SCIENCE F
 

D’après un manuscrit que l’on retrouvera, du côté de Pontoise, vers l’an 3253.

 

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Si l’on en croit les écrits cynégétiques du XIXe siècle, en ces époques si lointaines, le gibier pullulait dans les environs de Paris. D’ailleurs, Paris en ce temps-là ne s’étendait guère plus loin que Meaux au Nord, et au midi il ne dépassait certainement pas Fontainebleau. Comment pouvait-on se mouvoir en un si petit espace ? Il est vrai qu’on se déplaçait moins que maintenant, et que l’on mettait douze heures pour aller de Paris à Marseille !

Bref, en ce temps-là, on rencontrait, paraît-il, aux portes de Paris, certains animaux aujourd’hui disparus, tel que le lièvre, bestiole au pelage clair, dont les Parisiens faisaient leur pâture, ou bien le perdreau, sorte de volatile dont la chair était tenue pour exquise ! Car la chimie alimentaire n’ayant pas fait les progrès qu’elle a fait depuis, les Parisiens, paraît-il, se nourrissaient de bêtes mortes ! Pouah !!

Aussi, nos aïeux passaient-ils leur dimanche à courir après ces animaux fabuleux, armés d’un instrument incommode qu’ils remplissaient d’une poussière noirâtre, et qu’on appelait fusil, on n’a jamais su pourquoi.

Après avoir fait des lieues à pied, sur leurs jambes, ce qui est un comble, ils rentraient chez eux harassés, rapportant un de ces lièvres ou de ces perdreaux pour tout butin, les jours où ils avaient eu de la chance.

On sourit de pitié, en lisant de pareils récits, et c’est à peine si l’on peut y croire. Pour ma part, j’ai toujours supposé que les relations de chasse du XIXe siècle ont été rédigées par les humoristes de l’époque qui se sont tout simplement payé la tête de la postérité.

Aussi voulant que nos petits neveux, dans les âges futurs, possédassent des documents frais sur ce qu’était la chasse au XXIe siècle, je pris soin d’écrire un récit détaillé de mon ouverture de cette année, 14 septembre de l’an de grâce 2073.

Or donc, mon ami Gontran des Boluchettes, qui possède une propriété dans les environs de Paris, entre Rouen et Caudebec, m’ayant invité à faire l’ouverture chez lui, hier matin à 6 heures 3/4, je chaussai mes vélopèdes et je me mis en route.

Un mot sur les vélopèdes, qui ont été inventés il y a soixante ans, et qui ont si rapidement détrôné les automobiles vétustes et les locomotives électriques surannées.

Le vélopède est tout simplement une chaussure automobile, actionnée par de l’air liquide, l’unique moteur dont on se serve aujourd’hui. Grâce au vélopède, on peut couvrir de 130 à 160 kilomètres à l’heure, suivant les tempéraments.

Parti de chez moi, 178, boulevard de Mantes (LIIIe arrondissement), à 6 heures 3/4, il était tout juste 7 heures 20 quand j’arrivai chez mon ami.

La société était au complet : il y avait là une quinzaine de personnes dont je tairai les noms, car cela n’écrirait qu’un médiocre intérêt. On déjeuna copieusement d’une pilule de carbone et d’un cachet d’azote, et, bien lestés, l’on se mit en route.

La chasse gardée de mon ami se trouvait à sept ou huit lieues de son habitation, ce qui fait qu’on s’y rendit en quatorze ou quinze minutes. C’était un immense terrain, moitié plaine, moitié bois, où il y a un siècle, paraît-il, des individus du nom de paysans faisaient pousser des plantes comestibles dont on peut voir encore de rares échantillons au musée de Cluny, tels que le blé, l’orge et la betterave, etc, etc.

Aujourd’hui, grâce au progrès, les usines de produits chimiques ont remplacé ces cultures baroques, et la terre a été rendue à son originelle inutilité.

Notre ami montra même une ruine assez pittoresque, – c’est d’ailleurs un monument national, – tout ce qui reste d’une antique ferme normande. J’aurais bien voulu la visiter, mais la chasse commençait.

Les mécaniciens forestiers de M. Boluchettes venaient de lancer le gibier ; ce gibier, je ne l’apprendrai à personne, se composaient de deux sortes : d’abord, de petits appareils volants mus par l’air liquéfié, et ensuite de tous petits véhicules, munis de roues, qui aussitôt lâchés se répandaient de tous côtés avec une vitesse incalculable.

Aussitôt, munis du revolver-harpon, chacun s’élança à la poursuite du gibier qu’il avait choisi.

Ce revolver-harpon, on le sait, contient dans sa crosse un réservoir d’air liquide comprimé à je ne sais combien d’atmosphères ; d’autre part, un magasin contient douze cents balles-harpons. Ce qui fait qu’il suffit de presser la détente pour qu’une goutte d’air liquide s’échappe, éclate au contact de l’air ambiant et projette le harpon au-dehors. Celui-ci, une fois qu’il a touché l’objet visé, s’y attache, et, grâce à un système breveté et d’ailleurs secret, rapporte l’objet visé aux pieds du chasseur.

Comme on le voit, cela remplace avantageusement le chien préhistorique.

La chasse dura deux heures : il y avait 183 pièces au tableau. J’en avais douze pour ma seule part.

Je dois dire ici que le plaisir de tirer sur des mécaniques ayant été jugé dénués d’émotions par les promoteurs de la chasse actuelle, on imagina, il y a une soixantaine d’années, de placer, dans l’intérieur du gibier automobile, quelques objets de prix, tels que montres, lorgnettes, boutons de manchette en diamant, etc. On comprend que, dès lors, la chasse devenait un plaisir dont les rudes émotions de la loterie ne peuvent donner qu’une faible idée.

Ainsi donc, on ne s’étonnera point que, pour ma part, l’ouverture de la chasse de cette année m’ait rapporté : un porte-mine en or ; un chronomètre ; une épingle de cravate ; une douzaine de mouchoirs ; un baromètre anéroïde ; une longue vue ; une cravache à pomme de cristal ; un couteau à 18 lames ; un porte-cigare ; un porte-monnaie et un nécessaire de toilette.

Qu’on me permette d’ajouter que, dans les chasses royales ou présidentielles, au lieu de bibelots, les flancs du gibier automoteur contiennent des croix de différents ordres, et des titres de noblesse ; il paraît même qu’une fois, chez un grand financier, on trouva des titres de rente au porteur.

La chasse étant donc terminée, ainsi que je l’ai dit plus haut, on retourna chez Gontran, où un plantureux déjeuner chimique fut servi.

Puis je rentrai à Paris, où j’étais de retour sur le coup de midi, ce qui fait qu’à une heure je pus aller à mon bureau, où tout le monde sait que je suis chargé de l’entretien des poteaux du télégraphe sans fil…
 

(Signé : illisible.)
 
 

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(Rodolphe Bringer, in Le Supplément, grand journal littéraire illustré, dix-septième année, n° 1728, 8 septembre 1900)