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I

 
 

Il est fatigant de jouer pendant des heures entières. Et mon esprit ne fut jamais capable d’accorder une attention très longue aux batailles de mes soldats ou aux ruades de mon cheval César. Il aimait, au contraire, vagabonder sans contrainte et sans but en d’imaginaires pays merveilleux, que me dépeignait la vieille Julie dans toutes ses histoires, et où je vivais avec délices. À tel point, qu’oubliant les plus graves occupations de la journée, celle de donner à César son avoine quotidienne ou simplement de prendre mon goûter, je me couchais sur le tapis du petit salon, les yeux grands ouverts et le front plissé, pour mieux suivre ma promenade. Souvent alors, j’entendais ma grand-tante Rose qui murmurait à maman, de sa petite voix presque basse :

« Comme il ressemble à Jérôme ! »

Et ses beaux yeux devenaient tristes.

Longtemps, j’ai ignoré ce qu’elle voulait dire. Et les questions qu’à plusieurs reprises je posai à la vieille Julie n’amenèrent jamais que cette phrase, toujours pareille et dite avec assurance :

« Ce pauvre petit, tout de même ! »

Elle se taisait ensuite, contrairement à son habitude qui était de parler beaucoup ; et, par elle, je ne sus rien. L’audace me décida : je résolus de m’adresser à tante Rose elle-même. Et un jour, comme je lui demandais :

« Tante Rose, à qui dis-tu que je ressemble ? » ce qui manqua de franchise, car « Jérôme » ne quittait guère ma mémoire, elle me répondit en hochant la tête :

« Mon chéri, c’est à un petit garçon qui fut le frère de ta maman. Il était très gentil et très sage. Et il avait des boucles aussi jolies que les tiennes, » ajouta-t-elle en caressant ma chevelure.

Je la priai de me dire où il se trouvait et si, comme mon oncle Albert, il voyageait dans le pays des nègres. Elle secoua la tête.

« Il a été malade, mon Jeannot, très, très malade. Et puis… »

Mais Julie entra, tenant son livre de comptes pressé sur sa poitrine, et chassa, par des questions culinaires, les souvenirs de tante Rose.

Ce que je venais d’entendre piqua ma curiosité plus encore que ma complète ignorance ne l’avait su faire. Je m’enquis de tous côtés et peu à peu j’appris que Jérôme – d’une année plus jeune que maman – était mort à huit ans et demi d’une angine qu’il avait contractée au cours d’un voyage, et malgré les soins angoissés de ma grand-mère. Elle-même ne put résister à la fatigue et au chagrin que lui causa cette perte, et mourut trois semaines après lui.

Je conçus de cette histoire un grand effroi. La pensée que je ressemblais à un petit garçon mort me poursuivit durant de longs jours. Ce qui me terrifia aussi fut le nom de cette maladie mystérieuse et dont je ne pouvais dire qu’une chose : qu’on en mourait. Sans cesse, je me répétais : « Je suis comme Jérôme, je vais mourir, j’ai une angine. » Et ne sachant pas d’où l’on souffre quand on a une angine, je souffrais de tout mon corps.

L’âge même de Jérôme ajouta son mystère à ma crainte. Je venais d’avoir six ans. Et l’incertitude où je me trouvais de placer six ans par rapport à huit ans et demi fut une vraie torture. Était-ce avant ou après ? Un soir enfin, j’en posai avec hardiesse la question à ma mère. Elle me traita en riant de grosse bête, et me dit que c’était après, et qu’il y aurait encore deux grandes années avant que je ne les eusse. Cette assurance, venue de l’être que je chérissais le plus, me donna une joie telle, que je bondis sur les genoux de maman et que je l’embrassai à l’étouffer, sans qu’elle pût rien comprendre à mon élan, ni rien faire que répondre à mes caresses. J’en oubliai la mort, l’angine et le petit Jérôme. Je dansai et je courus comme un fou ; la vieille Julie me regardait avec stupeur et ne reconnaissait plus son Jeannot, si raisonnable de coutume. Et je chantai, et quand on m’eut couché, je m’endormis en murmurant : « Encore deux ! Encore deux ! » Car un enfant seul peut croire avec confiance en la longueur des années, et il faut avoir vécu pour connaître et sentir la fuite impalpable des jours…
 
 

II

 
 

