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L’homme dont on vient de célébrer la mémoire, le grand poète d’Axël et de l’Ève future, des Contes cruels et de Tribulat Bonhomet, n’est pas mort depuis assez longtemps pour que quelques-uns d’entre nous n’aient point encore pu le connaître, et cependant sa gloire a quelque chose de si solide déjà, de si ancien, de si authentiquement pur que le monument de Saint-Brieuc semble conserver la réputation classique, définitive, hors de toute discussion, d’un auteur entré tout entier dans la conscience française, et pour ainsi dire, absorbé, assimilé par elle. Lorsqu’on dit aujourd’hui « Villiers de l’Isle-Adam, » lorsqu’on prononce ce nom somptueux et si purement national, aux allures féodales et qui fut glorieusement porté dans l’histoire par une série d’ancêtres héroïques, on évoque aussitôt les images familières éparses dans ses contes, ces figures de rêve et de féerie, ces profils féminins si suaves, quasi immatériels, et qui font songer à ceux de Ligéia et de Morella les héroïnes d’Edgar Poe, ce grand frère intellectuel de notre poète.

On pense invinciblement à Hadaly, cette créature étrange et métallique dont l’artifice adorable tient de l’ange et de la machine. On pense aux amants merveilleux, à Sarah et à Axël, qui préfèrent, comme leurs grands cousins d’âme Tristan et Yseult, la mort à la diminution de leur extase dans la vie quotidienne.

On revoit la face ricanante de Tribulat Bonhomet, caricature affreuse et colossale du savant étroit et borné, sorte de Homais à la troisième puissance. Et, lorsqu’on a parcouru par le souvenir cette galerie de personnages énigmatiques, si intenses et cependant si à l’écart de la vie, on éprouve, jusqu’au vertige, ce sentiment, que dis-je ? cette sensation, du l’idéalisme absolu où se complet notre grand écrivain.

Jusqu’à quel degré Villiers fut-il le maître ou non de cette hallucination splendide qui lui faisait envisager le monde extérieur comme une illusion infiniment plus fugace que la réalité de son propre esprit ? Quels furent ses ancêtres spirituels, ses influences si vous le voulez ?… Je laisse la d’autres la tâche infiniment délicate de répondre d’une manière précise à ces questions et je m’incline d’avance devant leurs subtiles découvertes.

Mais, pour moi, il me plaît de l’imaginer comme seul, comme formé en dehors de toute influence directe, comme un monde à part, contenant ses paysages, ses fleuves, ses montagnes, ses sites tragiques ou riants, ses steppes de désolation ou d’ironie.

Cependant, je me trompe. S’il est difficile de lui trouver une ascendance mentale parmi les hommes de l’époque précédente, s’il apparaît à la fin du romantisme comme un écrivain tout à fait à part, malgré une largeur de lyrisme qui fait songer à Chateaubriand, l’influence devient évidente et la formation indiscutable si, au lieu de penser à des hommes, nous pensons à la terre, à la terre natale, à la terre bretonne.

Villiers de l’Isle-Adam est Breton, et Breton avant tout. Et ce n’est point sans raison profonde que le sol de Saint-Brieuc fut choisi pour y dresser son monument.

En Villiers de l’Isle-Adam, plus qu’en aucun autre poète, a revécu l’âme celtique, l’âme armoricaine. Il a écouté la voix des fées, il l’a pleinement comprise. Il a longuement rêvé sous la lune et dans le crépuscule, sur les landes mystérieuses où le vent passe, imitant tous les murmures de l’Univers. Il a entendu les plaintes de l’Océan se brisant sur les rochers. Il s’est laissé pénétrer jusqu’au cœur par cette atmosphère puissante et magnétique, chargée de mélancolie et toute frissonnante d’au-delà qui est celle de la Bretagne, et qui, vraisemblablement, le sera éternellement.

Ainsi s’explique la nostalgie étrange de son regard tout intérieur, et de ses œuvres qui semblent riches de promesses idéales et infinies. Ainsi s’explique la prodigieuse puissance de suggestion de sa phrase, dont pas un technicien du style n’a encore pu découvrir le mécanisme. On ne dissèque pas les enchantements. Ainsi s’explique sa profonde tristesse, et jusqu’à si profonde ironie, qui était la réaction de son âme trop blessée, qui était sa vengeance.

J’apporte ici, à ce prophète du progrès, à ce grand poète, à cet homme qui vécut et souffrit avec une dignité si haute, l’hommage de la Pensée bretonne, heureuse et attendrie de se reconnaître dans le haut front génial, dans les yeux limpides et secrets, sous la parole quasi divine de son grand fils malheureux : Villiers de l’Isle-Adam.
 
 

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(Armand Dayot, in La Pensée bretonne, deuxième année, n° 19, 15 juin 1914)