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I

 
 

Renversé aux coussins de son aéroplane, les yeux un peu fermés et voilés par un demi-vertige, fouetté par le vent de la course, Henri Dumont ne voyait presque pas les ailes étendues, étincelantes de blancheur, de sa machine volante et la silhouette de son chauffeur, assis à côté de lui, à la direction ; le monde entier n’était plus que du bleu, du bleu uni, clair et frais, au milieu duquel il flottait, le corps et l’esprit d’une légèreté délicieuse. Le chant monotone et doux du moteur, la couleur toujours égale et trop vive du ciel, le glissement régulier de l’air sur ses joues le renversaient encore, l’endormiraient bientôt ; il décida de se réveiller et, d’un mouvement nerveux de son corps qu’il redressa, de ses yeux qu’il ouvrit, il ressaisit la réalité.

« Je vais reprendre la direction, » dit-il.

Il se lève et, tandis que le chauffeur debout maintient d’une main le volant, il s’assied à sa place. La nacelle, sans arrêter sa course, oscille, tangue comme une frêle barque dans l’océan du ciel, prête à chavirer.

Dumont revoit d’un coup d’œil les manettes du moteur ; dans sa mémoire, il les fait toutes jouer : voici celle de l’hélice droite, celle de l’hélice gauche, le gouvernail de profondeur. Bien éveillé maintenant, devenu l’esprit du grand oiseau planeur, tendu en avant et ses yeux courant plus vite, il sent, à l’ordre de ses doigts, la voiture vivante vibrer sous lui, hésiter et enfin filer comme une flèche quand la corde de l’arc se détend en claquant. Les rouages, les hélices, les ailes blanches sont un prolongement de lui ; c’est son cœur battant qui envoie son sang dans la souple machine ; et c’est bien de ses faibles muscles et de sa volonté bandée qu’il troue le ciel, le fend et le possède.

Un petit hélicoptère, vibrant de toutes ses hélices, le dépassa sans effort. Dumont atteignit ensuite un aérobus qui ronflait lourdement sur place, comme un bourdon maladroit ; il le frôla du bout de son aile, d’une envolée précise qui trembla cependant un peu en traversant le sillage de la grosse machine. Avec un fracas solennel de voiture officielle, un break volant de la maison Cook les croisa et s’enfuit, emportant ses Anglais échelonnés.

Les hélicoptères se multipliaient maintenant et peuplaient le ciel joyeux ; ne pouvant plus percer l’air en droite ligne, ils faisaient des courbes brusques, redressaient leur route, la tordaient de nouveau, avec les mouvements harmonieux des souples poissons d’une estampe d’Hokousaï. On voyait à la sûreté légère de leurs évolutions qu’ils n’avaient pas conscience d’être des corps pesants, – ou plutôt qu’ils avaient gardé de l’ancienne notion de pesanteur ce qu’il fallait seulement pour éprouver la volupté d’en être continuellement vainqueur.

Les planeurs glissaient entre eux, les ailes ouvertes. Ils devenaient rares, en cette année 2009, car les appareils à hélices, plus faciles à conduire, se moquant mieux du vent, commençaient de les remplacer. Quelques sportsmen continuaient de les manœuvrer quand même, parce qu’ils aimaient leur grâce et l’habileté qu’ils avaient ainsi l’occasion de développer.

Ce jour-là, justement, l’aéro-club avait organisé une course d’aéroplanes. Cette lutte entre les voiliers de l’air, en un temps d’hélicoptères, serait sans doute comparable aux régates du siècle passé qui jouaient sur la mer avec des bateaux à voile, malgré le triomphe définitif des bateaux à vapeur.

Dumont devait courir.

Il apercevait déjà à l’horizon, immobile en plein ciel, une masse noire qui se mit à frémir, à papilloter, devint une fourmilière volante, parut accourir en grossissant étrangement et montra bientôt qu’elle était formée d’une multitude de voitures pressées l’une contre l’autre. Cette masse noire s’allongea, se divisa et Dumont, qui venait vers elle à la dernière vitesse de son moteur, distingua nettement les véhicules rangés en deux longs serpents noirs parallèles, de chaque côté d’un ruban bleu du ciel, immense plancher fictif sur lequel allait se disputer la course.

