_____
Albrecht Dürer, « L’Enlèvement de Proserpine, » gravure à l’eau-forte, 1516
_____
Albrecht Dürer, « L’Enlèvement de Proserpine, » gravure à l’eau-forte, 1516
Le hasard, qui n’est qu’une expression des forces inconnues régissant le sort de l’humanité, pour atteindre les plus grands effets se sert des causes les plus infimes.
L’être repose, mais son subconscient veille et perçoit la suggestion, l’avertissement prémonitoire émané des présences surnaturelles, et toute la machine s’éveille elle aussi afin que ses destinées s’accomplissent.
Miss Hellen s’était endormie. Le rêve sans doute promenait son esprit dans ses jardins enchantés : elle souriait, quand soudain sa belle tête eut une expression singulière, étonnement, effroi, stupeur. Son corps fit un mouvement dont participait l’instinct de défense, que l’atavisme légué par l’ancêtre sauvage maintient toujours en éveil parmi nos sens assoupis.
Inconsciemment, elle redressa le buste, le tourna vers la montée abrupte de la montagne, et ses yeux s’ouvrirent.
Quelle vision chassa le sommeil de ses paupières et lui rendit la libre disposition d’elle-même ?
Le cri qu’elle poussa s’étrangla dans sa gorge, mais son bras resta tendu dans la direction de la crête.
Les trois hommes, dressés d’un bond, sondaient les ténèbres, ameutés contre la montagne obscure sur laquelle elle braquait ses regards, mais ils ne voyaient que des sommets déchiquetés se profilant sur le bas du ciel étoilé, comme un faisceau de lames de sagaies écartelé.
« Hellen, ma chère, qu’avez-vous aperçu là-haut ? » questionna la voix alarmée du vieil Anglais.
La jeune fille respira profondément.
« Père, j’ai vu la licorne !… sur cette roche ! »
Un énorme bloc de basalte juché en équilibre, par quelque fantaisie plutonienne, sur le bord d’une crevasse, dressait sa masse imposante à mi-crête. Mais il était désert, sinistre.
« Darling ! Vous avez rêvé, et la faute en est à cette légende nègre que notre ami nous contait à l’instant. Rassurez-vous, ma mignonne, la licorne est un animal chimérique dont nul n’a jamais vu ni ne verra la corne ! »
La jeune Anglaise sourit faiblement, sans conviction.
Elle se recoucha, mais elle détournait furtivement la tête de temps à autre vers la montée silencieuse, épiant le retour du fantôme entrevu.
Soudain, un tressaillement l’agita toute et elle saisit Jean par la main.
« La voici encore, » dit-elle.
Tous tournèrent la tête, mais aucun animal ne s’offrit à leurs regards.
« Vision de fille nerveuse ! dit le père.
– Hallucination des hauteurs, pensa Trécœur.
– Elle était là sur ce rocher, affirma-t-elle avec certitude, patientez, je suis certaine qu’elle va réapparaître ! »
L’attente fut longue et fastidieuse ; leur vigilance se relâchait, quand une forme sombre jaillit, se détacha au sommet du socle géant et demeura immobile.
Sur son front orgueilleusement dressé, la corne unique s’érigeait en symbole.
C’était bien l’aspect hiératique de la bête héraldique des vieilles tapisseries médiévales ; il eût fallu être aveugle pour le nier.
Trécœur, abasourdi, murmura :
« Prodigieux ! Les porteurs… le guide falacha… la légende… et au bout : l’Ophir. Est-ce possible que ceux-là aient entrevu ceci : que la licorne ait pu survivre ou perpétuer son espèce à travers les millénaires écoulés, pour se trouver à point nommé sur notre route pour nous faire douter des vérités acquises ?
Allons donc, murmura Trécœur en concluant son soliloque par un haussement d’épaules, c’est trop incroyable, il faudrait admettre que l’Ophir est proche et que, caché dans ce massif comme dans une dent creuse, il ait pu échapper aux investigations des géographes qui en ont dressé les plans. En ce cas, la licorne serait invulnérable, ou bien mon coup de fusil fera écrouler toutes ces hypothèses. »
Il épaula soigneusement sa carabine et tira. La détonation claqua sourdement dans le morne silence.
Trécœur poussa une exclamation d’étonnement. Hellen, d’un geste impulsif, venait de faire dévier le canon de l’arme dont la balle se perdit dans l’espace.
L’ombre apocalyptique s’effaça au sommet du bloc de basalte.
« Ne la tuez pas, cria Hellen toute émue, cette mauvaise action nous porterait malheur !
– Il ne faudrait pourtant pas la laisser échapper, cria Jean. Essayons de la capturer vivante. Voici l’occasion tant espérée d’un beau coup de fusil, et d’éclaircir à son sujet le troublant mystère qui l’entoure !
– C’est insensé, s’exclama Clamorgan, la leçon que nous ont donnée nos gazelles ne vous a-t-elle donc pas assagis ? Dans quelle poursuite interminable voulez-vous encore vous engager ? Quoi nous prouve que nous ne sommes pas victimes de quelque hallucination collective, mirage assez fréquent en ces contrées diaboliques ? »
Trécœur intervint dans le débat :
« Cette apparition n’a rien de surnaturel, et si votre charmante fille n’avait pas détourné le canon de ma carabine, j’aurais déjà déposé à ses pieds le cadavre de cet insolent quadrupède. Poursuivons-le, au contraire, pour bien nous convaincre que nous avons eu devant les yeux une imprudente antilope et non cette sorcière de licorne biblique ! J’ajouterai que nos provisions s’épuisent et que ce gibier-là n’est nullement à dédaigner.
