AMAZ2
 

Que sera la vie sociale dans cent ans ? Comment le monde sera-t-il organisé, si nous tenons compte des progrès de la science et de la marche des idées ?

Chacun élucide ce problème à sa façon. C’est une mode, un petit jeu de société : on joue au prophète, ce qui ne fait de mal à personne, d’autant plus que personne de nous ne verra la réalisation de ces prophéties.

Ce serait même un jeu sans saveur, si chacun n’y mettait ses idées et son point de vue particulier. Les chrétiens croient à la pérennité de l’Église et ne constatent aujourd’hui que des progrès matériels bien indépendants, hélas ! du progrès moral. M. Edmond Haraucourt entrevoit dans l’avenir l’âge du gorille civilisé, du gorille qui aura remplacé l’homme sur la terre et deviendra peut-être le surhomme de Nietzsche, conservant quelques spécimens de notre race dégénérée dans un jardin zoologique quelconque.

M. Daniel Halévy entrevoit la faillite de la science, en ce sens que, du jour où la science aura trouvé l’aliment à très bon marché qui dispensera presque totalement du travail, l’homme ne songera plus qu’à ses plaisirs et tombera dans une telle dégénérescence que les épidémies les plus étranges ravageront l’humanité et rendront la terre presque déserte, si bien que la science interpellée ne trouvera pas d’autre solution que les unions sélectives et la reconstitution de la société sur les anciennes bases d’une aristocratie, d’une bourgeoisie et d’une classe « astreinte » ou soumise.

Tous les prophètes sont des prophètes de malheur, pour la bonne raison que nous n’avons besoin de personne pour nous inculquer l’espérance du bonheur. Nous ne craignons l’avenir que si l’on nous montre l’orage à l’horizon ; encore espérons-nous qu’il se détournera de notre route.
 
 

*

 
 

Cependant, il semble qu’on puisse sagement calculer les effets que produiront sur l’humanité les tendances actuelles et les découvertes nouvelles. Le passé ne nous enseigne-t-il pas l’avenir ?

Un Anglais, M. Wells, qui a longtemps été un fantaisiste, a entrepris cette étude en un livre très suggestif et sa philosophie ne manque pas d’aperçus ingénieux et de mots pleins d’humour. Mais il est darwinien, et il raisonne d’après Darwin. Il voit à brève échéance la fin de toute croyance religieuse et la société reconstituée non plus sur l’idée de la chute originelle et du travail-châtiment, mais sur l’idée de la sélection intellectuelle et physique, et sur la conviction du bonheur limité à la vie.

Rien n’est curieux comme cette perception de l’avenir, parce qu’elle exclut toute idée de socialisme et devient férocement aristocratique, condamnant sans pitié à mourir de faim tout individu incapable de s’adapter au milieu social.

« La charité, la philanthropie, le sentiment 
du bien accompli, ce n’est là, dit-il, que le moins
 répréhensible des plaisirs inutiles de la vie. » Il
 y aura toujours une classe-rebut, une portion
 de l’humanité destinée à être submergée, roulant fatalement vers l’abîme, et il n’y a rien à
 faire pour la sauver.

Quant au capitalisme, M. Wells le voit triomphant dans l’avenir par les valeurs mobilières
 qui se multiplieront à l’infini et dépasseront
 cent fois la somme des valeurs immobilières.
 Le seul socialisme possible, ce sera la municipalisation de certaines entreprises d’utilité commune, comme l’éclairage, le chauffage, l’électricité, d’autres encore.

Et il croit aussi à la fin prochaine du mariage indissoluble et monogame. Il croit à un avenir 
qui rendra l’union libre respectable, mais il ne
 nous dit pas comment les enfants seront élevés,
 ni comment cette humanité affranchie de toute 
croyance et de tout respect, de tout frein moral
 et de toute idée de famille, pourra éviter ce que 
M. Daniel Halévy a prévu, une dégénérescence 
fatale.