Il fut obligé de ralentir son allure ; l’espace s’épaississait dans tous les sens, autour de lui, et il avait peine à maintenir son vol plané dans cette ruche bourdonnante. On se touchait de si près, on était si loin des habituelles sensations d’espace libre, qu’on aurait pu se croire redescendu sur la terre dans une foule étouffante. Impatient, il se laissa tomber à un plan inférieur, se dégagea de cet essaim de grosses mouches importunes, retrouva le ciel au-dessous, passa sous un toit trépidant d’hélices et remonta dans la route de lumière qui était le champ de course.

Un câble, retenu à ses extrémités par deux forts hélicoptères, traversait le large chemin bleu. Dumont vint s’y accrocher, à côté de ses concurrents, éteignit son moteur et attendit : il ne devait partir que le dernier.

Un à un, les planeurs pendus au-dessus de l’abîme lâchaient leur amarre, à un signal donné ; on voyait les longues boîtes inertes, les grandes ailes gauches tomber dans le gouffre du ciel, mais bientôt s’appuyer sur l’air, se redresser, prendre une âme, s’élever et s’enfuir en planant, – mouettes géantes, libellules fantastiques.

Il y eut un effarement, des cris inquiets : un des planeurs, le numéro 5, était emporté par le vent ; il ne fut bientôt plus, au-dessus des têtes levées vers le ciel éblouissant, qu’une petite tache qui changea brusquement de route, se dirigeant vers le Sud.

« C’est Henri Dumont…

– Dumont de l’Aéro-Club ?

La course est finie, le ruban tremble et se brise ; toutes les voitures s’éparpillent, comme un essaim d’abeilles dont on renverse la ruche.

Bientôt, le mouvement s’organise vers Paris ; et, en petite vitesse, on se coudoie, on se dépasse, on s’envoie des coups de chapeaux et des paroles aimables ; des chauffeurs s’accrochent, puis séparent leur vol : « Faites donc attention, vous ! » Cependant qu’à l’écart, ou même entre les promeneurs, dans de longs sifflements, passent et disparaissent quelques fous qui font de la vitesse.
 
 

II

 
 

Il y a très longtemps de cela, la Terre était immense. La mer était quelque chose d’imprécis et de terrible sur quoi l’on s’embarquait, incertain du retour, résolu à risquer la mort dans la tempête, pour aborder après un long voyage à une terre promise.

Les routes de terre étaient aussi longues que les routes de mer. Les vieilles gravures montrent l’arrivée de la diligence sur la grand’place de la ville. L’aubergiste, son bonnet à la main, accueille les voyageurs qui sortent de leur boîte, émerveillés d’avoir échappé aux voleurs et aux précipices et de respirer enfin. Les maisons n’ont pas la figure des maisons de chez eux, les gens et les costumes sont nouveaux ; c’est un autre air, un autre monde.

Les chemins de fer rayèrent le vieille terre de leur double ligne brillante ; les trains sortirent des gares en sifflant, au milieu des signaux de toutes les couleurs ; ils tirèrent les villes l’une vers l’autre et commencèrent à mêler les pays. Des bateaux emmenèrent hiverner en Égypte les Parisiens qui partaient pour Nice les années précédentes.

Les locomotives, lasses de marcher sur deux rubans tendus, sortirent des rails et filèrent sur les routes : les autos glissantes, ronflantes et beuglantes, jetaient des paquets de poussière à la face de ceux qui se servaient encore pour avancer de chevaux ou même de leurs pieds.

Les routes d’autos et les chemins de fer ne perdaient pas leur temps, comme les routes d’autrefois, à courir dans les plaines, à escalader les collines en faisant des lacets et à franchir les montagnes en choisissant les cols ; mais elles enjambaient les vallées sur des ponts gigantesques et trouaient les montagnes de longs tunnels.

Ce treillis de routes rapprochait toutes les parties de la terre, comblait les vallées, effondrait les montagnes. En resserrant ses mailles, il réduisait la Terre et la nivelait.

