FIN1
 
 

Des récits péruviens, bien contés, bien traduits, supérieurement intéressants (1). Nos lecteurs pourront en juger par celui que nous publions aujourd’hui, et que Victor Flama traduisit de l’espagnol.
 
 

POLICE EN FORÊT

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Il faut d’abord, pour bien faire, s’arc-bouter de toutes ses forces contre la tortue en fuite, la culbutant d’un seul coup pour qu’elle reste là, les quatre pattes en l’air comme des tiges. C’est comme ça que l’on connaît si elle vaut d’être cuite. Puis, d’un coup de machette, on fend la moitié de la carapace et, sur cette casserole naturelle que le « père soleil » a accordé aux hommes de mon pays, on fabrique un mets digne des Incas et des dieux. Julien Vidal suivait à la lettre ces instructions professionnelles d’une très vieille Indienne, pendant que vingt tortues géantes couraient se jeter au lac voisin avec un bruit de claques. Un cri déchirant l’arrêta net. Non, ce n’était pas le singe hurleur. Il courut les cent mètres qui le séparaient de sa cabane, étonné de voir passer au galop des porcs sauvages, suivis de près par une danta superbe.

« C’est toi ? » cria-t-il devant la porte, angoissé.

Silence. Dans la cabane gisait sans connaissance sa jeune femme, mordue par un de ces petits serpents qui n’attaquent guère les hommes. Bien entendu, il essaya le remède héroïque : un peu de poudre sur la morsure, le feu qui fasse éclater le sang et la guérison probable après. C’est alors seulement qu’il remarqua l’agitation croissante de toutes ses bêtes apprivoisées : le petit macaque à tête de moine, frappant sur sa chaîne de fer, l’ara somptueux qui, le bec serré à une canne du plafond, en éparpillant ses ailes, éblouissait comme une palette. Même les petites lucioles attachées que sa jeune femme portait souvent au cou en collier de lumières vivantes, avaient allumé leurs lampes verdâtres pour mieux voir autour. Quel danger flairait-on au loin ?

Julien Vidal, arrivé quelques mois auparavant dans ce coin perdu de Loreto, ignorait beaucoup de la forêt vierge. Et ses serviteurs indiens, qui étaient au loin maintenant, à quelques kilomètres sans doute, en train de ramasser le pot de gomme au pied des arbres saignés ! Un désespoir total le prit un moment comme une colère ; mais c’était un homme énergique qui ne s’attardait pas sur ses malheurs et, après avoir sommairement pansé sa femme, il sortit pour contrôler, sous la lune naissante, à peine jaunie, le spectacle bizarre de la forêt.

À voir tomber au loin des branches et des noix, on devinait une fuite des singes. Les bêtes se sauvaient, retentissantes, et cela fait un bruit peu rassurant pour un homme de race blanche qui a les nerfs délicats. De tous côtés, on ne voyait que la terre brune ; mais, par instants, on eût dit qu’elle remuât comme une mer, avec une petite phosphorescence au bout des vagues. Cela s’approchait en marée concentrique autour de la cabane noire.

Non, la terre n’avait pas, sous la lune, cet éclat sombre et métallique ! Tout doucement, les vagues avançaient, se précisaient et, après une heure d’attente immobile, Julien Vidal put deviner, avec un hérissement de tout son être, les têtes brunes des fourmis géantes.

C’était la « police, » comme on disait au pays, l’invasion des bêtes avides qui entourent une maison, y mangent tout et s’en vont ailleurs. Il faut déguerpir tout de suite, en leur laissant la cabane pour quelques jours.

Le petit singe se mit à sangloter comme un enfant et l’ara s’arracha les plumes avec un désespoir comique, laissant flotter, comme des pétales, les couleurs les plus « avant-garde. » Julien Vidal calculait qu’il aurait pu, à la rigueur, courir vers le lac des tortues en marchant sur les fourmis géantes, au risque de tomber à jamais ; mais c’était une chance enfin. Et sa jeune femme, qu’en faire ? Elle dormait maintenant, épuisée de douleur et de fatigue nerveuses. La porter sur ses épaules, impossible ! Il valait mieux se barricader ici, en calfeutrant les jointures avec du caoutchouc amolli. Il écraserait facilement les fourmis audacieuses qui viendraient à se faufiler entre les cannes mal assemblées de la cabane. Au risque d’étouffer, Julien Vidal prépara dans son fogon rustique, sur de petites carapaces vidées, de l’eau bouillante qu’il verserait sur les bêtes, au besoin. Un siège, un vrai siège ! Et il souriait déjà, sûr de sa vigilance.