L’automne amena un grand changement dans notre vie. En rentrant du collège, un matin, mon père, tout joyeux, nous annonça qu’il était nommé professeur de seconde au lycée de Versailles. Nous avions huit jours pour nous y rendre. Très vite, il fallut nous préparer à partir et à quitter – pour mes parents, ce fut à jamais – la bonne ville d’Alençon, où ils se connurent et se marièrent, et où je naquis. Ma mère en éprouva un profond chagrin ; mais elle le cachait soigneusement pour que le plaisir de mon père ne fût pas troublé. Pourtant, elle ne parlait plus, durant les repas de cette dernière semaine, et si elle écoutait, c’était avec tristesse. Et le soir, quand elle se penchait sur moi pour me souhaiter la bonne nuit, j’apercevais dans l’ombre des yeux pleins de larmes qui brillaient doucement. Pour moi, les préparatifs me donnaient beaucoup de distraction ; je ne quittai pas un seul instant ces demi-dieux, velus et à la voix tonnante, qui descendaient en un tournemain les meubles et les malles. Et leur compagnie me fut une source inépuisable d’admiration réjouie.

Le dimanche, à la nuit tombée, nous partîmes. Dans l’omnibus qui nous conduisit à la gare, puis dans le wagon, malgré ma résolution de jouer au contrôleur, je dormis à moitié. Non que j’eusse sommeil ; mais je ne pouvais garder mes yeux ouverts. D’eux-mêmes ils se fermaient. Et de plus, tous les bruits du train se fondaient en un curieux murmure. Parfois, cependant, j’arrivais à saisir une phrase ou quelques simples mots. Maman dit à deux reprises :

« Jeannot ! réveille-toi, mon Jeannot ! »

Je n’en fis rien. Ce n’était pas de ma faute : pourquoi mes yeux se fermaient-ils ? Je m’étais blotti contre l’épaule de la vieille Julie, qui soupirait de temps à autre :

« Ce petit, tout de même ! »

Il me parut bien lui avoir entendu déjà prononcer cette phrase ; mais en quelle occasion ? Je n’eus pas la force de me le rappeler. Puis, mon père, qui parlait à peine, remarqua :

« Cet enfant n’est pas bien. »

La petite voix de tante Rose répliqua sévèrement :

« Il est fatigué, voilà tout. Au lit, sitôt arrivé, et demain il n’y paraîtra plus. Vraiment, vous vous frappez sans aucune raison. »

Il était fort avant dans la nuit quand nous débarquâmes à Versailles. Les cris des employés, les portières qui claquaient en coup de fouet, les lumières de la gare et l’agitation de ma famille me tirèrent un peu de mon demi-sommeil ; mais dès qu’on m’eut installé dans le vieux fiacre, qui nous entraîna, gémissant, vers notre nouvelle demeure, je m’assoupis encore. Je n’arrivais plus à tenir ma tête droite, tant je la trouvais lourde. Et mes épaules et mes genoux se brisaient à chaque cahot de la voiture.

La vieille Julie suivit les conseils de tante Rose. Sitôt arrivés, elle me prit dans ses bras, laissant mes parents s’occuper du cocher et des bagages, et sonna ; une grande femme vint ouvrir, tenant une lampe. Julie murmura :

« Je vous salue bien, Madame la concierge. »

La grande femme répondit d’un air entendu :

« Ah ! c’est pour le troisième ! »

Puis elle nous précéda dans un large escalier noir, traversa des pièces vides et sombres, et parvint dans une chambre où je retrouvai avec stupeur mon petit lit. Julie me déshabilla sans un mot, m’embrassa vite pour rejoindre son travail, et s’en fut. La grande femme partit également. Je perdis tout à fait conscience.

Je m’éveillai à cinq heures du matin, en hurlant. Mes parents accoururent et me trouvèrent la figure très rouge et les mains accrochées aux lèvres. Je pleurais :

« Maman, maman, j’ai mal dans la bouche. »

On s’affola. Ne connaissant aucun docteur dans la ville, mon père dut à nouveau déranger la concierge pour qu’elle indiquât le plus proche.

