique poète, député, et le plus ardent ami du peuple, a jadis reçu pas mal d’insultes de ceux pour qui il parlait et s’agitait. Et cela, parce que sa profession de candidat à la députation ne lui permettait pas de se payer des costumes étonnants et des chapeaux étincelants.

Dernièrement, je rencontre un ancien camarade de collège tombé dans ce que nous appelons une purée noire.

Sans sourciller à la vue de sa détresse, je le prends par le bras et me mets à lui parler des souvenirs d’antan, pour amener doucement des confessions sur ses lèvres.

Tous les goujats et ouvriers qui passaient avaient pour notre groupe des regards ironiques. Cela me laissait encore froid.

Écoutez la suite de mon récit qui, je l’affirme, est véridique. Nous entrons chez un chapelier, dans une très modeste boutique, pour faire donner un coup de fer au chapeau de mon camarade. Le chapelier regarde le couvre-chef, le retourne entre ses doigts d’un air dégoûté, puis, étendant le bras, dans un geste à la Brennus : « Je ne nettoie pas de chapeaux aussi sales. » Et le noble travailleur, partisan de la fraternité, nous tourne le dos. Rosser ce goujat ! C’était dangereux ; mon ancien camarade n’était pas assez propre pour se présenter devant des juges.

Cela n’est rien encore. Il y a des décrotteurs que le décorum fait qualifier de commissionnaires. Ces gens-là, par respect de leur profession, portent aux filles des billets et vous procurent avec intelligence (tel est le terme) des entrevues et des correspondances des plus pornographiques. Ils connaissent le quartier et, pour quelques pièces d’argent, vous conduiront, vous étranger, aux maisons illustrées par Duhamel. Ces gens-là ne doivent pas être très fiers, pensez-vous.

Tout en causant avec moi, mon pauvre diable d’ami place son pied sur la boîte à cirage du décrotteur.

Indéfinissable, le regard que l’électeur promène de la tête aux pieds du client ! Indéfinissable !

« Je ne cire pas des chaussures aussi mauvaises. »

Il fallait donc, de par le mépris des autres malheureux, que le malheureux restât dans sa misère. Le « væ victis ! », quand il vient d’en bas, est impitoyable, implacable.

C’est donc l’adoration de l’éclabousseur que je blâme dans le peuple. En effet, c’est le prolétaire qui a établi la fortune et la puissance du bourgeois, du bourgeois dont il contemple l’habit et la voiture, dont il admire également le gant qui lui présente la note à payer. Il s’extasie devant le parvenu qui le pressure et méprise le pauvre qui est son frère ; il oublie aussi le monsieur bien élevé qui est son véritable ami.

Voilà ce qui s’est toujours produit. Voilà ce que les élections de dimanche dernier sont venues quelque peu contredire. C’est pour cela que je constatais un léger progrès.

Dans deux ou trois mille ans, le suffrage universel aura, peut-être, du bon.
 

LÉO NIVERSAC.

 
 

AVIS

 

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Montmartre, paraît-il, ne veut pas être libre. Qu’il demeure esclave du reste de la capitale ! Salis, malgré le nombre considérable de voix obtenues, se retire dans son château d’Espagne politique.

Que l’ingratitude de Montmartre retombe sur les habitants de Montrouge !
 
 
 
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(in Le Chat noir, organe des intérêts de Montmartre, troisième année, n° 122, samedi 10 mai 1884)

 
 
 
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