porte
 

Un léger silence, comme une ombre fine, tomba sur le groupe des causeurs assis sous une charmille, dans ce calme frais qui suit les chaudes journées d’août. Les cigares des hommes, avivés, brillèrent dans la nuit en points de braise, et l’on n’entendit plus que le palpitement léger, les coups d’ailes des éventails maniés par les femmes.

Ils prenaient le café, après dîner, sous de grands arbres, dans le jardin d’une de ces jolies villas des banlieues de Paris, qui ont l’air à la fois d’un château et d’un hôtel.

Un des fumeurs se décida :

« Avez-vous remarqué comme nous avons tous cessé de causer en même temps ? Dans les pays du Nord, quand cela arrive, on dit que c’est un ange qui plane ; en France, les paysans prétendent que c’est la mort qui passe. – Ils ne croient plus qu’à la mort. – En tous cas, j’ai eu de la peine à oser parler, et je suis sûr que vous étiez tous comme moi. »

La maîtresse de la maison eut un haussement d’épaules amical.

« Oh ! vous, monsieur Sagor, nous savons que vous êtes un mystique, presque un mage, comme on dit maintenant. Vous croyez à un tas de choses que je ne veux même pas connaître et qui ne sont pas trop catholiques ; mais je vous préviens que mon oncle de Rieux est un sceptique et qu’il n’admet ni les sorciers ni les revenants. »

Elle désignait un homme d’une cinquantaine d’années, assis avec une recherche de confortable dans un bon fauteuil de paille, l’air bien d’équilibre, fort et calme, gardant une pointe encore d’orgueilleuse jeunesse. Il sourit.

« Mon Dieu, ma chère Anne, ne dites pas cela trop vite ; j’ai dans ma mémoire une histoire assez étrange, et si je ne suis pas devenu un adepte du spiritisme et autres fantaisies, c’est que j’ai vraiment une cuirasse d’incrédulité. »

Les femmes s’écrièrent :

« Oh ! monsieur de Rieux, contez-nous cela. Vous nous la devez maintenant, votre histoire. C’est délicieux d’avoir un peu peur.

– Pour moi, mesdames, j’ai eu grand peur, et aujourd’hui encore je ne puis songer sans un petit frisson à cette aventure. Je vous le disais, je ne crois guère aux jongleries des médiums, aux tables tournantes, à tous ces fatras de sorcellerie qu’on essaie en ce moment de renouveler du moyen âge ; pourtant, j’ai été le témoin d’un fait étrange, si inexplicable, si inutile, vraiment déconcertant. Vous voulez l’histoire ? Soit. Si vous avez trop peur, vous m’arrêterez.

Vous vous rappelez, ma nièce, que j’ai été passer quelques mois d’hiver dans le Midi, il y a deux ans. J’étais parti avec des amis à moi que vous n’avez pas connus, – vous demeuriez en Bretagne dans ce temps-là, – le ménage de Mauléon. Eux, ils étaient dans leur lune de miel, une lune de miel qui durait depuis deux ans déjà, mais ils se trouvaient juste au moment où, s’aimant bien tout de même, ils étaient pourtant assez las l’un de l’autre pour être inconsciemment enchantés d’avoir un tiers entre eux. Moi, j’étais le célibataire un peu désabusé que vous connaissez et qui est bien votre serviteur. Près de Nice, dans ce joli coin encore sauvage de la presqu’île Saint-Jean, nous avions trouvé une villa très confortablement installée et passablement meublée.

Un rez-de-chaussée d’un étage, l’eau dans la maison, chose rare en Provence, des sonneries électriques dans toutes les pièces et un jardin, surtout, un jardin tout en or, plein de citrons et d’oranges. En angle, obliquement, une écharpe bleue de mer, les pierres blanches du petit port de Saint-Jean, avec son air un peu turc, et la vieille tour de Saint-Hospice dans l’indigo cru du ciel. Nous passions nos journées à grimper dans les rochers d’Èze ou de la Turbie, à pêcher, à faire de longues promenades en canot ; le soir, un peu de lecture, de musique ou un bézigue, et nous allions nous coucher à dix heures : une vie saine, reposante. C’est pour vous dire que nous n’étions ni des nerveux ni des exaltés.