« C’est, dit-elle, M. Tilleul, un peu plus bas dans l’avenue, au 64. »

Julie se précipita et revint avec un gros homme, triste et chauve. Il toucha mon poignet, étudia ma gorge – ce qui ne fut pas une simple affaire – et déclara enfin :

« Ce petit bonhomme a pris froid dans le va-et-vient de vos préparatifs. Il est en train de « faire » une angine. Voyez sa température. »

Machinalement, je murmurai une phrase, oubliée depuis longtemps et que ma mémoire soudain retrouvait : « J’ai une angine, je vais mourir, je suis comme… » Je poussai un cri ; une réflexion venait de s’imposer à moi, énergique et brutale. Il n’y avait pas deux grandes années entre six ans et huit ans et demi. C’était faux, complètement, puisque j’étais comme Jérôme. Mon désespoir n’eut pas de bornes. Mais ce qui me coûta le plus, ce ne fut pas de penser que j’allais mourir, tout de suite, comme « il » était mort, mais de savoir que maman avait pu me tromper.
 
 

III

 
 

Durant tout le jour, la fièvre augmenta sans cesse. Elle conduisait un long cortège d’apparitions étranges, qui tournaient autour de mon lit en se tenant par la main et en chantant. Je ne parvenais pas à comprendre leurs paroles, mais la mélodie un peu monotone de leurs voix atténuées m’engourdissait doucement, comme les berceuses de Julie.

La nuit vint. La ronde se défit et disparut. Mes paupières, malgré leur fatigue incroyable, se soulevèrent un peu. Du haut d’une console, une petite veilleuse tremblante éclairait à peine maman, qui sommeillait dans un fauteuil. Sa chère figure s’était tirée. J’aurais voulu courir à elle, et caresser son front pour en chasser la fatigue et l’ennui. J’aurais voulu surtout lui dire combien je lui pardonnais ses paroles inexactes : elle paraissait tant souffrir ! Mais je ne pouvais pas bouger. Mon corps semblait collé au drap. Et ma gorge m’étouffait, douloureuse et brûlante.

Je tournai la tête avec difficulté. Et mes yeux, ne sachant plus où se fixer, allaient se perdre à nouveau dans un rêve – quand tout à coup, je vis la porte qui lentement s’ouvrait.

Quelqu’un parut, et s’approcha. Il y eut un froissement d’étoffe sur le plancher nu. Bientôt, je distinguai une robe : elle ressemblait à celles que tante Rose m’avait montrées un jour avec émotion, parce qu’elles dataient de sa jeunesse. Les manches en étaient à gigot, et le satin jaune pâle qui la composait, semé de petits anneaux d’un jaune plus vif, mettait une tache claire dans l’ombre. La dame se pencha sur moi. Des boucles brunes, placées à l’ancienne manière, encadraient un visage aux traits doux et charmants. Et j’aurais cru voir soudain tante Rose rajeunie, si je ne m’étais souvenu qu’elle avait des yeux bleus, tandis que ceux-ci, qui me regardaient en souriant, étaient noirs. Je lui dis :

« Bonjour, Madame. »

Elle s’inclina plus encore et me baisa au front. Avec lenteur, ses belles mains soignées caressèrent ma gorge, et la douleur s’atténua. Alors, elles se posèrent sur mes yeux lourds. Je m’endormis.

On m’a dit plus tard que la journée suivante fut la plus mauvaise de la maladie ; je me souviens seulement de n’avoir pu articuler un mot, tant je souffrais. Et je souhaitais de toutes mes forces que la dame revînt, pour qu’elle me fît dormir encore. Car, sans nul doute, elle était fée.

Elle revint. Au même instant que la veille, la porte s’ouvrit sans bruit pour la laisser passer. La douleur seule m’empêcha de lui témoigner ma joie de sa nouvelle visite : elle sourit cependant, l’ayant saisie dans mon regard. Je sentis de nouveau ses lèvres sur mon front. Puis je la vis tirer de son petit sac un mouchoir, qu’elle plaça sur ma gorge. Il sentait bon. Je fermai les yeux pour mieux jouir de sa fraîcheur et de son parfum. Et tout à coup j’eus l’impression que je pouvais parler.

Mais comme si elle m’avait deviné, la fée mit un doigt devant sa bouche, qu’elle avait petite et mignonne. Elle reprit le mouchoir et, à reculons, me fixant toujours de ses yeux adorables, quitta la chambre.

Sans plus tarder, j’appelai à tue-tête ma mère, qui se réveilla en sursaut. Et, me pressant pour ne rien oublier, je lui racontai la visite de la nuit précédente et celle de cette nuit, et combien la fée était belle, et comment elle avait calmé ma douleur ; et que son mouchoir sentait bon ; et qu’elle ressemblait à tante Rose ; et que sa robe était jaune, avec des petits ronds. Maman éclata en sanglots et cria :

« Marcel, Marcel ! »

Mon père se précipita.