– Vous reniez déjà votre légende, mon cher, » riposta Clamorgan, tentant d’amorcer une nouvelle discussion pour faire diversion et détourner l’attention de ses compagnons de leur nouvelle entreprise.
Surpris, Trécœur, qui s’élançait vers la cime, se retourna pour répondre :
« D’aucune sorte, mon récit n’était qu’un conte très ancien transmis de génération en génération par les tribus sémites, qui parlent encore l’amharina des temps lointains où Menelek, le fils du Roi Hébreu régnait sur la Cusie et l’Yémen. Rien ne me permet de mettre en doute les trésors de l’Ophir, ni d’infirmer la puissance des génies de la Montagne. J’admets également qu’aux origines, dernier représentant d’une race éteinte, la licorne pût fouler de ses sabots les cratères encore fumants de l’Éthiopie. Mais je me refuse à croire à sa longévité ou que, renaissant de ses cendres, elle nous soit apparue tout à l’heure comme un « Mané Thécel Pharès ! » Allons, chers amis, en chasse ! Secouez les pensées inquiètes et les terreurs superstitieuses. En serrant le canon froid de votre carabine, vous vous persuaderez aisément que nul sortilège ne résiste à la science moderne ! »
L’explorateur commença l’ascension, suivi de Jean et de Clamorgan, résigné, tandis que la romanesque jeune fille murmurait :
« C’est dommage ! L’illusion s’accordait bien avec la Légende. J’aurais aimé que cette ombre à peine entrevue fût celle de l’animal fabuleux ! Ô ivresse infinie ! Être emportée par lui en un galop vertigineux vers cet Eldorado du monde antique ! Quel rêve plus prodigieux pour une femme de mon siècle, que de me parer des bracelets rehaussés d’escarboucles, des lourds pendants d’oreilles d’or vierge, des colliers de sardoines, d’hyacinthe et d’améthystes, du diadème rutilant d’émeraudes, de rubis, de chrysolithes et d’onyx taillés, pendeloqué de béryls, dont la somptueuse Reine aimée du Roi Juif éblouissait son Empire ! Puis, courir ainsi gemmée sur les pelouses des jardins enchantés d’Ophir !… Mais, hélas ! ce n’est qu’un songe que l’aube fera évanouir !

LE VESTIBULE DE L’OPHIR
O strengthen me, enlighten me!
I faint in this obscurity,
Thou dewy dawn of memory!
Tennyson.
En file indienne, péniblement, ils gravissaient les derniers contreforts qui étaient le Djimma et forment le rebord du vaste plateau abyssin, hérissé de pics qui dominent tout les pays Aroussis.
La nuit était déjà moins intensément bleue.
Sur la nue incurvée, crevée d’étoiles, se plaquait à présent le disque de cuivre désargenté d’une lune énorme, dont une arête de la montagne éborgnait le masque ironique.
Bolide craché par quelque convulsion terrestre, l’énorme monolithe de basalte, arrêté à l’extrême bord de l’abîme, surplombait les précipices ; il déjouait tous les calculs de l’équilibre et de la pesanteur.
Le regarder donnait le vertige, le franchir semblait une folie.
La lune l’éclairait par-dessous et la cime du mont était encore dans les ténèbres.
Les yeux fixés sur lui, les quatre ascensionnistes, escaladant la déclivité avec peine, demeuraient silencieux, espérant surprendre la nocturne voyageuse aux environs du rocher où elle leur était apparue.
Mais rien ne bougeait que les feuilles bruissantes des fougères et les clartés mouvantes des étoiles ; parfois, ils heurtaient du pied quelque pierre, qui dévalait la pente en rebondissant.
Aucun chanteur nocturne ne vocalisait à la lune ; l’oiseau avait déserté ces lieux stériles.
Les fauves devaient être tapis dans leurs repaires.
Pas un souffle de vent, mais la rumeur incertaine de la nuit s’engouffrant dans les profondeurs ; la tristesse des endroits désolés ; l’horreur des régions hantées. La découpure à l’emporte-pièce des rocs noirs aux contours fantastiques scellaient leurs lèvres closes d’une armature de plomb ; il montaient, l’œil fixe et la tête levée.
Sur le bloc basaltique, une ombre imprécise flotta un instant.
La lune ascendante dépassa le rocher, puis l’éclaira par-dessus.
Sur le disque blafard, une forme se profila nettement, silhouettant un animal de haute taille, svelte quoique puissant, dont une corne droite s’érigeait en rostre sur le front bombé.
La Licorne !
Les quatre héros de l’aventure s’immobilisèrent dans leur stupeur ; une lueur courte et rapide jaillit d’entre eux : Trécœur venait de tirer. À l’unisson, les échos des ravines en répercutèrent la détonation.
Un instant, l’ombre coiffée de la corne unique demeura impassible, cariatide prestigieuse sur son piédestal de basalte, semblant soutenir quelque invisible monument des mondes évanouis dans le passé.
Puis, soudainement, elle déserta le disque lunaire qui apparut en entier, vide et blême.
En un bond prodigieux, la bête apocalyptique se projeta dans l’infini de l’abîme, où ne pénétrait pas la clarté de la lune.