Nous menions cette existence-là depuis une dizaine de jours, très contents, quand, une nuit, j’entends ma porte s’ouvrir brusquement et je me réveille en sursaut en voyant entrer Bertrand de Mauléon, un bougeoir à la main. Il me dit :

« Tu dors ? Ce n’est donc pas toi qui as sonné ?

– Sonné ? On sonne à la porte du jardin ?

– Non. Nous venons d’entendre la sonnette électrique. J’ai cru que tu étais malade, je me suis levé.

– Je n’ai pas sonné du tout.

– Alors, c’est qu’en te retournant tu auras touché le bouton de la sonnerie.

– Mais non, je dors comme une souche, sans bouger.

– Enfin, c’est quelqu’un ; elle n’a pas sonné toute seule.

– C’est peut-être toi, tu l’auras poussée du coude sans t’en apercevoir. »

Je me retournai, furieux d’avoir été réveillé, et je me rendormis. Cependant, le lendemain, nous fîmes toutes sortes de suppositions. Cela nous avait intrigués. Il n’y avait que nous dans la maison, les deux femmes qui nous servaient et que nous avions prises dans le pays couchaient dehors, chez elles ; il était singulier que ce timbre se fût mis à sonner comme ça.

Dans la journée, nous avons fait une très belle promenade en mer et, le soir, nous n’y pensions plus.

J’avais éteint ma bougie un peu plus tard qu’à l’ordinaire et je venais à peine de fermer les yeux quand j’entendis, non distinctement, presque moralement, à travers les ouates du sommeil commencé, le trille aigu de la sonnerie. Je sautai à bas de mon lit, j’ouvris ma porte : Bertrand était sur le pas de la sienne, tenant une lumière qu’il haussait dans les ténèbres.

Il me cria :

« Tu as entendu, cette fois ?

– Oui.

– Ce n’est pas moi qui ai sonné, je n’étais pas couché.

– Moi, je dormais à moitié, mais je suis sûr que je n’ai pas touché le timbre.

– Il faut voir ce que c’est. C’est drôle. »

Je rentre chez moi, je passe un pantalon, je prends mon revolver. En traversant le palier, j’aperçus Mme de Mauléon dans sa chambre ; elle était debout, un peu pâle, frissonnante, dans un long peignoir blanc.

« Qu’est-ce que c’est, monsieur de Rieux ? Qu’est-ce qu’elle nous veut, cette sonnette ?

– Il doit y avoir quelque chose de dérangé dans les piles. Ne vous. effrayez pas, madame, nous allons voir. »

Nous descendons au rez-de-chaussée, Bertrand et moi ; rien, pas un bruit, pas un souffle. C’est nous-mêmes qui avions fermé les portes en dedans, – j’ouvrais aux femmes le matin, – personne n’avait donc pu entrer. Nous visitons la sonnerie ; elle paraissait en parfait état. Mme de Mauléon était descendue avec nous, n’osant rester seule, là-haut ; tout cela m’avait tellement énervé que j’eus un tressaut de peur à son arrivée silencieuse, en apercevant tout d’un coup ses vêtements blancs, livides sous la lueur tremblée de nos bougies. Nous sommes remontés dans nos chambres de guerre lasse, mais nous n’avons pu dormir de la nuit.

Au matin, sans rien dire, je filai vers Villefranche et je revins avec un serrurier. Il examina les piles, le timbre, tout était en ordre ; il inspecta les serrures, elles n’avaient pas été touchées. Cela devenait incompréhensible. Pourtant, nous n’étions pas très effrayés ; agacés, intrigués plutôt, comme en présence d’un fait dont la raison vous échappe. Mme de Mauléon était une petite femme très courageuse, élevée à la campagne avec un père chasseur. Très pieuse, elle était justement à cause de cela beaucoup moins qu’une autre dominée par la crainte du surnaturel, par la peur de ceux qu’on appelle naïvement les ESPRITS. Cependant, voulant en avoir le cœur net, nous avons pris un parti : celui d’attendre, tous éveillés, l’heure à laquelle la sonnerie nocturne s’était produite la veille et l’avant-veille.

