yandargent-lavandieres
 

« Ha, ha, ha ! » La rumeur, trouant la voûte des hêtres, courut sur les vagues bleues de la forêt, tomba dans les combes lumineuses où elle réveilla des échos mystérieux. « Ha, ha, ha ! » Était-ce le glapissement d’un renard s’embusquant sur le passage d’un lièvre, l’appel d’un bûcheron lancé du bord d’une tranchée, le cri d’une ramasseuse de bois mort ?

Le père Huot, qui avait amené son troupeau dans ce lointain trou de Glane, étroit vallon où l’on trouvait encore un peu d’herbe verte au fort de la sécheresse, le vieux berger donc qui dormait à l’ombre d’un frêne se réveilla, et, s’étant dressé sur son coude, il prêta l’oreille longuement ; mais déjà l’étendue retombait au silence, rien ne vivait plus que l’implacable soleil, calcinant les taupinières, incendiant les herbes, faisant pleurer à l’écorce rouge des sapins des larmes blondes de résine.

Pourtant, le vieux à peine rassuré secouait la tête d’un air rêveur. Il n’aimait pas ça. Il se passait, dans ce canton lointain de Glane, des choses qui l’impressionnaient par leur air d’étrangeté. À tous moments, des bruits inquiets retentissaient au creux des buissons : des branches craquaient, des pas mystérieux résonnaient sur les berges du ruisseau, sur les sentiers, dont la terre se fendillait. Et Brisetout, le vieux chien, aux longs poils traînants collés par l’argile des chemins, aux oreilles déchirées par les crocs des camarades, n’était pas content lui non plus. Parfois, il poussait un grognement sourd et, les narines retroussées sur ses crocs, il fixait un regard fasciné sur les bourrés de ronces, sur la lisière du bois, comme s’il y voyait marcher un être invisible, que les sens grossiers du vieux n’apercevaient pas.

Soudain, le chien se dressa, le poil hérissé et l’échine frémissante prêt à bondir, il flairait le vent. « Paix là, » murmura le vieux, qui tourna la tête, et vit, au bas d’une allée de cornouillers que le soleil avait colorés en cuir fauve, une jonchée de feuilles sèches s’agiter, se soulever, tournoyer dans le vide en une trombe légère.

Quelqu’un avait passé là.

Mais les moutons broutaient paisiblement ; ils entassaient au bord du ruisseau, où dormait une eau saumâtre, leurs dos crépus, que les paysans avaient marqués de craie rouge. Quand l’un d’eux levait la tête, aucune appréhension ne se lisait sur sa face stupide.

Le vieux berger retombait à sa songerie. Le jour, tout allait bien ; mais la tombée du crépuscule emplissait le vallon reculé de formes menaçantes, de bruits qui roulaient de l’horizon et prenaient sans qu’on sût pourquoi une terrifiante ampleur. Quand le soleil plongeait derrière les sapins et trouait leurs rameaux noirs de clartés sanglantes, une sorte d’horreur arrachait un soupir lamentable aux vieux arbres. On ne reconnaissait plus rien. Le chant d’un grillon, perdu entre deux mottes de terre, devenait la vibration formidable d’un violon géant, qui aurait monté jusqu’aux étoiles ; un brin de chaume, hérissé au faîte d’un coteau, se détachait sur le couchant pâle qu’il masquait, comme la ramure d’un chêne. Quant à pénétrer dans la Jurade, la forêt voisine, le vieux frissonnait à cette seule pensée. S’étant approché de la lisière, il avait entendu des pas, des pas silencieux qui glissaient en frôlant les mousses, des galopades éperdues qui retentissaient dans les taillis, au milieu d’un fracas de branches cassées. Des lueurs bleuâtres, pareilles à des flammes d’enfer, couraient sur la souche pourrie, et de la fourche noueuse d’un chêne, qui dressait ses bras convulsés, était sorti un ricanement horrible. Le vieux, fou de peur, s’était enfui…

Une heure passa.