Les lourds bateaux, forts de puissantes machines, enlevèrent le frisson du danger aux plus longues traversées. La Méditerranée cessa d’être le pays merveilleux d’Ulysse ; les grands chocolatiers du XIXème siècle n’y rencontrèrent, dans leurs croisières, ni Circé, ni le Cyclope. La Méditerranée qu’Hérodote appelait la Mer devint un lac ; l’Océan s’ouvrit, puis se referma, vaincu à son tour. Les dragues des Océanographes n’accrochèrent point de sirènes et les sous-marins, s’étant promenés dans les forêts du fond de la mer, la vidèrent de tout son mystère. Et les abîmes furent ainsi comblés.

Déjà, on s’efforçait à s’arracher de la terre petite et plate, pour trouver de l’espace franchir, de l’air à respirer. On prit les vieux ballons ,auxquels se pendaient depuis longtemps des impatients enfermés dans une petite corbeille et qui se confiaient ensuite aux vents ; ces vieux ballons, on les étira, on les allongea, on adapta à leurs nacelles des hélices qui, jusqu’à ce jour, n’avaient su que battre l’eau, mais apprirent vite à s’appuyer sur l’air.

Les aéroplanes bondirent et retombèrent en se cassant une aile. Puis, un jour, ces libellules aux ailes ouvertes, immobilisées en vol plané, glissèrent mollement entre deux couches d’air.

Les moteurs étaient devenus plus forts, on cassa les ailes inutiles ; des hélices ronflèrent tout autour de la nacelle et l’hélicoptère entra dans l’air, s’éleva sur lui, en se vissant dans sa masse avec ses hélices tournantes.

N’étaient-ce pas les autos d’autrefois, de plus en plus hardies, qui venaient de s’envoler ainsi ? On les avait vues, les autos de course à la proue tranchante, allongées en bêtes de vitesse, bondir à droite et à gauche quand on leur donnait le signal du départ, et il fallait tenir le volant d’une main ferme pour les obliger à prendre le fil de la route. Enfin victorieuses, elles venaient de se dresser d’un vigoureux coup de rein et de piquer une tête vers le ciel, en cassant au passage le toit de branches feuillues des platanes de la Route.
 
 

*

 
 

On dit que Pythagore enseigna, le premier, que la Terre est ronde. Avant lui, la Terre était plate ; elle s’étendait toujours, toujours, promettant des Paradis terrestres à découvrir et, tout au bout, elle se confondait avec le ciel. Voyez-vous ce démiurge saisir la Terre de ses deux mains géantes, élever dans les airs ce plateau chargé d’hommes et de femmes hurlant de haine ou d’amour et tordre ce plateau dans un effort magnifique, le courber, le façonner en une boule ? Et puis, beaucoup plus tard, Galilée prit cette petite balle et la lança, de toutes ses forces, dans le système fantastique des mondes. Cependant, les habitants de la Terre ne s’en aperçurent pas et, ayant entendu les paroles de ces deux fous, ils déplièrent la Terre dans leur imagination, l’étalèrent de nouveau et la fixèrent au centre du monde. Courbés sur elle, sans lever les yeux vers le ciel, ils s’appliquèrent à la connaître et à l’aimer, jusque dans ses moindres coins.

Mais, quand il ne resta plus aucun pays à découvrir, quand les courses d’auto eurent fait le tour du monde, quand les glaces du Pôle et les peuplades de l’Afrique purent être visitées par les tournées Cook, quand l’Inde et le Japon ne furent plus que des Musées pittoresques appendus à des lignes de voyages circulaires, il fallut bien convenir que Pythagore et Galilée avaient raison, que la Terre est ronde et qu’elle est petite.

La face de la terre apparut à tous contractée, flétrie, ridée comme la figure d’une vieille femme, les mâchoires effondrées, les joues creuses, les yeux chassieux, irrémédiablement triste. Les hommes se redressèrent alors ; un bel effort d’évasion les enfiévra.