Cela commença par un petit grignotement doux comme un appel de souris. On devinait que l’avant-garde de cette armée immense et sombre, étendue sur un kilomètre, montait en rangs pressés sur les parois et les toits de la cabane en y cherchant une fissure.

Julien Vidal collait son oreille au mur des cannes vides pour y écouter les bruits : le grattage léger des petites mâchoires implacables, un double rang de fourmis inspectrices, qui montaient porter sans doute un message à leurs compagnes.

Un déclic lui fit tourner la tête. Il se jeta sur la fourmi tombée du toit avec une rage absurde, en riant, tout de suite après, d’un rire nerveux. Voilà comment ou les écrasait sous la botte ! Alors, très adroitement, il badigeonna le toit d’un peu de caoutchouc amolli qui y resta collé en dégageant une fumée nauséabonde. Il eut ainsi une bonne heure de répit qui se passa dans l’attente. À demi rassuré, il embrassait sa femme endormie et venait ajouter des brindilles sous la carapace des tortues, où la shiringa devenait presque liquide au feu très rouge. L’attente et les dangers lui avaient brisé les nerfs. Puisqu’on n’entendait plus de bruits, c’était clair que les fourmis géantes avaient tourné bride vers une case moins difficile.
 
 

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Vers cinq heures du matin, il se réveilla brusquement au cri du petit singe qui se défendait mal en tuant avec sa queue et ses dents des centaines de fourmis géantes. Par quel trou de bête souterraine avaient-elles pu entrer ainsi ? Le sol, les murs en étaient couverts et, dans la pénombre aux reflets rouges, reluisaient leurs yeux intelligents. Partout un flot brun, comme une eau de source que l’on voit sourdre et qui monte.

Julien Vidal se mit à en écraser des milliers, un peu égaré déjà, et il vida par terre ses calebasses d’eau bouillante, en ouvrant la porte de la cabane pour mieux voir. Sous la lune, accroupie comme un fauve parmi les déchirures de la forêt, remuait partout la marée brune et montante des fourmis silencieuses. Elles firent irruption dans la cabane, entre les bottes même du cauchero, qui dansait sur leurs corps écrasés une danse de mort et de rage. Tout un tapis de fourmis mortes s’amoncelait déjà avec la couleur des feuilles d’automne. Mais la ruée continuait toujours, exacte et sans bruit. Les murs de la cabane disparaissaient sous le pullulement de cette vermine et, sur les lucioles agonisantes, tout un bataillon s’acharna.

Les voici maintenant qui montaient vers le hamac de la malade, en suivant les cordes de lianes attachées au plafond. Julien Vidal eut l’impulsion de grimper par les murs et d’emporter sa femme à travers le paysage des fourmis, en culbutant sur elles, jusqu’au lac des tortues, où il trouverait son radeau et le salut. Une peur atroce de trébucher avec ce poids sur ses épaules, un égoïsme inconnu de lui-même lui montèrent aux lèvres comme un hoquet. Se sauver à toutes jambes de cette mort affreuse !

Dans l’aube livide qui écumait déjà sur la forêt, en bondissant comme un fauve, en trébuchant comme un homme ivre, pour s’arracher, après la chute, les fourmis collantes, il put atteindre le radeau.

Cinquante tortues étaient là, bouées abandonnées. Un petit singe craintif s’était embarqué sur l’une d’elles, ne se trouvant pas assez à l’abri sur les arbres.

Quand, quelques jours après, Julien Vidal put retourner à sa cabane vide, il n’y trouva que des os dispersés. La « police » avait avait fait son œuvre.
 
 

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(1) Éditions Excelsior (les Cahiers Latins), 27, quai des Tournelles.
 
 

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(Ventura García Calderón, « Les bonnes feuilles, » in La Lanterne, journal politique quotidien, cinquante-troisième année, n° 18096, lundi 21 février 1921 ; repris le soir même dans Le Rappel, n° 20548 ; illustration de Virgil Finlay)