« Marcel, Jeannot est perdu. Il a le délire. Vite, il faut que M. Tilleul vienne, tout de suite, tout de suite. »

Et quand M. Tilleul entra, maman, qui ne cessait de m’embrasser en pleurant, gémit :

« Docteur, mon petit garçon va mourir ! »

M. Tilleul me considéra gravement, selon son habitude, et son gros visage montra de la stupeur. Maman, qui ne le quittait pas du regard, se jeta dans les bras de mon père.

« Tu vois, tu vois sa figure. Ô mon Dieu, mon Dieu ! »

Mon père voulut la calmer.

« Voyons, voyons, » soupira-t-il. Mais de grosses larmes glissèrent sur ses joues.

Alors, M. Tilleul se tourna vers eux, et dit :

« Vous vous méprenez, Madame, sur l’étonnement que m’inspire l’état de notre petit malade. J’avoue que ce début d’angine me donnait quelque inquiétude, d’autant plus que sa forme ne laissait pas d’être mauvaise. Et la journée d’hier me faisait croire qu’il faudrait, longuement et sans répit, lutter contre une évolution assez grave. Or, voici qu’à présent je trouve une gorge presque guérie, des pulsations rapides et égales, et des membres ayant recouvré leur souplesse. Vous m’en voyez surpris, mais agréablement. »

Maman se remit à sangloter. Mon père, très ému, secoua les mains du docteur en lui promettant une reconnaissance éternelle. M. Tilleul se défendit.

« Mais non, je vous assure. Croyez bien que je n’y mets aucune modestie exagérée ; mais, voulant être franc, je dois reconnaître que je n’y suis pour rien. Et si mes sentiments ne m’interdisaient toute croyance, je vous dirais, Monsieur, que voilà un miracle, simplement. »

Malgré tout, et sur la prière de ma famille, il promit de passer le lendemain.

« Ainsi, conclut mon père, nous serons plus sûrs… »

M. Tilleul s’inclina, et partit.
 
 

IV

 
 

Moi seul, je savais maintenant à qui je devais de guérir si vite. Mais je ne tentai plus d’associer maman à mon secret : car, heureuse de me savoir sauvé, elle n’eût fait, en cette occasion, aucun effort pour me comprendre. D’ailleurs, elle décida, le soir, d’abandonner son fauteuil et de se coucher. Je renfermai donc mes pensées et ma joie. Quelqu’un les connaîtrait (je savais bien qui !) et personne d’autre.

À la mi-nuit, un coup de vent me glaça. J’ouvris les yeux ; la porte était fermée pourtant, et la fenêtre. Je voulus m’expliquer d’où le froid pouvait venir ; mais je l’oubliai soudain, ainsi que le sommeil et que toute autre chose, parce que mon regard venait de découvrir, assise à la place de ma mère, la fée.

Elle tenait dans sa main gauche une petite tasse de porcelaine, blanche et translucide, où se dessinait une guirlande de fleurs. Et de l’autre main, elle en remuait régulièrement le contenu. J’éprouvai, en la considérant, une étrange impression de reconnaissance et d’amour. Et, ne sachant comment lui en donner la preuve, je hasardai :

« Madame, je voudrais bien vous embrasser. »

Elle se leva, et vint à pas lents jusqu’à mon chevet, sans quitter sa tasse. La tristesse de son regard détruisit d’un seul coup ma joie.

« Madame la fée, m’inquiétai-je, pourquoi vous avez de la peine ? »

Elle ne répondit rien, mais je sentis très nettement qu’elle pensait :

« Mon petit garçon, c’est parce que je ne reviendrai jamais plus. »

Alors, dans un élan de terreur et de tendresse, je me jetai violemment contre elle, en protestant :

« Oh, ça n’est pas vrai, n’est-ce pas, Madame ? »

Et mon coude heurta la tasse.

Elle culbuta dans la soucoupe, avec un tintement de clochette ; et le bruit métallique de la cuiller contre la porcelaine me donna un grand coup au cœur. En même temps, les bras de la fée m’écartèrent. Et je vis, juste à la hauteur de mes yeux, sur le corselet de sa robe, une large tache de café.