« By jove ! s’exclama la voix de Clamorgan, vous l’avez manquée ! »
Trécœur, déconcerté par son insuccès, contemplait la mince spire fumeuse qui issait du canon de sa carabine.
« C’est inimaginable ! soliloqua-t-il, pour la première fois ma main et mon œil ont eu une défaillance. Je ne me serais pas cru capable de ne pas toucher une cible de cette taille ! À moins que, mortellement atteint, l’animal n’ait tenté par ce saut désespéré de se soustraire à la capture ! »
Et, à haute voix, il ajouta :
« Continuons jusqu’au sommet et, de là, nous pourrons découvrir la fugitive, sinon son cadavre gisant brisé dans sa chute ! »
Ils se remirent en marche vers la cime, franchissant péniblement les remparts successifs de rocs aigus et de laves déchiquetées qui en défendaient l’accès.
Hellen, à bout de forces, s’assit, résignée, attendant la décision des hommes.
Cet angoissant mystère n’était pas pour déplaire à l’intrépidité de sa nature romanesque.
Elle souriait, rassurée, en admirant la mâle stature de Trécœur, l’élégante aisance de Jean et la gaillarde rotondité de son père.
« À quoi bon s’entêter à vouloir s’emparer de l’insaisissable ? disait Clarmogan. Vous le voyez, l’animal de votre légende est bel et bien ressuscité, couvert d’une égide invulnérable. Vous, Trécœur, le tireur infaillible, n’avez pu réussir à l’abattre. Se joue-t-il de nous, ou veut-il nous attirer plus avant dans l’intérieur de cette région désolée qui nous est totalement inconnue ? Abandonnons cette lugubre solitude d’où les bêtes s’écartent ; ne soyons pas plus déraisonnables qu’elles ! »
Personne ne lui répondit ; se rendant à l’évidence, ils jetèrent un regard mélancolique vers la déclivité qu’ils allaient avoir à redescendre et, d’un dernier coup d’œil, embrassèrent tout l’horizon crénelé de pics et de cratères, ainsi que fit Mosché au seuil de cette terre promise, qu’il ne put fouler aux pieds !
La sourde exclamation que poussa Jean, les tira de leur contemplation.
« Elle, Elle encore ! toujours Elle ! »
Et, de la main, il désignait une tache claire, presque lumineuse, qui se mouvait au-delà de l’autre versant.
« Je l’aperçois aussi, l’infernale créature… mais cette fois, elle ne m’échappera pas ! » s’écria Trécœur, possédé à nouveau du démon de la chasse.
Les deux jeunes hommes s’élancèrent sur la pente, malgré les objurgations de Clamorgan, lesquelles s’éparpillèrent inutilement dans la nuit. Miss Hellen se leva et s’apprêta, sans mot dire, à les suivre.
Cette lutte entre les modernes Nemrods et la proie insaisissable commençait à la passionner ; elle eût voulu voir triompher la ténacité de ses compagnons, cependant elle eût regretté leur victoire ; Diane chasseresse accourant à la curée, sa douceur féminine s’apitoyait devant la mise à mort et tremblait de vague crainte superstitieuse.
Clamorgan haussa les épaules avec résignation :
« Toi aussi ? gémit-il sans chercher à la retenir, les fous ont toujours entraîné les sages à leur perte, continuons donc à nous égarer dans cet Érèbe africain ! »
Une célérité circonspecte les précipitait vers l’animal immobile, que la lune auréolait de clarté nacrée. La corne unique mettait un trait fulgurant au-dessus de son chanfrein, ses sabots fendus étaient blancs et luisaient ; une queue onduleuse battait ses reins puissants ; or, sa tête n’était pas celle d’une antilope, mais plutôt d’un jeune poulain.
Le doute n’était plus possible : la Licorne des vieilles tapisseries de haute lice se réincarnait sous leurs yeux. Elle n’était plus un mythe, l’unicorne imprenable, dont parlaient à Carthage les mercenaires d’Asdrubal ; elle ne les faisait plus sourire, celle dont l’apparition glaçait d’effroi les cohortes d’Alexandre et, évoquée par une légende sabéenne, venait les attendre comme un guide au seuil d’un gouffre attirant.
Jean et Trécœur, en un mouvement spontané, portèrent leur arme à l’épaule ; mais la licorne s’enfonça dans un buisson et disparut à l’improviste.
Ils dévastèrent le buisson, broyèrent d’innocentes fougères avec rage, explorèrent les creux ravinés et les orifices béants de tanières inhabitées.
L’obscurité les ressaisit à nouveau au pied d’une nouvelle montagne et ils durent cheminer un peu à l’aveuglette, attentifs au moindre craquement. Le fond de la vallée était pavé de schistes et de basaltes de hauteurs inégales ; l’humus, par places, avait glissé des pentes et s’était accumulé en tumulis géants.
Les coulées de laves, de pierres ponce et de scories, écorchaient le cuir de leurs bottes de chasse, rendant la marche difficile.
Ils trébuchaient dans des traquenards de trous dissimulés sous une mince pellicule de cendres pétrifiées où ils s’enlisaient jusqu’aux genoux.
Tantôt, ils croyaient voir la licorne sauter légèrement devant eux, disparaître devant une aiguille de pierre, réapparaître au bord d’une crevasse qu’elle franchissait d’un bond ; tantôt, au moment de rejoindre la fugitive, elle s’évanouissait soudainement, et, cent pas plus loin, elle se montrait à nouveau, éclair magique, toujours insaisissable.
