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Quand on fait à Cologne la tournée des églises romanes en couronne, autour de l’immense cathédrale gothique, Sainte-Marie au Capitole, Sainte-Ursule, Saint-Martin à l’énorme tour, Saint-Géréon, au chœur octogonal, Sainte-Cécile, Saint-Kunibert, et qu’on arrive à l’église des Apôtres qui dresse ses trois absides rondes, ses tours et son lanternon byzantin, au fond du Neumarkt, les regards sont attirés, à l’angle d’une rue à droite, par une haute tour d’escalier gothique dépassant de beaucoup les toits d’une maison très moderne.

À l’étage supérieur de cette façade moderne, deux têtes de chevaux se penchent sur l’avant-dernière fenêtre.

« C’est la Richmodis-Haus, vous dit un passant, vous savez, la maison de dame Richmodis von Aducht, ressuscitée de la peste… »

Il y a une légende.

Voici le fait. Vers la fin du XIVe siècle, au temps de la grande prospérité de Cologne, ville impériale, l’une des premières de la Hanse avec ses 150.000 habitants, port d’étape du Rhin pour les innombrables bateaux qui faisaient du fleuve une des grandes voies commerciales du moyen âge, une peste s’abattit sur la ville et soudain en fit une cité de terreur et de deuil.

Chaque jour, les gens étaient touchés par centaines et la mort faisait son œuvre en quelques heures. Le démon de la peste prenait ses victimes dans toutes les classes, parmi les ouvriers qui déchargeaient les marchandises sur le port comme dans les hôtels patriciens, chez les bourgeois ou les nobles qui ne s’étaient pas sauvés assez vite.

Le seigneur d’Aducht, bourgmestre de Cologne, vivait alors, avec sa femme Richmodis, dans ce grand logis voisin de l’église des Douze Apôtres. Fidèle à son devoir, il n’avait pas fui la ville ravagée, et Richmodis, jeune, belle et aimée, s’était refusée à quitter son mari.

La peste redoublait de violence ; les habitants s’enfermaient chez eux, dans une atmosphère de terreur. Le pavé des rues retentissait seulement du pas des fossoyeurs et des moines se hâtant vers les cimetières, où les mourants, dès le dernier soupir, étaient portés sans délai ; les églises brillaient dans la nuit de ta lueur de tous les cierges allumés devant les autels et les reliques.

La pauvre dame Richmodis, le matin fraîche et riant à la vie, sentit vers le soir le frisson de la peste glacer son cœur et, deux heures après, elle était trépassée et couchée dans sa bière.

Le bourgmestre, en proie au plus profond désespoir, se tord les mains et se frappe la tête contre les murs. Tout est fini. Belle encore dans la mort malgré la peste, ses cheveux blonds dénoués lui faisant un nimbe doré, Richmodis dort son dernier sommeil. Son mari l’a ensevelie avec ses colliers de noces et ses bagues, et il l’a portée lui-même avec les moines au caveau seigneurial, dans l’église des Apôtres.

En rentrant dans la froide maison qu’un silence funèbre remplit, le bourgmestre pleure, sans bouger de son fauteuil, l’œil fixe, hagard et désespéré.

Or, le sacristain de l’église, ou l’un des fossoyeurs, ayant vu les joyaux au cou de la morte, se laissa tenter et, perdant son âme par cupidité, se glissa, an milieu de la nuit, dans le caveau funéraire, ouvrit le cercueil et, rapidement, dans le trouble de son vol sacrilège, se mit à enlever ou plutôt à arracher les bijoux de la morte. Soudain, sous la secousse, la morte poussa un gémissement et se dressa dans son cercueil, pendant que le voleur, les cheveux hérissés, tombait sur les dalles, mort ou évanoui de terreur.

La pauvre femme, ainsi réveillée miraculeusement d’un sommeil léthargique, s’enfuit en tremblant, enveloppée dans son linceul.

L’église étant tout près de sa maison, elle n’eut qu’à traverser le cimetière rempli de fosses récemment comblées et de fosses ouvertes pour la journée du lendemain.

Haletante, elle se jeta sur l’huis du logis et fit résonner le heurtoir à coups précipités.

Les serviteurs, entendant ces appels sinistres dans la nuit, descendirent en hâte ; ils entrebâillèrent la porte, mais la refermèrent vite en reconnaissant la morte.

Épouvantés, ils coururent à la chambre de leur maître.

« Seigneur, c’est le spectre de dame Richmodis qui frappe à la porte !

– Vous êtes fous ! dit le bourgmestre, ne troublez pas ma douleur !… Votre maîtresse est dans sa tombe, hélas ! et je croirai qu’elle en est sortie quand mes chevaux monteront de leur écurie au grenier ! »

Au même instant, l’escalier de la tourelle retentit d’un terrible fracas. Toute la maison en trembla. Les deux chevaux du seigneur d’Aducht venaient de rompre les portes de l’écurie et ils s’élançaient au galop dans l’escalier tournant.

Soufflant, hennissant, dressant la tête, heurtant de leur croupe les colonnes, ils grimpaient d’étage en étage sans s’arrêter, et le vacarme de leur galopade continuait jusqu’au grenier dont ils enfoncèrent la porte, et là, mettant la tête à la lucarne, ils réveillaient la rue par leurs hennissements.

Comme un fou, le seigneur d’Aducht descendit à la porte et il tira les verrous. C’était vrai, sa femme était là, frissonnant dans son suaire sous la clarté de la lune. Elle tomba dans ses bras, et tous deux déliraient, elle de peur et lui de joie.

La légende ajoute qu’elle était parfaitement guérie de la peste et qu’ils vécurent longtemps heureux. Quant au voleur, le bourgmestre le fit rechercher dès l’aube, il l’arrêta lui-même et lui sauta au cou. Ce n’était pas pour le faire pendre.

« Voleur ! brave canaille de voleur ! Permets que je t’embrasse ! Dis-moi, quelle récompense veux-tu que je te donne ? Combien de sacs de florins d’or ? »

En mémoire du miracle, Richmodis broda un magnifique parement d’autel pour l’église des Apôtres, et le bourgmestre, au sommet du logis, fit placer l’effigie de ses deux chevaux regardant par la lucarne taillée dans un bloc de bois par un habile sculpteur.

Le vieil hôtel est tombé, mais la tour d’escalier est toujours là, et les braves chevaux hennissent encore à la fenêtre tout en haut, sous le toit de la façade banale d’aujourd’hui.
 
 

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(Texte et illustration d’Albert Robida, in Le Journal des voyages, revue de récréation scientifique, nouvelle série, n° 12, jeudi 1er janvier 1925)