Une angoisse nouvelle broya cruellement ma poitrine ; et comme je ne comprenais pas encore, une voix qui sifflait en elle me dit et me redit : « Bête, c’est toi ! »

C’était moi ! Je venais de faire cela, je venais d’indisposer la fée, au moment où je désirais le plus gagner son affection, au moment où je voulais tant qu’elle restât auprès de moi ce soir, et qu’elle revînt aux jours suivants ! Je retombai sur mon lit, et je la suppliai à travers mes larmes :

« Pardon, pardon, Madame ; ne vous en allez pas, dites ! »

Mais elle s’en allait, malgré mon chagrin et mes prières, penchant la tête, et sans rien dire. La porte se referma sur elle. De toutes mes forces, je criai :

« Madame la Fée ! Madame la Fée ! »

Ce fut en vain. Dans le corridor, ses pas légers s’affaiblirent et moururent. Je me trouvai mal.

Un espoir insensé chassa complètement mon sommeil les nuits suivantes, et rendit trop longues les premières journées ; un remords aigu déchirait mon cœur, si plein d’adoration pour la fée pitoyable,– et mon seul désir était de le lui témoigner humblement. Aussi, dès que la vieille Julie avait clos les volets de la chambre, j’attendais avec une anxieuse impatience qu’il plût à la fée de paraître. Mais elle demeurait invisible. Parfois, je m’imaginais apercevoir dans l’ombre sa robe claire et son sourire : ce n’était que le vivant reflet de la veilleuse sur l’acajou des meubles.

Au début de la nouvelle semaine, M. Tilleul me permit de me lever et de reprendre ma vie habituelle. Mais, eu égard à mon chagrin, la seule distraction que je me tolérais fut de me tenir auprès de la fenêtre et d’observer l’avenue, que je voyais pour la première fois. Il pleuvait sans cesse ; un matin je m’esclaffai, parce qu’un passant, qui voulait éviter les flaques d’eau, marchait de façon ridicule.

Je gardai ensuite un vif ressentiment contre mon rire stupide, ayant ramené mon esprit à la fée disparue.

Pourtant, et malgré moi, les amusements devinrent plus fréquents et plus forts. Le souvenir du visage harmonieux s’estompa bientôt. Et je retrouvai vite mon bon sommeil d’enfant, qui dort insoucieux du monde et de lui-même. Puis une grande nouvelle arriva, bouleversant la maison : mon oncle Albert allait revenir du pays des nègres. L’impatience de le revoir et de l’entendre, les images baroques et bizarres que je me faisais de ses aventures chassèrent tout ce qui restait en ma mémoire de Madame la Fée. Il n’en fallut pas plus pour que j’oubliasse complètement la robe de satin, et les petits anneaux, et la grande tache brune – comme j’avais oublié autrefois, sur une simple assurance de ma mère, l’angine, la mort et le petit Jérôme.
 
 

V

 
 

Un autre printemps vient de naître. Mais j’en ai croisé déjà plus de cinquante et, malgré leur teinte dorée, les rayons du soleil nouveau n’arrivent plus à me faire croire que mes cheveux sont encore blonds. Et mes yeux, pourtant bien affaiblis, distinguent sans peine la fin de la route ; elle est proche.

Tous ceux qui m’accompagnaient, et en qui j’avais placé toute mon affection, me quittèrent très vite pour s’étendre sur le talus, et s’assoupir. D’abord, la vieille Julie et tante Rose, qui ne vécurent jamais l’une sans l’autre et voulaient rester compagnes. Puis à leur tour, comme les chères vieilles, mes parents s’arrêtèrent ensemble, esclaves radieux d’un amour trop puissant pour qu’ils se pussent quitter, même d’un pas. Jamais je n’ai souffert autant qu’alors. Et cependant je dus continuer le chemin.

Il fut médiocre et solitaire, traversant d’humbles prairies et bordé d’arbres simples. Et lorsque je me retourne, je n’y vois que des tombeaux.

Pour famille, il ne me reste plus, depuis mon adolescence, que l’oncle Albert. Il s’est retiré, au retour de ses longs voyages, dans la vieille maison d’Alençon qu’il a ornée de ses trouvailles, étonnantes et parfois horrifiques. J’aime à l’aller voir ; son âge et sa philosophie me sont d’un grand secours, et la tranquillité avec laquelle ses quatre-vingts ans s’accommodent d’une existence uniforme et d’une mort imminente me charment tout en m’attristant.

À mon arrivée, ce matin, mon oncle m’entraîna.

« Viens, commanda-t-il. Je veux te montrer quelque chose qui va te toucher, toi, l’amateur de souvenirs, qui t’attendrira même, puisqu’aussi bien elle est arrivée à émouvoir ton vieux colonial d’oncle. »

Nous entrâmes dans le salon. On avait placé, au centre et sur un tabouret, une caisse de bois noir vermoulu. Mon oncle en souleva le couvercle.