À plusieurs reprises, ils avaient essayé de la tirer au pied levé, mais, à chaque tentative, soit quelque caillou roulant sous leurs pieds au moment opportun, soit quelque crevasse sournoise faisait dévier leur arme ou une branche en accrochait le canon, ou toute autre cause fortuite, naturelle incontestablement, surgissait à point nommé pour faire avorter leur projet.
Haletants, ils perdaient le contrôle d’eux-mêmes et s’enfonçaient dans les dédales de la contrée inconnue.
La nuit pesait sur leurs têtes comme une chape de plomb, bien que la face narquoise de la lune lançât son reflet de plat désargenté sur le fond d’émail sombre piqueté d’étoiles.
La poursuite les amena devant une muraille cyclopéenne et à pic, faite de monts entassés l’un sur l’autre.
Pour réconforter leur ardeur défaillante, la Licorne les attendait à l’entrée d’une étroite gorge, brèche ouverte dans le flanc de ce rempart colossal. Était-ce un lit de torrent desséché ou un canyon volcanique ?
L’œil de la bête eut à leur approche une fulguration verdâtre, presque satanique, qui les éblouit. Après une courte hésitation, elle s’engouffra dans l’ouverture, porte de silence et de ténèbres au seuil ingardé.
Le réflexe irréfléchi en sa sagacité, qui procède de l’instinct de conservation et de la répulsion de l’homme pour l’obscurité des cavernes, en particulier, sentiment atavique légué par l’ancêtre que la nécessité obligeait de disputer aux fauves leurs tanières, leur causa un même mouvement d’arrêt.
« L’entrée des Enfers, s’exclama Jean. Le Dante n’eût pu rêver un plus sinistre vestibule ! »
Trécœur ne souffla mot, il réfléchissait ; quant à Sir Clamorgan, il maugréait à son habitude, s’attirant ce reproche de sa fille :
« Pourquoi vouer notre chasse à l’insuccès ? Nous sommes à l’entrée du terrier, la bête y sera bientôt forcée ! »
Trécœur coupa une branche de pin chétif, poussé entre deux roches.
« Allons, dit-il, pour que nos efforts n’aient pas été inutiles. »
Ils le suivirent en silence ; l’exaltation factice qui les avait soutenus jusque-là les abandonnait au froid calcul de la raison. Cependant, pour compléter leur dernier effort, ils s’engagèrent dans ces propylées où l’obscurité s’épaississait graduellement jusqu’aux ténèbres éternelles.
Le vieux gentleman, hochant silencieusement la tête, se retourna au moment de franchir ce seuil inquiétant, et dit en adieu à la clarté lunaire, qui baignait de son fluide verdi cet endroit désolé, ces vers remplis d’incertitude :
O strengthen me, enlighten me!
I faint in this obscurity,
Thou dewy dawn of memory!
_____
(J.-A. Barbier-Daumont, Le Capteur d’âmes, roman d’aventures diaboliques, première partie, in L’Homme libre, 22, 23 et 24 février 1933 ; édition en volume : Le Capteur d’âmes, roman fabuleux, Paris : Société d’Édition et de diffusion littéraire, 1947. Jost Amman, « Nymphe chevauchant une licorne, » Enchiridion Artis, gravure sur bois, 1578 ; M. S., « Blason à la licorne, » 1469-1482 ; gravure sur bois illustrant la Cosmographia Universalis de Sebastian Münster, c. 1544-52)
_____
Raphaël, « Dama col liocorno » [La Dame à la licorne], huile sur bois, 1505-1506
C’était, dans le quartier du Vatican, derrière les ruines de Saint-Pierre, une maison d’assez pauvre apparence, et fort vieille, car elle portait, sur la pierre du fronton, la date de l’an 2077. Tout ce quartier de Rome, vous le savez, a gardé son aspect d’un autre âge, et il fait dans la ville un îlot de délabrement et de misère, avec des rues tristes, des logis malsains ; maintes fois, déjà, le Conseil a délibéré sur le projet d’abattre ces masures, hautes à peine de dix étages, où des gens sans aveu consentent seuls à vivre : mais le temps passe, et les taudis restent debout.
La profession médicale nous amène à voir d’étranges lieux ; je fus appelé là pour y visiter un malade, et je dois avouer que, malgré ma curiosité pour les choses du vieux temps, je m’aventurais pour la première fois dans cette région de la ville. Un méchant ascenseur électrique m’arrêta au premier étage, et je me demandais à quel degré de misère il fallait en être réduit, pour habiter si loin des hauteurs respirables, si près de terre, et presque déjà vers la tombe.
Pourtant, dès mon entrée dans l’appartement du malade, j’eus la surprise d’y constater quelque richesse : il était encombré de bibelots dont plusieurs semblaient d’un grand prix, mêlés à d’autres dont l’unique valeur était leur ancienneté. On se serait cru dans le réduit d’un antiquaire ou d’un savant ; au second coup d’œil, je diagnostiquai, dans cette sorte de petit musée, l’esprit et la main d’un théographe. En effet, les pièces réunies là étaient d’un caractère exclusivement religieux ; mais, à la différence des collections analogues, celle-ci ne comportait que des numéros se référant au culte des Chrétiens, et, d’une façon plus spéciale, à la secte qui porta le nom de Catholicisme ; du moins, je le jugeai ainsi, sauf erreur, car mon érudition en théographie est celle de tout homme du monde, et ne me permettrait pas de porter un jugement catégorique sur des attributs et des subdivisions qui exigent, en somme, une étude approfondie.