Paris, le premier, construisit au-dessus de ses toits de hautes tours de fer dont la plate-forme supérieure était un départ pour le ciel : les petites machines volantes la repoussaient du pied pour s’élancer.

De la rue, en voyait, en levant la tête, les charpentes de fer, jaillissant chaque jour plus nombreuses, former les montants d’un immense métier entre lesquels d’innombrables navettes, les hélicoptères, tissaient interminablement une trame qui se défaisait à mesure. Et ceux qui marchaient encore sur le pavé sentaient bien qu’ils étaient un étage au-dessous de la vie normale ; entre les murs des maisons, ils croyaient être au fond d’un fossé, dans le lit d’un fleuve vidé de son eau.

Quand on descendait d’une voiture de l’air, on étouffait dans les maisons attachées au sol ; les pièces étaient trop étroites, avec des fenêtres ouvrant trop bas ; les poumons s’étaient habitués à plus d’air et les yeux à plus d’espace. Alors, certains voulurent arracher leur maison de la vieille terre et la suspendre au-dessus de la ville.

L’architecture, qui dormait un peu, poussée par un besoin nouveau, se réveilla. Deux siècles avant, au XIXème, la Galerie des Machines et la Tour Eiffel avaient montré ce qu’on peut construire avec du fer, en se servant des vieilles découvertes techniques de la voûte romane et de l’ogive gothique ; et le pas était grand du temple grec à la Galerie des Machines de 1889. Au XXIème siècle, on fit un pas plus grand encore.

Une activité fiévreuse, semblable à celle qui avait inventé les cathédrales, planta dans Paris les assises d’une ville aérienne. Des arceaux monstrueux enjambèrent les vieilles maisons, d’autres arceaux se greffèrent de ceux-ci ; au fracas assourdissant du fer que l’on rivait, une broussaille métallique étreignit la ville tout à coup obscurcie ; broussaille dont les plus hautes branches jaillirent dégagées et libres en plein ciel, se gonflèrent à leur pointe, s’épanouirent et soutinrent enfin dans l’air, comme un gros fruit, une maison aux larges fenêtres ; les petits autos volants purent ainsi s’accrocher, pour se reposer, au balcon des vestibules.

Même des assoiffés d’air voulurent que chaque pièce de leur maison ouvrit par ses quatre murs des fenêtres dans l’air : la maison dut éclater comme une grenade mûre, se fragmenter en une grappe dont chaque grain était une pièce ; des passerelles vertigineuses, longues et souples, comme les ponts de lianes tremblants au-dessus des rapides, étaient lancées d’une pièce à l’autre et réunissaient les grains de la grappe.

Des règlements municipaux prescrivirent un ordre d’alignement à ces fruits aériens. L’Hôtel de Ville et les ministères consentirent à abandonner le Paris obscurci et à monter jusqu’au Paris nouveau.

La belle ville fantastique que n’avait pas rêvée Shéhérazade lança ses rues bleues suivant les trois dimensions de l’espace ; des rues horizontales, comme les bonnes rues à chevaux de nos aïeux, mais superposées à des hauteurs différentes, coupaient des voies verticales et obliques. Les plans de la ville, difficiles à dessiner, durent être faits nombreux d’après des coupes imaginaires de cette monstrueuse ruche vibrante.

La principale rue était verticale ; les rues horizontales, qui allaient à elle comme les rayons de la roue au moyeu, y déversaient une multitude d’hélicoptères ; ceux-ci changeant de direction, montaient ou descendaient dans le large puits de lumière, ascenseurs rapides et bizarres, glissant sans secousse le long de cordes invisibles, dans une cage d’air.

Tout en haut, l’avenue verticale se terminait par une couronne de triomphe, car on ne faisait plus depuis longtemps ces arcs à la mode romaine qui s’appliquaient sur le plan de la terre, mais d’immenses couronnes pendues au dehors de la ville, portes rondes du ciel. Les hommes les élevaient comme un hommage à leur propre génie ; c’était leur cri de victoire, plus beau que cette maigre branche de laurier que les Anciens plantaient au faite de leur maison, quand ils en avaient terminé la chétive construction. Le faisceau des planeurs et des hélicoptères montant l’avenue passait par la filière puis se dissociait et se répandait dans les plaines du ciel.