Il ne bougeait pas, appuyé au tronc du frêne, et il retenait son souffle pour cueillir tous les bruits épars. Quelque chose remuait dans le bois ; alors, un frisson d’angoisse courait le long de son échine, puis s’apaisait, quand il apercevait un grand lièvre roux, débouchant d’une tranchée et bondissant parmi les genêts, un écureuil qui sautillait de branche en branche, comme une flamme rousse, et égrenait sur les cailloux les noisettes et les glands vides…

Toutes les superstitions des campagnes assaillaient son cerveau. Il songeait aux êtres mystérieux, qui hantent la clairière ou l’étable, se blottissent sous les mottes de terre ou sous la poutre du toit et profitent de la nuit pour accomplir leur maléfice. Un rien décèle leur passage : pétillement d’une flamme, cercle verdoyant dessiné dans l’herbe de la prairie, et l’œil de la vieille jument qui soudain s’emplit de lueurs. Il songeait au soutrè, au petit nain qui bondit dans la paille des greniers, caracole au cou des chevaux, dont il s’amuse, pendant les longues nuits d’hiver, à tresser les crins en anneaux inextricables. Il songeait aussi avec une horreur grandissante aux bûcherons qui passent à la tombée de la nuit dans les carrefours forestiers et mènent une trentaine de loups, hurlant de concert à la lune levante.

Mais lentement le ciel s’assombrit, et le père Huot, un peu soulagé, songea que le moment était venu de regagner le village, comme il faisait tous les soirs.

Il se leva donc, jeta sur son épaule son sac de toile, et, ayant sifflé Brisetout, qui rassembla le troupeau par la prairie que tachait vaguement la terre rouge des taupinières, il poussa les moutons dont la masse ondulait devant lui comme un flot jaunâtre.
 
 

*

 
 

Pan, pan, pan… Trois coups frappés distinctement retentirent sur la berge du ruisseau.

Le père Huot s’arrêta, intrigué, tandis que son chien poussa un aboiement lugubre, un son étrangement fêlé, qui glaça le vieux d’épouvante.

Pan, pan, pan. Le bruit repartait de plus belle. Cela résonnait à deux pas, dans les roseaux agités d’un frémissement léger par les souffles du soir, puis les coups s’éloignaient, allaient retentir en un faible écho à l’extrémité du vallon. Cela voltigeait sans cesse autour du berger, comme un hochequeue sautillant sur une grève. Pan, pan, pan. Le vieux faisait des suppositions. N’était-ce pas la cognée d’un bûcheron, travaillant sur le tard au fond d’une coupe, ou le bec du pivert martelant l’écorce d’un arbre ? Mais la forêt était lointaine et les sons ne seraient pas arrivés jusqu’à lui avec cette saisissante netteté. « Suis-je bête pensa-t-il soudain. C’est quelque fermier, qui, voulant mettre le bétail au vert, est venu à la nuit tombante consolider une clôture. On entend le marteau qui retombe sur les pieux de la palissade. »

Pan, pan, pan. Le bruit, cette fois, retentit à sa gauche, si nettement que le vieux distingua d’autres bruits qui l’accompagnaient : le clapotement d’un linge mouillé qu’on plongeait dans l’eau courante, le son mat d’un battoir retombant sur la lessive.

Il se rassura. Plus de doute ! Une femme, profitant de ce long crépuscule d’été qui s’attarde sur la terre, quelque bonne ménagère âpre à la besogne était venue laver son linge au ruisseau.

Pourtant, cette supposition ne le satisfaisait pas tout à fait. Pourquoi cette femme, à cette heure tardive, aurait-elle choisi cet endroit écarté alors qu’il y avait au village un lavoir commode, avec une eau limpide descendue de la côte, et qui ruisselait continuellement dans les auges de pierre moussue ?

Pourquoi ?

Voulant en avoir le cœur net, il marcha dans la direction du bruit, et avança la tête.

Une touffe d’oseraie dominait la berge ; il l’écarta doucement et il aperçut la lavandière.

Accroupie au bord du ruisseau, sa silhouette se détachait nettement sur l’eau brillante qui formait à cet endroit une fosse profonde. Autour d’elle s’étendait la grève jonchée de galets blancs. Le courant tournoyait, formait des remous qui emportaient dans leur ronde des paquets d’écume. Par moments, un chevesne bondissait, happant les mouches qui viennent effleurer la surface des eaux nocturnes.