Au mur, une grande croix en ébène supportait un crucifix d’ivoire, d’un beau travail ; en face, un panneau peint à l’huile, – ce qui suffit à indiquer son ancienneté, – représentait deux clefs entrecroisées sous une tiare, avec des guirlandes de cordages ; des chasubles de soie, brodées de fleurs, s’en trevoyaient dans l’ombre d’une armoire à demi-fermée ; dans un coin, une très longue béquille en bois doré, et terminée, au bout supérieur, par des branchages contournés en rin ceaux ; sur une étagère, une mitre en laine blanche brillait de verroteries ; sous une vitrine, des coupes, des urnes, des vases, des candélabres en cuivre dédoré, et, sur un support de même métal, une lentille de verre entourée de rayons ; une espèce de table ou d’autel, accolée contre la cloison, suppor tait des colonnettes de chêne, des coffrets sculptés, des tapis en imitation de dentelle, un crucifix de thallium, et des figu rines de vieillards qui ont de la barbe ou d’adolescents qui ont des ailes ; près de la porte, un tronc à serrure de fer por tait cette inscription : Denier de Saint-Pierre.
Je discernai tout cela d’un rapide coup d’œil, en passant, car il ne convient pas à notre discrétion professionnelle de pénétrer les secrets de la vie privée.
On m’introduisit dans la chambre du moribond, et je vis un spectacle bizarre : cinq ou six personnes âgées se tenaient autour du lit, dans une posture inexplicable ; ces hommes, – car il n’y avait là aucune femme, – étaient sur les genoux, à la manière des tapissiers qui vernissent un parquet : mais ils ne faisaient rien. Ils gardaient les mains jointes, et par laient à mi-voix : ils ne devisaient pas, mais ils murmuraient des mots à peine intelligibles, dans une langue inconnue, qui me parut être du latin ; ils ne semblaient d’ailleurs prendre aucun souci de s’entendre l’un l’autre, puisqu’ils parlaient tous à la fois. Ils ne se dérangèrent point à mon entrée, sauf un qui se leva, et me dit : « Nous prions. »
Puis il s’écarta du chevet et j’aperçus le malade.
C’était un vieillard glabre, au large front, aux yeux noirs et brillants, illuminés de fièvre ou de pensée ; les arcades sourcilières étaient musclées d’énergie, et les tempes maigres portaient en creux le coup de pouce du génie. Il regardait le plafond de la chambre, et ses lèvres remuaient en silence.
L’homme qui déjà m’avait parlé se tourna vers moi de nouveau et dit : « Permettez que le Saint-Père achève son oraison. »
Vous ignorez sans doute, comme je l’ignorais, ce qu’est une oraison ; ce mot a servi, paraît-il, à désigner une sorte de monologue mystique, qu’on improvise ou qu’on récite, et dans lequel l’orateur suppose qu’il s’adresse à la divinité de son choix.
Comme il convient, en somme, de se prêter, autant qu’on le peut, aux fantaisies de la clientèle, j’attendis la fin de l’oraison.
Après quelques instants, le malade souleva péniblement sa tête, enfoncée dans les coussins, puis il étendit le bras droit, et fit, avec deux doigts, un signe mystérieux, dans l’air, au-dessus des gens agenouillés ; ensuite il posa ses regards sur mes yeux, et ne bougea plus.
Il souriait et dit : « Je pense, Monsieur, que la science ne pourra rien pour moi. »
Je l’examinai. Il n’avait plus que peu de moments à vivre. Je ne le dis point, mais il me répondit : « Je le sais. »
Il s’efforça de s’accouder sur le lit, et retomba. Alors, tout de son long étendu, et la face directe, sans regarder personne, il parla droit devant lui.
« Je vous remercie, monsieur, d’être venu ; et vous, mes frères, adieu. Ne pleurez pas sur moi, mais sur Eux. Je vous bénis, au nom du Père, du Fils… »
Il voulait, je crois, ajouter quelque autre mot encore, mais il n’en eut pas la force. Un des assistants continua : « Et du Saint-Esprit. » Tous répliquèrent ensemble : « Ainsi soit-il. » Ils se levèrent simultanément, et personne ne parla plus.
Je me penchai vers le mourant. Son cœur battait encore, à peine.
Les assistants m’interrogeaient du visage. D’un signe, je leur fis entendre que la fin approchait. Ils avaient un air de gravité plutôt que de tristesse, comme si la disparition de leur ami dût causer à tous un embarras commun, et non de la douleur : l’atmosphère, autour de cet agonisant, manquait d’amour. Je cherchais à m’expliquer quels liens ou quels rapports pouvaient unir ces hommes qui, non seulement n’appartenaient point à la même famille, mais qui bien évidemment ne provenaient ni du même pays, ni de la même race. Sans doute étaient-ils membres de quelque corporation ouvrière ? Je remarquai à leur boutonnière un ruban et un insigne semblables à ceux que nos ancêtres adoptèrent sur la fin du moyen âge, au XIXe et au XXe siècles, pour distinguer encore les derniers ordres de chevalerie. Le ruban était écarlate, et l’insigne d’argent représentait un chapeau bas-de-forme, à grands bords, décoré de glands.
