calvaire
 

Il y a quelques jours, j’étais à Dieppe. Je ne décrirai point la ville ; il est peu de touristes qui ne l’aient visitée. Un armateur de nos amis m’avait offert l’hospitalité.

Un matin, un convive manqua, et nous allions nous trouver treize à table. La maîtresse du logis, fine fleur normande, ayant de l’esprit à revendre (que de gens dans ce pays-là, comme ailleurs, ne savent où s’en pourvoir), la maîtresse du logis, ayant de l’esprit à revendre, et superstitieuse comme un sonneur de cloches, ce n’est pas peu dire, nous fit part de l’embarras où elle se trouvait. Je voulus la plaisanter sur ce que j’appelais une faiblesse ; moitié riant, moitié boudant, elle se défendit avec beaucoup d’habileté, me cita, d’un grand sérieux, deux ou trois morts subites arrivées à la suite de repas à treize personnages, et nous menaça de nous laisser déjeuner seuls. Je me fusse jeté à ses genoux pour la retenir, mais elle n’avait pas envie de s’en aller.

Après avoir réfléchi un instant, elle dit à son mari :

« Mon ami, il n’est que ce pauvre M. B… que nous puissions inviter au pied levé.

– Triste convive !

– Ces messieurs sont habitués à lui. Pendant que vous l’irez chercher, je mettrai monsieur (c’est moi qu’elle désignait) au courant de la situation.

– Puisque vous le voulez.

– Il le faut, mon ami. »

L’armateur, très soumis, très docile, ne répliqua point ; il prit son chapeau, sa canne et partit, leste comme un lévrier royal.

J’entrevoyais une histoire émouvante et finement assaisonnée. Elle ne se fit pas attendre. Mme X… était bien de son pays ; dans ce pays-là, comme dit un voyageur fort véridique, filles et femmes ne vont jamais sans leur langue, et je me suis étonné cent fois comment de si grandes langues pouvaient tenir dans de si petites bouches. Mme X… avait une bouche adorable et elle racontait comme un ange.

Tout le monde fit cercle par galanterie ; elle commença ainsi :

« M. B… n’est plus de ce monde ; depuis dix ans, il est mort moralement. C’est un ami de ma famille ; jamais je n’ai connu d’homme plus aimable, plus finement railleur, plus spirituel, plus caustique au besoin.

Aujourd’hui, il ne lui reste plus rien : c’est l’ombre de lui-même, c’est l’enveloppe d’un homme. Jeune encore, quarante ans, mais vieux avant l’âge, visage blême, sans expression, regards éteints. Il entrera, saluera, prendra place parmi nous, déjeunera par esprit d’imitation, mais il ne prononcera pas une parole. Il sera seul, toujours seul ; la conversation, le bruit ne pourront le distraire.

Gardez-vous de l’interpeller ; s’il vous arrive par distraction de vous adresser à lui en causant, n’insistez pas pour qu’il réponde. Un vénérable ecclésiastique qui s’occupe de lui avec une résignation divine, et quelques amis privilégiés au nombre desquels figure mon mari, peuvent seuls obtenir de lui quelque chose. Pour tout le reste, il n’a que des malédictions et il les prononce d’une voix sépulcrale qui glace d’effroi.

– Vous piquez ma curiosité, belle dame… quelle est la cause d’un aussi grand malheur ?

– La voici :

Il y a dix ans, M. B… était magistrat dans une petite ville de Bretagne. Par coquetterie, il restait garçon ; son grand air, sa fortune, son esprit lui avaient ouvert tous les salons où l’on savait vivre. Il courait de châteaux en châteaux, et menait joyeuse existence. Légèrement voltairien, suivant l’esprit du temps ; mais il savait si bien s’humilier auprès des femmes rigoristes, et faire sa cour aux héroïnes de sentiment, qu’il rentrait promptement en grâce.

Un soir, il revenait de la chasse en compagnie de quelques gentilshommes de l’endroit. Il suivait un de ces petits chemins creux si communs en Bretagne, hérissés d’ajoncs en fleur d’un côté, bordés de pins de l’autre, et dont de pauvres vieilles croix de pierre, symbole d’une sainte croyance, désignent tous les points d’intersection. En passant devant chaque croix, M. B… faisait comme ses compagnons de chasse, il levait son chapeau ; ceux-ci étaient réellement pieux, mais lui était chasseur avant tout. Avisant de loin un oiseau de nuit perché sur une croix, il fait signe à ses amis de se tenir immobiles et, avant qu’ils aient eu le temps de l’arrêter par un mot, il lâche son coup de fusil et court après l’oiseau qu’il voit tomber.