Peu à peu, le vieux Paris fut submergé, débordé par les fondations de la nouvelle ville. On abandonna les pauvres maisons de pierre aux ouvriers ; puis les miséreux seuls acceptèrent de les habiter ; et ce fut à dans une demi-obscurité perpétuelle qu’un peuple rampant se mit à grouiller dans la vermine, progressivement enfoui loin de la vie, comme Pompéi sous les cendres ou la ville d’Ys sous les eaux.

Le soir, la ville vivante s’illuminait et les maisons abondamment vitrées étaient suspendues, comme d’énormes lanternes, entre le vide noir d’en bas – l’ancien Paris mort – et le noir d’en haut – le ciel que trouaient en fusées les phares des autos volantes.

En 2009 vivait encore à Paris une vieille femme centenaire qui avait passé les premières années de sa vie dans les maisons de la terre. Assise, paralysée, elle s’entourait de paravents pour ne pas voir à travers les grandes verrières de la chambre les bizarres voitures qui passaient dans tous les sens. Elle pouvait ainsi oublier qu’elle ne reposait pas sur le sol ; mais parfois, levant la tête, elle voyait courir sur le mur, au-dessus des paravents, les ombres fuyantes et désordonnées qui venaient de la rue ; alors, elle croyait sentir la maison osciller sous le vent et craquer dans son armature, et elle fermait les yeux parce qu’elle avait le vertige.
 
 

III

 
 

Quand, au départ de la course, Henri Dumont vit qu’il était emporté par le vent, il tâcha de lutter contre lui à grands coups d’hélices ; mais il s’aperçut alors qu’une de ses ailes pendait, cassée à sa racine : il fallait atterrir au plus tôt.

Le planeur faisait des efforts désespérés pour n’être pas chaviré et il titubait comme un gros papillon. Une brusque saute du vent tenta d’arracher l’aéronaute de son siège et de le projeter dans l’abîme ; Dumont n’eut que le temps de se cramponner au volant, comme le pilote d’une barque perdue s’accroche à la barre folle ; et, sans même essayer de diriger sa chute, recroquevillé, la tête enfoncée dans les épaules, il attendit le choc qui allait le broyer sur la terre dure.

L’appareil saisi, secoué par le vent vainqueur, tournoya, pareil à une feuille morte, puis tomba verticalement ; l’homme eut la conscience de n’être plus qu’un caillou lancé que rien ne peut arrêter, et il ferma les yeux sous la fuite vertigineuse de l’air dans quoi il s’enfonçait en faisant un trou, comme une balle de plomb dans l’eau. Soudain, il se sentit mollement soulevé, porté par le coussin souple de l’air : la mouette blessée, retrouvant quelque force, planait d’une seule aile. Mais, de nouveau, l’aéroplane tourna dans l’océan du ciel, mince feuille de papier qui tombe en virevoltant, folle. Et enfin il s’abattit sur son aile maladroite qui se plia et rompit ; – et Dumont, ahuri de respirer encore et de mouvoir ses membres intacts, se dressa et se dégagea du pauvre jouet brisé.

Quel pays étrange ! Un village aux toits très bas, comme on les faisait un siècle avant ; pas une maison aérienne ; pas un hélicoptère dans le ciel. Ah ! il était bien tombé sur le sol grossier qui résiste aux pieds ! Ce n’était plus le ciel dans l’impalpable matière duquel on nage en tous sens, sans d’autre limite que sa fantaisie ! Il était descendu sur la terre basse sous le ciel libre, sur la terre plate comme une poitrine de vieille femme, sur la terre petite dont on toucherait l’horizon de la main étendue ! Levant la tête vers l’espace qu’il ne pouvait plus atteindre de son planeur brisé, la poitrine inquiète et manquant d’air, les pieds de plomb rivés au sol, il avait l’impression d’être au fond d’un puits.