Mon premier interlocuteur, devinant ma pensée, se rapprocha de moi : « Monsieur, dit-il, je vous présente les cardinaux de la Sainte Église Catholique. »
Je saluai, sans bien comprendre, et il baissa la voix pour ajouter : « Notre Saint-Père, n’est-ce pas, est à toute extrémité ? »
Je ne comprenais pas davantage que ces hommes d’origines disparates eussent le même père, et qu’il fût sensiblement de leur âge. Mais je n’insistai point ; je passai dans la chambre voisine pour rédiger une ordonnance. Celui qui m’accompagnait continua ainsi :
« C’est une pitié pour le monde, car Sa Sainteté ne sera pas remplacée. »
Je levai les sourcils, pour témoigner de mon impuissance à empêcher ce malheur dont la portée m’échappait, et je me remis à écrire. Mais l’homme, désireux, j’imagine, de me renseigner sur sa propre importance, ajouta :
« Hélas, monsieur, vous aurez vu mourir le dernier des Souverains Pontifes, devant les derniers cardinaux de l’Église romaine… »
Alors, je compris. J’avais ignoré jusqu’à ce jour qu’il existât encore des chrétiens, et surtout des prêtres chrétiens. Ma surprise fut vive. Je ne suis pas de ceux qui se désintéressent complètement des antiques légendes ou des mœurs disparues, et le dilettantisme de ma curiosité se prête volontiers aux occasions d’apprendre ce qui concerne l’évolution de l’esprit humain. Le cardinal sentit que j’étais disposé à l’entendre.
« Oui, monsieur, celui qui meurt dans cette chambre, – que Dieu reçoive son âme ! – était le vicaire de Jésus-Christ. »
Il vit que je ne percevais pas exactement le sens de ses propos, dont plusieurs locutions échappaient à mon entendement. Il fit, de la main, un geste de condescendance, et, secouant la tête avec un sourire triste, il ajouta :
« Ne nous prenez point pour des fous, parce que nous sommes en petit nombre. Les grandes choses de l’humanité durent plus longtemps qu’on ne pense, et se continuent à l’insu de l’histoire ; quand elles ont disparu de la lumière, on les croit mortes, mais elles survivent dans l’ombre, et y pro longent leur agonie. La mission est achevée, mais le titre persiste, et c’est ainsi que jadis on a pu voir encore des francs-maçons qui ne maçonnaient plus, et qui. délibéraient toujours, bien qu’ils n’eussent plus à bâtir les cathédrales ; on a vu des Sârs et des Mages trois mille ans après Ninive et Babylone, et nous savons qu’au dix-neuvième siècle il exis tait un grand-maître des Templiers. Ainsi fut-il de nous, monsieur. L’Église catholique, dépossédée du Saint-Siège, a cependant, comme vous le voyez, conservé des fidèles, et les élections pontificales ont pu se perpétuer, encore que dépour vues de leur éclat et de leur solennité. Il faut avouer que, dès lors, le nombre de nos adeptes diminua plus prompte-ment. L’abolition du costume ecclésiastique et la suppres sion des cloches furent un coup terrible pour le sentiment religieux : car les cloches, n’est-ce pas, furent la publicité de Dieu, et comment se maintenir sans un peu de publicité ?
– Les historiens prétendent que, de tous temps, les organisations sacerdotales reconnurent l’importance de la publicité et de la mise en scène.
– Elles devenaient, Monsieur, plus indispensables que jamais, à l’instant où elles nous manquèrent : on retira aux prêtres les moyens matériels d’attirer l’attention populaire, juste au moment où cette attention se retirait d’elle-même, pour se porter vers d’autres soins. Les peuples et les hommes étaient alors trop occupés sur la terre pour penser encore à l’autre monde, et les inventeurs faisaient grand tort au Créateur. Le sens de l’au-delà et le goût du mystère se retiraient des esprits, et vous savez sans doute que plus est faible le sentiment religieux, plus les religions se font nombreuses. Chacune des aspirations individuelles se raccroche à ce qui la sollicite le plus, et lorsqu’un dieu va disparaître, tous les dieux reparaissent. Nous eûmes à lutter contre une concurrence énorme, et nous étions alors sans armes pour lutter. Les théosophes et l’occultisme furent nos plus puissants rivaux, et vers eux s’en allaient toutes les âmes inquiètes ou curieuses de l’infini, car leur culte offrait l’amusement des prodiges. Que vous dirai-je ? L’indifférence des peuples finit par arriver jusqu’à l’oubli de nous. Mais cet oubli se faisait si lentement, par la succession des jours, que nul ne saurait dire à quelle date il a commencé. »
Je répondis charitablement :
« Monsieur, c’est la loi de ce monde, où tout progresse jusqu’à mourir, même les meilleures choses. Ce qui est force part du néant pour monter au suprême, et redescendre au néant.
– Vous dites vrai, monsieur ! Les premiers évêques de Rome portaient un manteau de bure ; et l’évêque de Rome devint le Pontife des évêques, et ce Pontife se fit roi, et ce roi fut ensuite le maître des monarques. Avez-vous remarqué les chiffres inscrits sur la porte de l’humble maison où nous sommes ? Elle date de 2077, mille ans après l’époque où le moine Hildebrand faisait s’agenouiller l’empereur d’Allemagne dans la neige de Canossa. Alors, nous étions au sommet de la puissance, et notre volonté ruait une moitié des hommes contre l’autre moitié. Le tumulte des adorations retentissait dans nos temples de pierre, et nous couvrions les villes de nos monuments et de nos cortèges !… Mais il nous fallut redescendre, précisément parce que nous étions au faîte, et qu’ici-bas rien ne stationne : le seigneur universel retomba au rang d’un petit prince, avec un minuscule État ; et comme son royaume était faible, les autres rois en profitèrent pour le lui prendre. Il redevint, pour la seconde fois, le Pontife des évêques ; on lui accorda de lancer des mandements, à défaut de commandements, et de proposer des avis, au lieu d’imposer des ordres.