L’appareil électrique était dans la cuisine ; nous nous installâmes dans la salle à manger qui était à côté. Avec ce soin minutieux que savent mettre les femmes à faire exactement les choses, Mme de Mauléon avait placé à toutes les ouvertures, portes ou fenêtres, d’imperceptibles scellés, des fils de soie. Nous pouvions être victimes d’un mauvais tour de servante, d’une ingénieuse combinaison de propriétaire pas fâché de rentrer dans sa maison après se l’être fait payer ; il fallait tout prévoir. Quand nous eûmes tout préparé avec des allures de conspirateurs qui, malgré tout, nous amusaient, nous nous mîmes à faire un bézigue en buvant du thé. Vous voyez que nous n’étions ni bien surexcités, ni bien épouvantés. Cependant, à mesure que nous sentions approcher minuit, nous devenions un peu nerveux.

Car – remarquez ceci – les deux sonneries avaient eu lieu les deux soirs à la même heure. Un peu par effet théâtral, par ce vieux besoin préhistorique qu’ont les hommes de se sentir armés, nous avions sur la table, à portée de la main, nos revolvers chargés. Peut-être, inconsciemment, voulions-nous nous persuader à nous-mêmes la possibilité d’un danger naturel.

Quand on attend nerveusement, avec inquiétude, il arrive toujours un moment où l’attention se détend. C’est merveilleux combien l’homme a de peine à fixer son esprit. Nous étions justement occupés d’un « quinze-cents » que je venais de déclarer quand l’horloge sonna le premier coup de minuit, et, au même moment, comme mû par le même ressort, la timbre vibra… Mais, cette fois, ce furent trois coups à intervalles réguliers, trois coups nets, précis, stridents, comme appuyés par une main ferme, mécanique. Ah ! terrible, vraiment terrible, cette minute-là ! Nous sautâmes sur nos armes, nous précipitant comme des fous dans la cuisine ; naturellement, il n’y avait personne.

Nous avons visité toute la maison, exaspérés, criant presque de rage et d’épouvante : les scellés étaient intacts, personne n’avait pu entrer. Cela devenait insupportable, à la fin, et je vous assure qu’à ce moment-là j’ai eu la sensation des cheveux qui se dressent sur la tête, des cheveux qui vibrent au-dessus des oreilles, droits et douloureux.

Nous sommes sortis, nous avons été sur le port ; il nous semblait que nous serions en sûreté devant cette mer vivante, bruissante. Les étoiles brillaient comme elles brillent ce soir ; il faisait une nuit splendide, calme, pure, divine, une nuit païenne de Hellade… Et nous tînmes conseil : Bertrand voulait partir tout de suite, au lever du jour, sans chercher à comprendre. Mais sa petite femme avait repris tout son sang-froid ; elle lui fit honte, lui dit qu’elle ne consentirait jamais à fuir lâchement devant un fait que nous ne pouvions nous expliquer, mais qui devait être explicable.

« Qui sait, chercha-t-elle, si l’humidité de la nuit ne détend pas au bout d’un certain temps les fils de fer qui mettent les piles en communication avec le timbre ? Évidemment, cette sonnerie est due à une cause naturelle, toute simple. Nous ne sommes pas les jouets d’une hallucination, cela est certain, puisque nous sommes trois, tous trois dans notre bon sens, et que nous entendons la même chose ; ce n’est pas une mauvaise plaisanterie qu’on nous fait, puisque personne ne peut entrer dans la maison. Alors quoi ? – Des revenants, des esprits frappeurs ? Ma religion ne les admet pas, je ne peux pas les admettre davantage. Nous sommes très bien ici, pourquoi nous en aller parce qu’une sonnette est détraquée ? Moi, je reste. »

Elle était, ma foi, si fière et si énergique dans sa résolution que nous cédâmes ; cette croyante était plus sceptique que nous, les incrédules, les fils de Voltaire. Hélas ! nous sommes tous plus ou moins les fils intellectuels de ce tabellion de Voltaire !