La lavandière travaillait avec ardeur. Elle ne perdait pas un moment. Penchée sur une longue pierre plate qui lui servait de banc à laver, agenouillée sur une grosse gerbe de joncs, elle étalait dans l’eau courante une grande pièce de linge que le père Huot reconnut pour un drap, puis elle le tordait, le savonnait, et le battoir retombait en cadence, manié par une main vigoureuse.

Pan, pan, pan.

Le berger ne pouvait distinguer le visage de la laveuse, mais il voyait nettement ses épaules qui s’agitaient, son échine qui ondulait, ses mains qui se démenaient. Tout à fait rassuré, maintenant qu’il connaissait la cause du bruit mystérieux, il lui adressa une plaisanterie, comme les paysans en échangent volontiers, quand ils se rencontrent dans les chemins :

« Mâtin, vous travaillez sur le tard. Votre homme, pour sûr, ne vous renverra pas quand vous rentrerez chez vous. »

La lavandière ne répondit pas ; elle continuait à tordre et à battre son linge. Seulement, elle poussait de temps à autre un soupir.

Ce soupir avait quelque chose d’effrayant.

Alors, le père Huot, intrigué, fit quelques pas en avant. Il reconnut la travailleuse à sa jupe d’étoffe grise, au fichu de cotonnade rayé de bleu qui couvrait ses maigres épaules, et surtout à cette apparence indéfinissable qui émane des attitudes, du corps, des contours, et se grave dans l’œil plus sûrement que tout autre détail.

C’était la mère Marie-Jeanne, une pauvre fileuse, âgée de quatre-vingts ans, qui habitait une masure croulante à l’entrée des chènevières Elle était tombée en enfance, et parfois, partie dans les champs, elle s’égarait, tandis qu’elle ne cessait de répéter des propos, des riens, des chansons de son jeune temps d’une voix menue et chevrotante.

Il la reconnaissait bien, la vieille radoteuse ; quelle idée aussi de venir laver du linge, en ce lieu écarté, à la nuit noire !

Il l’appela donc d’une voix forte, comme faisaient d’ordinaire les gars qui la remettaient dans son chemin :

« Mère Marie-Jeanne ! »

La lavandière ne leva pas la tête.

« Mère Marie-Jeanne, répéta-t-il d’une voix plus ferme, faut rentrer, c’est l’heure… »

Elle continuait de battre son linge, n’ayant pas l’air d’avoir entendu.

Le berger cria de toutes ses forces :

« Mère Marie-Jeanne ! Y a pas de bon sens de rester au bord de l’eau à cette heure ! Mère Marie-Jeanne, faut rentrer chez vous ! Quoi donc que vous faites de si pressé ? »

La laveuse ne tourna pas la tête, mais elle répondit d’une voix étrangement plaintive, qui montait comme le gémissement du courlis parmi les roseaux :

« Je lave les langes des enfants morts et le suaire des trépassés… »

Le berger, qui tremblait de tous ses membres, s’était pourtant rapproché, conduit par une force invincible…

Une stupeur le cloua sur place et le cri qui allait sortir de son gosier s’arrêta sur ses lèvres. La vieille avait tourné la tête, et il avait aperçu une face d’ombre, où les yeux luisaient comme un feu de pâtre sous une roche, où la bouche s’ouvrait noire, tragique, caverneuse. Elle se leva, tenant le drap qu’elle venait de laver et d’où l’eau ruisselait à flots. Et le vieux pâtre, béant d’horreur, s’apercevait que le corps de la lavandière était miraculeusement diaphane, et qu’il voyait nettement au travers les galets blancs de la berge, les saules lointains et les roseaux des berges qui frissonnaient au vent du soir.

La lavandière mystérieuse grandit démesurément. Elle remplissait la nuit de sa stature menaçante. Sa tête, où les yeux jetaient toujours une inquiétante lueur, dépassa la cime des monts. Elle atteignit les étoiles qui s’allumaient dans le firmament pâle, et l’immense suaire, s’étant ouvert, semblait un filet qui emprisonnait dans ses mailles ruisselantes la forêt, les prés, les campagnes.

Le berger prit la fuite.
 