– Toutes les théocraties ont pris fin de la sorte.
– Et toutes les religions qu’elles portaient, fatalement, ont pris fin avec elles ! C’est un grand malheur, monsieur, que Dieu ne puisse vivre sur terre autrement que par l’autorité des hommes. Quand les prêtres perdent leur suprématie sociale, les dieux meurent : voyez l’Assyrie et l’Égypte, l’Olympe et le Druidisme ! Les peuples n’ont cru à leurs divinités que dans le temps où ils tremblaient devant le pouvoir sacerdotal.

– On a compromis Dieu en l’introduisant dans la politique.
– Que dites-vous là, monsieur ? Vous faites tort à vos connaissances historiques, en supposant que Dieu puisse être tenu en dehors de la politique : il en est le principe même, et toute politique sociale ne fut, pendant des centaines de siècles, que la lutte entre l’Homme et Dieu, entre la conscience qui s’émancipe et la loi qui défend de s’émanciper, c’est-à-dire entre la force individuelle et la force générale ! L’homme sera-t-il libre, ou sera-il conduit ? Tout le problème fut là, durant quelques milliers d’années. Les deux plus magnifiques constructeurs de peuples que l’on ait jamais vus sur la face du globe, Moïse et Mahomet, pour étayer leur œuvre politique et la faire solide, ont eu recours à Dieu, sans lequel ils n’auraient rien pu : à Dieu ils attribuaient leurs dires et leurs dogmes, et les nations donnèrent au verbe du Dieu l’obéissance qu’elles eussent refusée aux prescriptions du Sage.
– Il se peut.
– Notre Seigneur a fait de même, monsieur, mais, par trop grande bonté, il fit œuvre incomplète, et son édifice péchait par trop de confiance en notre idéalisme, sur lequel il appuyait tout : il manquait à son œuvre une coercition, et l’Église catholique lui donna ce qui lui manquait. Il fallait, par ordre, forcer les hommes à rêver, à chanter, à se croire heureux, car le jour où ils doutent de Dieu, monsieur, ils doutent de leur propre bonheur, et ce jour-là monsieur, ils souffrent.
– On ne peut nier que les dieux successifs n’aient été bien utiles, à différents points de vue.
– Consolant, réconfortant, purifiant, ils furent assez utiles, n’est-ce pas ? pour qu’on les crût indispensables. La conception d’un au-delà semblait inhérente à l’essence même de l’homme. Hélas, est-elle plus heureuse, l’humanité, main tenant qu’elle a perdu le goût du rêve ? Toute perte est une perte, et vous vous êtes appauvris en vous débarrassant de Dieu. On voulait secouer un joug, mais on jetait un trésor, qui est le rêve, et l’on supprimait une force, qui est la Foi ! »
Un râle nous parvint de la chambre voisine, mais le cardinal, empli de son sujet, n’entendit pas et poursuivit :
« Étions-nous donc des maîtres si terribles ? Ah ! mon sieur, les rois ont commis une lourde faute en dépossédant le Saint-Siège de sa puissance temporelle. Ils se sont désar més en nous affaiblissant, et quand ils nous sacrifièrent, ils se condamnaient du même coup. Ils ont voulu s’émanciper de la tutelle sacerdotale, qui leur équivalait à la protection divine ! Pour se délivrer d’un juge, ils se sont privés d’un défenseur ! Les trônes n’avaient de force que rivés à l’autel !
– Les destinées de même essence sont liées les unes aux autres, et rien de l’édifice social ne tombe impunément pour le reste. Les rois devaient disparaître peu de temps après vous.
– Avant nous, puisque vous voyez que nous durons encore ! Un roi renversé n’est plus roi, même si dix mille citoyens le regrettent ; mais un dieu que dix hommes adorent reste indiscutablement dieu ! »
Le sourd halètement du moribond nous venait par la porte entrouverte, avec le murmures des prière.
« Mais je ne vous ai pas dit la fin. Elle fut lente, monsieur. Les nations s’étant l’une après l’autre détournées de nous, et l’indifférence à tout ce qui n’était point d’intérêt matériel ayant gagné de proche en proche, il ne resta plus en ce monde que des rêveurs épars, encore enclins à l’adoration, mais difficiles à grouper : nous fûmes d’abord quelques milliers de catholi ques, et plus tard nous fûmes quelques centaines, quelques douzaines. Ceci dura pendant deux siècles. À la fin, le denier de Saint-Pierre ne suffisait plus à entretenir le Pape, qui dut prendre un métier, et le jour arriva où le nombre des croyants se réduisait aux seuls dignitaires de l’Église. Grégoire XX, qui râle, – vous l’entendez qui râle? – Grégoire XX n’a trouvé sur toute la terre que deux cardinaux à nommer, et maintenant il meurt, nous laissant en trop petit nombre pour constituer un conclave. Il n’aura pas de successeur. »
À ce moment, nous entendîmes un cri, quelque chose de faible qui voulait être fort. Je courus vers la porte.
Le vieillard s’était soulevé sur sa couche, en allongeant les bras vers le plafond, vers le ciel ; déjà il retombait.
