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Il y a quelque temps déjà, nous avions eu l’occasion, dans l’article intitulé « Un pseudonyme inconnu de Gustave Le Rouge, » d’indiquer qu’une nouvelle de Gustave Guirou, – pseudonyme commun de Gustave Guitton et de Gustave Le Rouge, – avait été publiée en feuilleton dans le Supplément illustré de la Dépêche tunisienne en novembre 1899. Il semble désormais établi que ce n’est pas l’unique contribution des deux compères à la presse d’Afrique du Nord, puisque nous retrouvons, la même année, leurs noms associés au sommaire du Tirailleur algérien, pour deux « potacheries » dont ne rougirait pas l’Almanach Vermot. De quoi ouvrir un nouveau champ d’investigation pour les amateurs de Gustave Le Rouge…
 

MONSIEUR N

 
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Isidore vient de rentrer chez lui en titubant.

Il a monté tant bien que mal en se tenant à la rampe jusqu’au troisième palier de l’escalier.

Par la force de l’habitude, il a ouvert sa porte et, très amoureux quand il est ivre, il a voulu embrasser sa femme, mais sa bourgeoise ne l’entend pas ainsi.

« Te voilà encore saoul, Zidore ! Mufle ! Pourceau !… »

Isidore baisse la tête et va s’asseoir. Sa femme, qui remarque l’état lamentable de son gilet, apostrophe l’ivrogne :

« Tu t’es encore lâché des crachats sur ton gilet. Et tu crois que je m’en vais laver comme ça tes ordures ! Tiens, voilà une brosse, du savon et de l’eau dans cette cuvette. Fais toi-même ta lessive. Moi, je ne touche pas à tes saletés, je t’avertis ! »

Très docile, Isidore quitte sa veste, ôte son gilet et commence à le nettoyer sur le rebord de la fenêtre ouverte.

Il a presque fini son ouvrage, et se prépare à faire sécher son linge, quand le gilet lui échappe des mains et tombe sur le pavé de la cour.

Sans qu’aucune raison justifiât sa douleur, voilà qu’Isidore commence à pousser de lamentables hurlements et pleure de grosses larmes mille fois plus sincères que celles, légendaires, du crocodile.

« Qu’as-tu à pleurer, grand bêta ? » interroge la femme.

L’émotion, les larmes arrêtent la voix d’Isidore dans son gosier.

Il ne peut que dire :

« Mon gilet… tombé… cour. »

Madame Zidore lève les épaules et descend dans la cour.

Elle y ramasse le gilet, et remonte auprès de son mari qu’elle trouve presque noyé dans une mare de larmes répandues.

Les échos de la chambre hurlaient de douleur à répéter les sanglots du malheureux Isidore.

« Mais te tairas-tu, animal ! Qu’as-tu à pleurer comme ça !

– Heu !… Heu !… geint Zidore, j’aurais pu tomber avec mon gilet. »
 

G. Guitton-le Rouge

 
 

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(in Le Tirailleur algérien, journal illustré du dimanche, humoristique, littéraire, satirique et politique, première année, n° 6, dimanche 24 septembre 1899)

 
 
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Du Pognon est un bon vivant, il porte sur son être la trace des noces échevelées faites en joyeuses compagnies ; et tout le monde est d’accord pour dire que si Du Pognon n’a ni dents ni cheveux, il ne doit s’en prendre qu’à lui-même.

Du Pognon est très recherché par le beau sexe, et ce n’est un secret pour personne que si Mme Cornedure, chez qui il se rend assez souvent, a d’aussi belles toilettes et de si ravissants bijoux, elles les a obtenus au prix des faveurs, librement consenties, à son ami Du Pognon.

Madame Cornedure, au dernier printemps, mit au monde une jolie petite fillette.

Du Pognon, s’étant vêtu sur son trente-et-un (que veux donc dire une pareille expression, nom d’un chien ?), va faire aux Cornedure une visite amicale.

La nounou est déjà arrivée et tient dans ses bras la pouponne.

Le vieux monsieur regarde la petite avec un délicieux serrement de cœur et il éprouve du vague plein l’âme en la contemplant.

« La charmante pouponne ! les jolis yeux !… Tiens, remarque-t-il, elle a mes yeux, la petite… C’est tout à fait mes yeux bleus.

– C’est vrai, reprend la nourrice gouailleuse, c’est tout le portrait de Monsieur.

– Vous trouvez, nounou ? interroge, en se cambrant la taille vaniteusement, le piteux Du Pognon.

– Certainement, affirme la nourrice, que la petite vous ressemble. Elle n’a pas de cheveux, elle n’a pas de dents… c’est tout à fait le portrait de Monsieur. »
 

G. G. le Rouge

 
 

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(in Le Tirailleur algérien, journal illustré du dimanche, humoristique, littéraire, satirique et politique, première année, n° 9, dimanche 15 octobre 1899)