 

*

 
 

Il se rassura en arrivant près du village. Les bons toits, profilant vaguement leurs formes dans les ténèbres, lui parurent des amis. Il reconnut, sous la fontaine de fer forgé, l’auge de pierre moussue où le bétail venait boire ; il entendit avec une joie reconnaissante le clapotement de l’eau qui se déversait dans le chemin.

Il avait rêvé, sans doute ! C’était la nuit avec son cortège de visions indécises, d’apparitions fantastiques, qui avait suscité en lui cette épouvante. Toutes choses maintenant dans les ombres paisibles, où l’on sentait la présence et la protection des hommes, prenaient un aspect familier et normal. Il les reconnaissait ; il avait envie de les toucher de la main au passage. Voilà le tombereau où Jean Hurla rentre ses pommes de terre, on devine dans la nuit la blancheur des sacs amoncelés ; voici la petite maison de Joson Mornot, si basse qu’on peut atteindre l’auvent de tuiles, et, quand on passe près de l’étable, on respire la senteur chaude du fumier, on entend le souffle fort de la bête qui rumine et fait sonner sa chaîne sur le bord de sa mangeoire.

Et voici que des lanternes, balancées à bout de bras, rayonnent dans la nuit. Ce sont les paysans, maîtres des moutons, qui, ayant entendu le bêlement du troupeau, ouvrent les écuries, dénombrent les bêtes au passage, et les poussent devant les crèches garnies de foin.

Oh ! les douces clartés, qui chassent les ténèbres, et font apparaître une à une les granges, les charrettes, les herses entassées dans les cours, toutes les choses paisibles et bien connues.

Quand il eut fait sa tournée, toutes les bêtes sans exception étant rentrées au bercail, le vieux berger, à son tour, prit le chemin du logis.

Comme il arrivait à l’entrée des chènevières, il se signa, saisi de nouveau d’un frisson de terreur, car, pour gagner sa maison, il devait passer devant celle de Marie-Jeanne.

Une clarté trouait la nuit. Il s’approcha, reconnut les vitres envahies de toiles d’araignée, la chambre où la pauvresse filait au long des jours assise devant son rouet, la porte ruineuse qui pendait à demi arrachée de ses gonds.

Pourquoi la vieille avait-elle de la lumière à cette heure ?

Le père Huot monta les trois marches de granit qui vacillèrent sous ses pas. Il se dressa sur le seuil.

Une chandelle posée sur une table projetait dans la chambre une clarté noyée d’ombres. Il distingua une forme allongée sur le lit de chêne de forme antique. Un drap, qui la recouvrait, accusait de ses grands plis son effrayante rigidité. Et, sur la table, il y avait aussi un verre où trempait un brin de buis bénit.

Assises sur des escabeaux, trois vieilles édentées, aux tempes jaunies, marmottaient des prières. Une d’elles penchait son front ridé, son nez chaussé de lunettes, sur un antique missel à fermoir de cuivre.

Machinalement, le pâtre ôta sa casquette. Il laissa ses sabots près du seuil et, marchant à pas muets, il s’approcha du lit funèbre.

Il prit le rameau de buis et fit le signe de la croix sur la forme immobile.

Puis il tomba à genoux et se mit en prières ; quand il eut fini, il se pencha à l’oreille d’une des vieilles :

« Alors, la Marie-Jeanne est morte ? demanda-t-il.

– Elle a dû passer à la nuit tombante, répondit-elle. Dans la soirée, la voisine l’avait vue marcher dans son jardin. Elle a eu une attaque, sans doute. On l’a trouvée dans le bûcher, étendue toute raide, serrant dans ses mains un battoir et un morceau de savon, comme si elle allait laver son linge au ruisseau. »

Le berger secoua la tête. Il sentait planer sur son front le souffle effrayant du mystère.

Les vieilles avaient repris leurs oraisons.

« Dona eis requiem, dit l’une d’elles.

– Amen ! » répondit le vieux berger.
 
 

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(Émile Moselly, in Bibliothèque universelle et Revue suisse, cent dix-septième année, tome LXVII, n° 199, septembre 1912 ; Yan’ Dargent, « Les Lavandières de la nuit, » huile sur toile, 1861)