Avant que je fusse auprès de lui pour le recevoir, sa tête pendait au bord du lit.

_____
(Ce conte d’anticipation d’Edmond Haraucourt, publié le 1er janvier 1903 dans La Grande Revue, n° 1, n’avait encore jamais été repris depuis sa première parution. Caricatures du pape parues dans Punch, or the London Charivari : [Anonyme] « Guy Fawkes for 1859, » 12 novembre 1859 ; [John Tenniel] « A Good Offer, » 29 septembre 1860 ; [John Tenniel] « Papal Allocution. – Snuffing Out Modern Civilisation, » 13 mars 1861)
L’homme dont on vient de célébrer la mémoire, le grand poète d’Axël et de l’Ève future, des Contes cruels et de Tribulat Bonhomet, n’est pas mort depuis assez longtemps pour que quelques-uns d’entre nous n’aient point encore pu le connaître, et cependant sa gloire a quelque chose de si solide déjà, de si ancien, de si authentiquement pur que le monument de Saint-Brieuc semble conserver la réputation classique, définitive, hors de toute discussion, d’un auteur entré tout entier dans la conscience française, et pour ainsi dire, absorbé, assimilé par elle. Lorsqu’on dit aujourd’hui « Villiers de l’Isle-Adam, » lorsqu’on prononce ce nom somptueux et si purement national, aux allures féodales et qui fut glorieusement porté dans l’histoire par une série d’ancêtres héroïques, on évoque aussitôt les images familières éparses dans ses contes, ces figures de rêve et de féerie, ces profils féminins si suaves, quasi immatériels, et qui font songer à ceux de Ligéia et de Morella les héroïnes d’Edgar Poe, ce grand frère intellectuel de notre poète.
On pense invinciblement à Hadaly, cette créature étrange et métallique dont l’artifice adorable tient de l’ange et de la machine. On pense aux amants merveilleux, à Sarah et à Axël, qui préfèrent, comme leurs grands cousins d’âme Tristan et Yseult, la mort à la diminution de leur extase dans la vie quotidienne.
On revoit la face ricanante de Tribulat Bonhomet, caricature affreuse et colossale du savant étroit et borné, sorte de Homais à la troisième puissance. Et, lorsqu’on a parcouru par le souvenir cette galerie de personnages énigmatiques, si intenses et cependant si à l’écart de la vie, on éprouve, jusqu’au vertige, ce sentiment, que dis-je ? cette sensation, du l’idéalisme absolu où se complet notre grand écrivain.
Jusqu’à quel degré Villiers fut-il le maître ou non de cette hallucination splendide qui lui faisait envisager le monde extérieur comme une illusion infiniment plus fugace que la réalité de son propre esprit ? Quels furent ses ancêtres spirituels, ses influences si vous le voulez ?… Je laisse la d’autres la tâche infiniment délicate de répondre d’une manière précise à ces questions et je m’incline d’avance devant leurs subtiles découvertes.
Mais, pour moi, il me plaît de l’imaginer comme seul, comme formé en dehors de toute influence directe, comme un monde à part, contenant ses paysages, ses fleuves, ses montagnes, ses sites tragiques ou riants, ses steppes de désolation ou d’ironie.
Cependant, je me trompe. S’il est difficile de lui trouver une ascendance mentale parmi les hommes de l’époque précédente, s’il apparaît à la fin du romantisme comme un écrivain tout à fait à part, malgré une largeur de lyrisme qui fait songer à Chateaubriand, l’influence devient évidente et la formation indiscutable si, au lieu de penser à des hommes, nous pensons à la terre, à la terre natale, à la terre bretonne.
Villiers de l’Isle-Adam est Breton, et Breton avant tout. Et ce n’est point sans raison profonde que le sol de Saint-Brieuc fut choisi pour y dresser son monument.
En Villiers de l’Isle-Adam, plus qu’en aucun autre poète, a revécu l’âme celtique, l’âme armoricaine. Il a écouté la voix des fées, il l’a pleinement comprise. Il a longuement rêvé sous la lune et dans le crépuscule, sur les landes mystérieuses où le vent passe, imitant tous les murmures de l’Univers. Il a entendu les plaintes de l’Océan se brisant sur les rochers. Il s’est laissé pénétrer jusqu’au cœur par cette atmosphère puissante et magnétique, chargée de mélancolie et toute frissonnante d’au-delà qui est celle de la Bretagne, et qui, vraisemblablement, le sera éternellement.
Ainsi s’explique la nostalgie étrange de son regard tout intérieur, et de ses œuvres qui semblent riches de promesses idéales et infinies. Ainsi s’explique la prodigieuse puissance de suggestion de sa phrase, dont pas un technicien du style n’a encore pu découvrir le mécanisme. On ne dissèque pas les enchantements. Ainsi s’explique sa profonde tristesse, et jusqu’à si profonde ironie, qui était la réaction de son âme trop blessée, qui était sa vengeance.
J’apporte ici, à ce prophète du progrès, à ce grand poète, à cet homme qui vécut et souffrit avec une dignité si haute, l’hommage de la Pensée bretonne, heureuse et attendrie de se reconnaître dans le haut front génial, dans les yeux limpides et secrets, sous la parole quasi divine de son grand fils malheureux : Villiers de l’Isle-Adam.
_____
(Armand Dayot, in La Pensée bretonne, deuxième année, n° 19, 15 juin 1914)