Henri Dumont était en effet un vrai Parisien, ne vivant guère qu’à Paris aux maisons aériennes. Ses promenades, en planeur ou en hélicoptère, le ramenaient chaque soir dîner en ville, et s’il changeait de toit, à certaines dates fixes de l’année, il choisissait pour villégiatures les villes qui avaient remplacé les Nice et les Trouville du XIXème siècle ; il y retrouvait les maisons, les gens, les habitudes de Paris : on peut donc dire qu’il n’était presque pas sorti de la grande ville aérienne.

Il venait d’atterrir dans un village, planté près d’un bois, non loin de Versailles. La civilisation qui court très vite avait passé sans doute à tire d’ailes au-dessus de ce village, dédaignant de s’arrêter si près de Paris, car il paraissait en retard d’un siècle sur le reste du monde. Les grandes lignes de machines volantes étaient éloignées de plusieurs kilomètres et on n’avait pour se rendre à la station la plus rapprochée qu’un service par jour d’une vieille auto munie d’un moteur à pétrole !

L’auto venait justement de partir ; Dumont fut donc obligé d’attendre jusqu’au lendemain. Un hôtel, sur le bord de la route, ouvrait sa porte au ras du sol ; cette maison, pareille à ses voisines, parut à l’homme tombé du ciel petite et noire, et plus semblable à un terrier de lapins qu’à une habitation pour les hommes, mais il fallut bien s’en contenter.

De toute la triste et longue nuit, il ne put pas dormir. Il était troublé, désorienté, angoissé même. Comment ne l’aurait-il pas été ? Il n’avait vécu jusqu’à ce jour que dans le ciel. Il connaissait tous les vents, les grands courants fixes et ceux qui changent suivant les saisons ; il savait leur nom, leur direction, leur force, leurs manies et leurs caprices, et même leur forme colorée. Il avait lu les poèmes des auteurs contemporains qui choisissent leurs métaphores et leurs images dans les choses de l’air. Il avait voyagé dans tous les pays et il les connaissait bien : un pays, c’est une certaine atmosphère – claire, transparente ou lourde et brumeuse avec, au-dessous, très bas et à peu près inutile, une mosaïque ou un tapis oriental changeant à peine ses arabesques et ses couleurs. Et voici qu’un accident le clouait, paralysé, sur un coin sans beauté de ce tapis tendu, de cette mosaïque lisse !

Le matin éclaira de sa lumière chétive la chambre de Dumont. Il sortit, épuisé d’insomnie fiévreuse, et commença de revivre dès qu’il eut avalé de larges verrées de la fraîcheur matinale.

Non loin de lui, un peuplier dressait sa petite taille dans le soleil, comme une fleur d’argent qui veut être cueillie. Dumont dirigea vers lui sa promenade, pour rien, pour tuer le temps. Mais l’arbre se mit à reculer à mesure que l’homme marchait vers lui. Alors, il s’intéressa à cette poursuite.

Le paysage changea sa forme ; le peuplier disparut sous un pli de terrain, reparut plus grand : l’aéronaute ne l’avait pas atteint ! Il s’obstina, têtu, vers l’arbre qui grandissait. Il éprouvait maintenant une peine à soulever ses pieds lourds, comme s’il sortait d’un champ de terre labourée. Est-ce que, par un jeu malin, la petite terre s’agrandissait sous ses pas ? Il laissa partir, ce jour-là, l’auto qui devait le ramener à Paris.

Le lendemain et les jours suivants, acceptant avec délices d’être dominé par une force mystérieuse qui le retenait dans ce village perdu, il ne partit pas. Il s’étonna de sentir naître et croître en lui un amour étrange, maladif peut-être, pour les chemins et les routes de la terre : le chemin du matin qui vient vers vous et vous accueille ; la route du jour qui vous invite à la promenade et qui continue de couler quand on s’arrête, lassé, sur ses bords ; la longue route du soir dont le bout fuit sans fin. Il aimait la glaise grasse où glisse le pied, les cailloux ronds qui roulent et ceux aigus qui griffent la semelle, la terre sèche du sentier de la plaine, la terre mouillée du sentier du bois, la poussière blanche de la route, le coussin roux des feuilles mortes.