Hors de ces conceptions purement fantaisistes, M. Wells a des aperçus qui paraissent
 assez justes sur les conséquences des progrès
 matériels.

Pour en juger plus sûrement, il faudrait savoir quelles découvertes nouvelles fera la science 
au cours du vingtième siècle, car telle invention,
 dont nous ne nous doutons pas, pourra modifier les conditions de la vie.

De ce que nous voyons, on peut calculer, en effet, que la vapeur et le charbon ont faut leur temps, notamment le vieux système de la pompe, appliqué encore à la locomotive, aux machines industrielles et aux bateaux à vapeur. Déjà, la turbine a fait son apparition dans les destroyers anglais, donnant une vitesse de quarante et un kilomètres à l’heure à la Vipère, qui disparut un jour, on ne sait comment.

C’est le moteur à explosion employé par nos automobiles, qui paraît être l’agent propulseur de l’avenir, à moins que l’électricité n’accapare à peu près tout, chemins de fer, industrie, automobiles sur routes, cuisine, chauffage, éclairage, machines à coudre et ventilateurs pour enlever la poussière des appartements à la place des domestiques qui deviendront bien vite très rares et de plus en plus exigeants.

Les chemins de fer ne pourront soutenir la lutte contre les automobiles que s’ils se transforment complètement avec un écartement des rails beaucoup plus grand, des voitures bien plus larges, plus stables, plus confortables, où on pourra lire, écrire, se promener, dîner, dormir et se faire raser, sans la moindre secousse, malgré une vitesse de cent cinquante kilomètres à l’heure. On y trouvera, sans doute aussi, un bar, une librairie et des cabines de bain.

Les bateaux à vapeur iront en trois jours à New-York.

On fera des routes spéciales pour les automobiles, des routes unies, inclinées dans les tournants, et ne croisant une autre route que par-dessus ou par-dessous. La vitesse des automobiles sera facilement de cent kilomètres à l’heure. Les omnibus eux-mêmes et les fiacres, débarrassés des chevaux, feront cinquante kilomètres à l’heure, ce qui sera peut-être la plus grande des transformations de l’avenir.

Les routes actuelles subsisteront pour les piétons, les chevaux, les voitures et les cycles, et cela fera tant de routes qu’il ne restera plus de terrain pour cultiver le blé, surtout avec l’organisation de la cité nouvelle.
 
 

*

 
 

Les machines agricoles ont déjà rendu bien des bras inutiles à la campagne, et les grandes villes ont prodigieusement augmenté au dix-neuvième siècle. Londres a septuplé. Mais qu’est-ce que Londres avec ses communes indépendantes, sinon une expression géographique ? C’est pourtant l’image de la grande ville de l’avenir, avec la cité au centre, la cité où les maisons seront de plus en plus élevées et où se concentreront les affaires, le gouvernement, les intrigues et les plaisirs.

L’intellectualité n’y restera plus prisonnière ; elle suivra l’exode de la population qui de plus en plus voudra de l’hygiène, de la lumière, de 
l’air, un bout de jardin, une maison à soi, et 
cherchera cela à la campagne, aux environs de
 la ville, avec des moyens faciles de communication. Les grandes villes se sont congestionnées ; elles tendent maintenant à dénouer leur 
ceinture et à s’étendre sur la campagne. Rome
 n’est plus dans Rome ; elle est hors de ses murs,
 mais il en résulte que la campagne n’est plus la campagne, et que la ville de l’avenir, c’est Asnières, Ville-d’Avray, Versailles, Saint-Germain, L’Isle-Adam, et, plus loin encore, Beauvais, Meaux, Fontainebleau, puis Amiens, Chartres, Orléans, Épernay, tout ce qui sera à une heure de voyage, terme constant de toutes les villégiatures pour ceux qui ont affaire chaque jour dans la cité.

Un Parisien pourra habiter Orléans, venir tous les jours à son bureau, à Paris, rentrer chez lui pour dîner, revenir pour le théâtre et rentrer encore à une heure du matin.