« Voilà qui date de mon enfance, » dit-il d’une voix qui me parut tout à coup très lointaine.

J’aperçus des étoffes sombres, correctement rangées. La main ridée du vieil homme les prit avec soin et les souleva. Elles se déplièrent, dessinant peu à peu la silhouette d’une robe charmante et surannée.

Les manches à gigot, et le corselet raide, et les plis évasés de la jupe m’évoquèrent aussitôt l’image de tante Rose jeune fille. Je fis part à l’oncle Albert de ma pensée.

« Ce ne sont pas, me répondit-il, les habits de ta grand-tante, mais ceux de ta grand-mère. Je les ai retrouvés hier soir dans une soupente et j’avoue que cela m’a fait un je ne sais quoi. »

Son accent devenait bourru et sa moustache tremblait. Il jeta la robe sur un fauteuil et découvrit le fond du coffre.

« Regarde encore, » ajouta-t-il.

Une étoffe claire y scintillait. Pourquoi l’ai-je saisie brusquement ? D’un seul coup, elle se déroula : une robe encore, semblable à l’autre. Mais le satin qui la composait était d’un jaune très pâle, semé de petits anneaux d’un jaune plus vif. Et, au-dessus de la ceinture, s’étalait une large tache brune.

J’eus un éblouissement. Mon oncle murmura :

« Ta grand-mère n’a plus mis de robe après celle-ci. C’est en la portant qu’elle a lutté contre l’angine du petit Jérôme, et qu’elle a été vaincue. Tu la connais, Jean, n’est-ce pas, cette pauvre histoire ? »

Si je la connaissais ! Tous ses moindres détails traversèrent au galop mon esprit. Mais d’autres, bien plus nets, le fixèrent sur un autre enfant, qui fut malade aussi, et qui est mort aussi depuis longtemps, puisqu’il ne vit plus que dans mon cœur. Et comme il ressemble à Jérôme…

Mon oncle n’attendit pas ma réponse ; il reprit :

« Pauvre gosse ! il nous a vite quittés. Nous l’aimions. Il faisait la joie de ta mère et la mienne : car il était le petit frère, celui qu’on gâte et que souvent on réprimande, de toute l’énergie que donne le grand âge. Pense donc, j’avais onze ans ! »

Un sourire passa dans ses yeux.

« Mais ce que nous ne lui avons point pardonné, durant des jours, ce fut d’avoir entraîné notre maman après lui, si loin de nous… »

Il se tut. Sans pouvoir plus attendre, je levai la tête, en interrogeant :

« Mais… cette tache ? »

Mon oncle fit un grand geste :

« Tu m’en demandes trop, mon garçon. Oublies-tu que soixante-dix longues années se sont enfuies depuis lors ! Vraiment, je ne me souviens d’aucune chose qu’on puisse rapporter à cela. »

Il se pencha sur la robe.

« On dirait du café, » remarqua-t-il.

Cette aventure me paraît extraordinaire, et je ne parviens pas à me l’expliquer. C’est peut-être que je ne peux point y réfléchir de façon calme. C’est peut-être que l’homme ne doit jamais tenter de comprendre les mystères qui l’entourent et perdre son ignorance.

J’incline à croire simplement que je fus l’objet d’un rêve, un rêve incompréhensible et divin, dont la grâce me consola et me guérit même. Et ce soir, j’éprouve une mélancolie très grande à la pensée que jamais, durant ma vie, ni plus tard, je ne pourrai donner à un enfant, comme le fantôme exquis de ma grand-mère, une illusion si douce.
 
 

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(Claude Aveline, in La Revue critique des idées et des livres, tome XXII, n° 189, 23 mai 1921. Ce conte n’a pas été recueilli dans ses Histoires nocturnes et fantastiques ; son manuscrit est conservé à la Bibliothèque municipale de Versailles, sous le titre « La Tache de café ou les Maladies pareilles » (Ms Aveline 56). Il a néanmoins fait l’objet d’une publication aux Pays-Bas dans le volume rassemblé par son ami Martin J. Premsela : Claude Aveline, Pages choisies, recueillies et annotées à l’usage des écoles secondaires hollandaises, Zutphen : W. J. Thieme en Cie., 1930. Illustration : Gabriël Metsu, « Het zieke kind » [L’Enfant malade], huile sur toile, c. 1665)