Le soleil se leva sur la mer. À mesure qu’il montait, étalant des gris, des roses, des bleus sur les lames, il nous semblait que nos terreurs s’évaporaient. Les souvenirs de la nuit pâlissaient, s’effaçaient par le fait même de l’arrivée triomphale du jour, et tout se simplifiait, s’expliquait. Quand nous sommes rentrés à la villa, nous nous sommes mis à rire en pensant à la tête que nous devions avoir, nos revolvers au poing, devant cette sonnerie, dans cette cuisine. Et nous décidâmes de rester encore, de voir.

Mais je voulais faire une expérience ; je montai sur une chaise et je dévissai la petite coupole en acier tintant qui sert de timbre, ne laissant que le marteau.

Nous étions redevenus si calmes, je m’en souviens, que je dis en riant à Mme de Mauléon :

« Si c’est un esprit et qu’il ne soit pas trop bête, il s’apercevra bien qu’il n’y a plus de sonnerie et il sera rudement attrapé. »

Un quart d’heure avant minuit, nous n’avons plus pu y tenir ; nous avons été tous les trois dans la cuisine, moi tenant une lampe, et nous avons attendu, les yeux groupés sur ce battant. Nous sentions le danger, l’inconnu approcher à chaque échappement de l’horloge.

Tout d’un coup elle a sonné, et nous avons vu le marteau se lever trois fois, tac, tac, tac, régulièrement. Il y avait un doigt, quelque part, dans la maison, un doigt fait d’ombre ou de chair, ou de quelque surnaturelle substance, mais un doigt enfin qui s’était posé sur le bouton d’ivoire, l’avait pressé pour qu’il sonnât, pour qu’il nous épouvantât. L’être vivait à côté de nous, nous frôlait sans doute et pourtant il n’avait pas entendu ce que j’avais dit, n’avait pas vu ce que j’avais fait. À quelle classe dégénérée, sans oreilles et sans yeux, appartenait-il donc ?

Des traînements légers se firent, des glissements comme de jupes de soie sur les dalles rudes de la cuisine carrelée, des froufrous presque mondains, des froissements de velours et de dentelles. Une procession de robes défilant contre nos pieds. Puis cela finit et, brusquement, nous sursautâmes en entendant frapper à la porte, la porte du dehors sur le jardin. C’était des coups violents, rageurs, des coups acharnés qui semblaient donnés par une patte griffue, car on percevait à la fois sur le bois le son mat des poils et le grattement aigu des ongles.

L’être frappait avec fureur, tapait bêtement, comme un animal qui s’obstine. Cela a duré peut-être une heure pendant laquelle, je le confesse, nous avons été assez lâches pour ne pas oser aller ouvrir cette porte, voir ce qu’il y avait derrière. Enfin, un peu de jour blêmit au haut des fenêtres, un coq, très loin, chanta, et les coups cessèrent.

Cette fois-là, mesdames, nous avons bouclé nos malles le lendemain et nous sommes partis sans chercher à comprendre. Je ne suis jamais revenu dans le pays ; je n’ai pas pu faire une enquête comme je me l’étais promis. Ce fait est demeuré pour moi inexplicable.

– Et Mme de Mauléon ? demandèrent les femmes.

– Eh bien ! Mme de Mauléon est morte trois mois après, jour pour jour, à la même heure. Notez que je ne considère pas du tout cette coïncidence comme significative. La jeune femme était déjà délicate, très nerveuse ; il est donc tout naturel qu’une pareille émotion ait pu déterminer la maladie qui l’a emportée.

– Et vous n’avez jamais cherché à vous expliquer ?…

– J’ai réfléchi bien souvent à cette aventure, je ne trouve rien qui puisse me satisfaire. Nous n’étions pas des exaltés, je le répète ; nous ne nous occupions en aucune façon de spiritisme ou d’occultisme. Nous avons dû être dupes d’une auto-suggestion réciproque. »

Andréas Sagor se leva.

« Puis-je vous faire une question, monsieur ? Depuis la mort de Mme de Mauléon, aucune communication, aucune confidence n’ont-elles été échangées entre elle et vous ? »

M. de Rieux pâlit entièrement, serra les dents, regardant son interrogateur d’un air de hauteur qui soudain mit des steppes entre eux deux.