Il le cherche en vain dans les bruyères… il entend à côté de lui un ricanement railleur, il se redresse et se trouve en face d’une petite vieille couverte de haillons et pliée en deux sur sa béquille.

« Hé ! hé ! mon beau monsieur, lui dit-elle en dardant sur lui ses petits yeux qui brillaient comme ceux d’une bête fauve, hé ! hé ! mon beau monsieur, ne cherchez pas plus longtemps ; un oiseau tiré sur une croix bénite, le diable l’emporte.

– Quelle sotte histoire me racontez-vous, la vieille ?

– Cherche donc tant que tu voudras, et sauve ton âme si tu peux. »

M. B… s’était baissé et fouillait du pied les genêts. Il leva les yeux, la vieille avait disparu. Par où s’était-elle enfuie ? Le champ de genêts s’étendait au loin et il n’y voyait pas forme humaine. Ses amis le rejoignirent. Arrivés au pied de la croix, les chiens qu’ils tenaient en laisse poussèrent des hurlements plaintifs. Une paire fut détachée. On eut beau les exciter de la voix et du fouet, les pauvres bêtes refusèrent tout service.

« Avez-vous vu la vieille ? dit tout ému M. B… à ses amis.

– Quelle vieille ?

– Celle qui, il n’y a qu’un instant, était à mes côtés.

– Vous voulez rire, dirent-ils tout d’une voix ; il n’y avait personne auprès de vous.

– Mais si, parbleu ! une mendiante qui m’a même dit en riant d’une façon étrange que le diable avait emporté mon oiseau.

– Quelle plaisanterie, répliqua l’un, je ne vous ai pas perdu des yeux, et je vous ai vu seul, parfaitement seul.

– Une apparition ! s’écria un autre. Excellente histoire à rapporter au château. »

Et tous de rire. Seul, M. B… resta sérieux.

« Je ne crois pas aux apparitions, reprit-il, et pourtant, messieurs, je vous jure que j’ai vu cette vieille ; elle m’a parlé, je lui ai répondu. Expliquez-moi ce qui s’est passé. Et ces chiens, sont-ils dans leur état naturel ? Pourquoi ces hurlements ? Pourquoi n’obéissent-ils plus au fouet et à la voix ? Tenez, l’entendez-vous, elle rit encore !…

– Il me semble, en effet, que j’ai entendu quelque chose, dit l’un.

– Oui, ajouta un second, c’est bien un ricanement.

– Bah ! dit un troisième, c’est quelque animal inconnu qui chante sous terre. Où voulez-vous donc qu’elle soit passée, votre vieille ? C’est une hallucination, mon cher. On ne tire pas sans émotion un coup de feu sur une croix ; tout esprit fort que vous êtes, vous avez été troublé ; vous avez cru voir et vous n’avez rien vu ; vous avez cru entendre et vous n’avez rien entendu.

– C’est mon opinion, dit un docteur qui était de la partie. Il y a dans le corps humain un organe infiniment mobile, délicat, capricieux, puissant : les nerfs ; il y a dans l’âme une faculté aussi, infiniment mobile, délicate, capricieuse, puissante : l’imagination. Vous avez vu et entendu par l’imagination ou avec les nerfs seulement.

– Trève de railleries, messieurs ! s’écrie M. B…. ; il s’est passé ici quelque chose de surnaturel. »

On rentra au château.

M. B… ne parut pas au dîner. On fit à table mille plaisanteries sur la vision dont il avait été le jouet. On se montra d’autant plus impitoyable qu’on le savait esprit fort.