Chaque chemin qu’on découvre est différent ; et un seul chemin, même le plus étroit et le plus court, change si souvent son visage, avec les heures du jour, qu’on n’aurait pas assez de toute la vie pour le parcourir d’un bout à l’autre.

À mesure que ses yeux s’accoutumaient à l’échelle terrestre, ils se souvenaient d’avoir eu une mise au point semblable chez les ancêtres de Dumont.

Il assista, ébloui, à une renaissance du monde. La mosaïque lisse, le tapis oriental tendu qu’il apercevait autrefois de son planeur furent agités d’une vie secrète, violente et patiente, qui les bouleversèrent. Pour lui seul, des vallées s’étirèrent, des vallons se creusèrent, des collines se gonflèrent et jaillirent. La terre fut un fruit flétri qu’un miracle fait mûrir de nouveau ; elle devint immense et mystérieuse.

Un soir, un bois frais s’ouvrit et se referma sur l’homme tombé du ciel. Le soleil venait à peine de disparaître, mais deux étoiles clignotaient déjà dans le ciel clair ; les regardant s’aviver, tandis que le ciel fonçait, il n’éprouvait aucune envie de se détacher de la terre qui le retenait avec amour, le serrant contre elle, comme un fils prodigue ou comme un amant qui revient, par tous ses chemins de la plaine et de la montagne. Il n’était pas éloigné de croire que le ciel n’est qu’une voûte ronde et dure où sont clouées les étoiles.

Le bois s’était refermé sur lui. Dans le silence, les couleurs mouraient dans des gammes sombres, tandis que les odeurs des plantes mouillées montaient en gammes plus aiguës et plus fortes.

Au détour d’un sentier, un lambeau oublié de lumière pendait entre les arbres. Il s’arrêta pour le regarder. Il crut le voir remuer. Il vit bouger cette blancheur et perçut nettement un froissement de feuilles. L’émotion suspendit sa respiration dans sa poitrine. Un faune et une nymphe venaient de s’enfuir entre les arbres.
 
 

*

 
 

Dumont, emporté par l’enthousiasme, s’élança à leur poursuite. Il ne les voyait plus, mais il entendait le froissement sous leurs pieds des feuilles mortes de l’allée et le coup de fouet des branches qu’ils avaient violemment ployées en passant ; parfois, les branches se brisaient. Puis il n’entendit plus rien.

Une longue allée s’ouvrit, dont les arbres joignaient en une voûte leur beau feuillage. Cette galerie silencieuse paraissait se terminer par une haute porte, béante sur la pâle lumière de la nuit. Il en franchit le seuil.

Une pièce d’eau était couchée, idéalement plate et lisse, et elle reflétait, en l’avivant, une luminosité de limbes qui emplissait l’espace pur jusqu’aux fines étoiles. Dumont venait d’entrer dans le Parc de Versailles.

Seul, au milieu du déploiement magnifique des allées, des bassins, des statues, il fut saisi par une telle émotion qu’il crut s’effondrer sur le sable et qu’il s’appuya à un socle de marbre. Il frissonnait d’inquiétude, attendant je ne sais quel châtiment surnaturel. Et, en même temps, il était soulevé et dilaté d’orgueil à se sentir au centre d’un si beau paysage. Ce parc était émouvant comme un mort aux yeux encore ouverts, et il n’était pas mort cependant, car de lui montait une odeur vivante d’arbres, d’herbes, de terre mouillée. Et Dumont pensait : « Je ne peux pas savoir si je rêve. »

Il aperçut alors le faune, assis sur la margelle du bassin. La nymphe avait disparu. Le visage du faune exprimait une satisfaction discrète qui ne manquait pas d’élégance.

Dumont le salua, avec ce léger sans-façon, cette familiarité jolie que l’on a dans les songes envers les plus grands personnages.

À ce moment, un hélicoptère s’abattit au bout de l’allée, brutal comme un oiseau de proie ; puis il s’éleva en frémissant, emportant dans la nuit l’homme qui le manœuvrait.