« Votre question est singulière, monsieur. »

Et il ajouta avec un mâchonnement fébrile des lèvres : « D’ailleurs, des rêves, des cauchemars ; de quelle valeur cela peut-il être ? »

Il jeta son cigare, s’affirma :

« Non ; le fait est singulier, mais il doit avoir une explication toute simple.

– Et pourquoi ne pas admettre, monsieur, qu’il se soit passé à ce moment, dans cette maison, un phénomène dépassant les données de nos sens? Quelle crainte et quelle horreur faut-il donc avoir de tout ce qui n’est pas immédiatement tangible, de ce qui ne l’est peut-être « pas encore, » pour mettre cet acharnement à nier l’évidence ? On dirait vraiment que vous, le fils de Voltaire, comme vous disiez tout à l’heure, vous vous cabrez devant le surnaturel.

– Pourquoi le surnaturel se manifeste-t-il avec cette timidité, se produit-il par faits isolés, inutiles, ridicules ? On dirait qu’il se faufile, qu’il se glisse, et tout le résultat qu’il donne est d’effrayer des femmes ou des dupes. Eh ! mon Dieu ! je ne demande pas mieux que de le voir éclater, l’événement qui renversera ma raison, l’événement que l’humanité attend depuis qu’elle a conscience d’elle-même et qui lui a toujours failli, l’affirmation brutale, fulgurante, magnifique de quelque surhumaine entité : quelque chose comme le jugement dernier, le Fils de l’Homme se manifestant au-dessus des nues rouges. Mais cela ne vient pas, cela nous a toujours déçus. On est obligé de lui forcer la main à votre surnaturel, de lui faire jouer la comédie ; il a l’air d’un domestique renvoyé qui fait des farces. C’est une fumisterie, par exemple, que votre spiritisme.

– Pourquoi pas ? dit Sagor. Pourquoi ces grossièretés, ces bassesses de langage qui étonnent parfois quand on interroge des tables ou des médiums, ne seraient-elles pas le fait d’esprits inférieurs, de larves d’esprits en formations, en ébauches, de difformités d’esprits rôdant dans les bas-fonds, autour de l’humanité ? Des êtres infirmes, aveugles et sourds comme celui de Saint-Jean. Ils peuvent prendre plaisir à railler, à décevoir l’homme qu’ils savent supérieur à eux malgré le poids de ses organes ; il est assez naturel qu’ils cherchent à le séduire ou à l’épouvanter, par leurs mirages. »

Des portes-fenêtres de la villa, un accord vint sur la fraîcheur du soir ; d’autres suivirent, nagèrent dans l’air, sa combinèrent dans les harmonies grêles d’une sonate de Mozart. Les mesures cadencées, perlées comme un cadre Louis XVI, faisaient des révérences, agitaient de gentils menuets dans les ténèbres du jardin rayé de lumière.

« Allons, messieurs, dit la maîtresse de la maison, nous avons assez causé, rentrons ; ces demoiselles vont nous faire un peu de musique. »

Un à un, ils gravirent les marches du perron. Dehors, au-dessus de leurs têtes, le ciel était fébrile, battait comme le pouls de quelque être prodigieux dont les veines charrieraient des astres au lieu de globules. Un scintillement, un frémissement de mondes trembla dans la tendresse verte des hauts peupliers noyés de nuit.

Andréas regarda.

« Comme ils ont peur ! Dire que tous, oui, tous, sans exception, ils se cacheraient sous ces massifs, essaieraient de se dérober sous ces futaies, fuiraient comme Ève et Adam après la faute si on venait leur dire : « Dieu est arrivé, il s’est manifesté pour vous ; venez, adorez-le. »

Il renversa la tête, reçut dans ses yeux la palpitation tangible de l’infini ; ses prunelles s’enflammèrent d’une belle passion d’éternité.

« Pourtant, murmura-t-il, il n’y a rien à craindre de ce qui est derrière les étoiles. »
 
 

FIN

 

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(François de Nion, in Le Gaulois, vingt-huitième année, troisième série, n° 5286 et 5287, mercredi 5 et jeudi 6 septembre 1894)