Les dames étaient peu rassurées ; l’une d’elles, qui consacrait sa fortune à de saintes œuvres, et dont la parole faisait autorité en matière religieuse, dit, en remuant la tête d’une façon sinistre :

« Cette vision pourrait bien être l’annonce d’un grand malheur. N’est-ce pas une action sacrilège, messieurs, que de tuer un pauvre oiseau qui s’est réfugié sur une sainte croix, emblème de rémission et de salut ? »

M. B… avait affaire à la ville le lendemain de bonne heure. Avant le lever du soleil, il fit atteler et partit. Il était en cabriolet et conduisait lui-même. Un brouillard épais couvrait la terre. À l’angle que faisait un chemin de traverse avec la route qu’il suivait, s’élevait une croix de bois peinte, décorée de toutes les emblèmes de la Passion. Lorsqu’il en fut tout proche, une forme humaine se dressa tout à coup au pied de cette croix et sauta sur le marchepied de sa voiture. Jugez de son effroi ! C’était la vieille femme de la veille. Il voulut la repousser, il n’en eut pas la force : ses membres étaient roides, inertes, glacés.

« Eh bien ! hardi chasseur, lui dit-elle en ricanant, as-tu trouvé ton bel oiseau ? »

M. B… ne put répondre.

« Tu m’as longtemps cherchée hier ; tu dois être content de me revoir. »

Même silence.

« On dirait que tu as peur.

– Non, vieille maudite, dit M. B… qui, surmontant son trouble, avait tiré un pistolet de sa poche. Retire-toi, ou je fais bon marché de ta vie.

– Là, là, là, calme-toi, mon maître ; je ne te fais pas de mal, pourquoi m’en voudrais-tu faire ?

– Qui es-tu ? dit M. B…, en armant son pistolet et en lui plaçant le canon sur la gorge.

– Une pauvre vieille femme qui vit d’aumônes.

– Tu mens ! C’est Satan qui t’envoie pour me tourmenter. Fais le signe de la croix, ou je te tue comme un chien.

– Voyez-vous le grand fanfaron qui veut tuer une femme !

– Fais le signe de la croix, te dis-je ! »

La vieille lui crache au visage ; il lâche la détente, le coup part, et le cheval effrayé prend le mors aux dents.
« Je savais bien, s’écrie M. B…, en se reportant par la pensée à l’événement de la veille, que ce n’était pas une vision.
– Non , ingrat, non, misérable, » lui répond une voix stridente qui lui fait tomber les guides des mains.

La vieille montée sur l’autre marche-pied de la voiture, le menaçait de sa béquille.

« Mais je suis moins méchante que toi. Tiens, voici l’oiseau que tu as tué hier, c’est une orfraie. Garde-le en souvenir de moi. Seulement, comme toute peine vaut récompense, tu vas te montrer généreux ; voyons que me donneras-tu ? Je serai peu exigeante… un gros baiser.

– Retire-toi ; si ma première balle ne t’a pas atteinte, je vais t’en envoyer une seconde.

– Assez d’une, car elle m’a touchée au cœur, regarde ! »

Et la vieille écartant ses haillons, mit à nu sa poitrine, d’où le sang échappait en abondance. La blessure était bien dans la région du cœur.

« Tu m’as fait le mal, reprend la vieille , mais tu peux le guérir. Si tu poses tes lèvres sur ma plaie, je vivrai encore et je ne veux pas mourir.

– Va-t-en ! » répond avec épouvante M. B…, en armant un second pistolet.

La vieille, à ces mots, lui appliqua un coup de sa béquille sur la tête ; il fit feu et tomba inanimé au fond de sa voiture.

Peu à peu, le grand air, le froid du matin le rappelèrent à la vie. Une orfraie gisait à ses pieds sur la paille.

Le soir même, il fut appelé à constater un assassinat qui avait été commis dans une direction opposée à la route qu’il avait suivie le matin. Quand on lui présenta le cadavre, il jeta un grand cri et perdit connaissance. Il avait reconnu la vieille femme à l’orfraie : elle avait une balle au cœur et une balle dans la tête.

M. B… fut longtemps enfermé dans une maison de santé. Sa raison est revenue, mais, comme je vous le disais il n’y a qu’un instant, ce n’est plus un homme, c’est l’ombre d’un homme. »

Ici se termina le récit de la maîtresse de la maison. Tous les assistants m’en confirmèrent la véracité.

J’étais curieux de voir M. B… Il n’accepta pas l’invitation. On le remplaça par un jeune pilotin qui fut tout fier de cet honneur, et nous fûmes quatorze à table.

Je ne crois pas aux apparitions, et pourtant…
 
 

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(Anonyme, in Argus et Vert-Vert réunis, revue du dimanche, treizième année, n° 654, 25 novembre 1860)