« Ceux qui viennent du Ciel, s’écria le faune, ne sont pas dignes d’entrer ici ! »

Ce faune avait de la culture, car il continua de parler avec quelque pédantisme. J’imagine que les Jardiniers du Roi, quand ils avaient autrefois tracé le Parc de Versailles, ne l’avaient pas effrayé. Il était resté sans doute dans le Bois qui se transformait en jardin. Et pendant que les arbres subissaient avec joie l’intelligence de l’homme et se laissaient disposer et tailler suivant les règles de l’art, lui se modifiait aussi et son esprit apprenait à ordonner des pensées.

« Ceux qui viennent du Ciel, reprit-il, ne sont pas dignes d’entrer ici. Ils ne peuvent pas y entrer.

Ceux dont les yeux ne sont plus habitués aux équilibres terrestres ; ceux qui peuvent, d’une envolée de leur machine volante, d’un seul pas de leurs bottes de sept lieues, franchir le parc de Versailles n’en peuvent pénétrer la Beauté. S’ils n’ont pas descendu l’escalier dont les marches ont été taillées avec génie pour les pieds de l’homme, s’ils ne se sont pas égarés aux bosquets, ce jardin est enchanté pour eux ; ils ne le voient pas ! »

Le faune rit et il ajouta :

« D’ailleurs, ils ne possèdent pas plus le Ciel que la Terre.

Ils ont cru s’arracher de la terre, mais ils ne sont pas sorti de cette écorce d’air qui l’entoure. Cette écorce transparente, faite de vents, de brumes, de nuages, en la parcourant, ils ont seulement découvert de nouveaux pays terrestres. Quand un homme s’envole, dans son hélicoptère le plus léger, c’est encore la terre qui le tient fixé à son siège.

Icare autrefois se brûla les ailes au soleil et tomba. Les hommes ont cru qu’ils étaient des Icare ressuscités ; mais, malgré eux, la force de la terre les inclina à elle et leur défendit de sauter plus haut que la limite de son air respirable et de son attraction, les tenant en quelque sorte par un fil. Ils sautent un peu plus haut et un peu plus longtemps que la petite fille qui saute à la corde, mais, comme elle, ils retombent après chaque bond. Petits Icare, vos ailes de cire fondent de nouveau !

Qui de vous aurait le courage de bondir hors de la terre, de se jeter, infiniment petit, dans le système des mondes ? Lequel, de bonne santé, oserait prévenir la mort qui est la seule jusqu’à présent qui fasse disparaître à nos yeux, et pour toujours la terre qui nous a fait naître ? »

Il s’était agité, il se calma.

« Il faut aimer la terre d’où on ne peut pas s’évader, dit-il en manière de conclusion, Il faut aimer ce qu’on ne peut pas empêcher. C’est le secret de la joie et de la puissance. »

Cependant, Dumont songeait. En lui se formait un désir étrange, celui de découvrir la Terre. Pourquoi n’irait-il pas d’abord explorer le vieux Paris qui devait être enfoui dans une forêt de fer, au milieu des fondations du Paris aérien ? Peut-être pourrait-on, avec la méthode des archéologues qui avaient au XIXème et au XXème siècles découvert sous le sol des statues grecques ou romaines, retrouver, en cette année 2009, entre les mailles d’un feutrage de fer, la petite église de Notre-Dame et les Palais de Gabriel.

Le faune se leva et s’éloigna, non sans avoir salué cet homme pieux. Dumont vit alors qu’il tenait un livre ; de sa main velue, il en caressait le dos et les plats de peau fauve frappée d’or. À la lueur incertaine des étoiles, on pouvait en déchiffrer le titre : c’était un volume des œuvres de Racine, sans doute oublié là et que le faune avait ramassé.
 
 
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(Pierre Grasset, in La Nouvelle Revue, trente-et-unième année, troisième série, tome XII, novembre-décembre 1909 ; gravures [1756-57] de Giovanni Battista Piranesi, in Le antichità Romane, tome II et III, Paris : Firmin Didot Frères, Paris, 1835-1839.)