Nous disons Orléans, mais c’est à la campagne que se feront ces agglomérations par groupes sympathiques, chacun recherchant le voisinage de ses semblables, en sorte qu’il y aura un faubourg Saint-Germain à cinquante kilomètres de Paris, un Belleville à soixante et un quartier élégant peut-être dans la forêt de Rambouillet.

Que restera-t-il de la campagne ? Les affiches monstres ne remplaceront-elles pas les arbres, et les vaches laitières trouveront-elles encore de quoi brouter ?

Ces agglomérations de villas seront desservies par toute espèce de moyens de transport. Par le téléphone, on demandera à la cité ce dont on a besoin, et des tubes pneumatiques feront les livraisons en quelques instants.

La cité n’aura guère que des bureaux et des lieux de plaisir : théâtres, concerts et promenades publiques où l’on aura encore plaisir à se rencontrer et à se montrer. Des trottoirs, roulants et abrités, avec sièges confortables, kiosques et bureaux de tabac, desserviront les rues, en hauteur ou sous terre ; plus de chevaux salissant les rues qui seront bien tenues et réservées aux cycles et automobiles. Des ascenseurs relieront les différents étages des moyens de transport.

Les grandes écoles émigreront aussi à la campagne.
 
 

*

 
 

La maison de campagne ne sera plus construite en pierre, ni en briques, mais avec une double cloison légère, à l’abri du feu, de l’humidité, du froid et de la chaleur, peut-être en ciment armé. Tout y sera confortable et organisé pour se passer de domestiques et, s’il en faut encore, ce seront les employés d’une grande entreprise spéciale qui viendront, à heure fixe, nettoyer, jardiner, chacun selon sa spécialité. Le plus souvent on aura des aliments préparés en boîtes, et l’on n’aura qu’à leur donner la température voulue sur un réchaud électrique, qui sera placé sur la table même de la salle à manger.

On continuera à s’habiller en suivant les modes qui n’auront rien de pratique, et le snobisme sera plus florissant que jamais.

Mais ce qui augmentera aussi, c’est le nombre des ingénieurs, des mécaniciens et des chimistes. Que les jeunes gens en prennent bonne note : l’avenir est là, mais qu’ils se souviennent aussi que tout le monde devra savoir l’anglais, le français et l’allemand, les trois langues de l’avenir, le français pour la pensée humaine, l’allemand et l’anglais pour les affaires.
 
 

*

 
 

Si, au sacre de Napoléon Ier, un homme avait pu connaître, par une révélation ou par une divination surprenante, toutes les inventions et les découvertes du dix-neuvième siècle : chemins de fer, bateaux à vapeur, télégraphie électrique, photographie, gaz, lumière électrique, téléphone, phonographe, télégraphie sans fil, radioscopie, radium, canons portant à quatorze kilomètres et vitesses de cent kilomètres à l’heure pour les transports, cet homme, troublé par une telle perspective, aurait aussitôt conclu à une complète transformation sociale et politique à la fin du dix-neuvième siècle.

Or, nous vivons à peu près comme on vivait en 1804, à la différence près des moyens de la vie, et notre idéal n’a pas changé. Napoléon Ier disait, à Sainte-Hélène : « Dans cinquante ans, l’Europe sera républicaine ou cosaque. » Un siècle a passé, et l’Europe n’est ni républicaine, ni cosaque. L’horizon est toujours plus loin que nous ne le croyons. L’idéal surnaturel
 survit aussi et vivra toujours avec l’idée de fa
mille et de propriété, parce que là seulement
 est la base du devoir et du progrès moral assurant la conservation et l’amélioration de la race.

Malheureusement, les siècles de progrès matériel ne sont jamais des siècles de progrès moral. L’humanité est incapable d’avancer sur deux voies parallèles.
 
 

_____

 
 

(Louis de Meurville, in Le Gaulois littéraire et politique, trente-neuvième année, n° 9672, jeudi 7 avril 1904 ; illustration extraite d’Amazing Stories, avril 1928)