meissonier
 

Je n’ai pas connu Balzac, mais je l’ai vu. Je l’ai vu deux fois, comme en rêve.

Un jour, chez Gavarni, j’avise un petit daguerréotype bourgeoisement encadré et représentant un homme de quarante-sept ou quarante-huit ans, solide, chevelu, l’air d’un lutteur forain, avec sa redingote serrée à la taille et sa cravate ficelée autour du cou.

« Mais c’est Balzac !

– Oui, me dit Gavarni, c’est Balzac. Et ce daguerréotype-là est le seul portrait de Balzac que je trouve ressemblant, le seul directement pris sur nature. Et j’y tiens ! »

Gavarni, son fils, Pierre Gavarni, avait donné ce précieux souvenir à Chartes Yriarte, qui l’accrocha comme une relique au mur de sa villa de Saint-Cloud. Il l’y avait oublié en 70, lorsque les Prussiens vinrent. Un Allemand, d’un coup de botte, écrasa sous son talon l’image de verre et, l’armistice venu, Yriarte ne trouva plus sur le parquet que des débris, l’image écrasée, émiettée du maître, réduite en poussière par une brute… Et je n’ai jamais oublié la vision de ce Balzac que personne ne verra plus ! Et je retrouve très vivant, dans ma pensée, le Balzac que me montra Gavarni, un jour !

Mais je sais un autre portrait de Balzac, – par Meissonier, celui-là, – un portrait qui m’est apparu, un soir, comme un fantôme, et que j’ai vu et touché des doigts, et qui n’existe pas ! Ah ! ce spectre de Balzac, si j’avais pu le fixer, l’emporter, le garder ! Mais personne ne le verra et personne que moi ne l’aura vu. Voici comment.

Il y a cinq ou six ans, en sortant du dîner Bixio où je retrouve, chaque mois, des maîtres aimés, des amis, je remontais avec Meissonier jusqu’à son logis de la place Malesherbes, causant de toutes choses, d’art, d’idéal, de cet idéal, qui n’est guère à la mode, maintenant.

« Bah ! me disait Meissonier, l’idéal prend bien ses revanches, et, quand il ne se réfugie point dans les plis troués d’un drapeau, on le rencontre assez souvent dans le cabinet de travail d’un lettré ou dans l’atelier d’un peintre, surtout si le peintre et le littérateur ont la barbe grise. »

Il pensait à lui, mais il avait raison et ce n’est pas sans un juste sentiment de fierté, qu’il se plaisait, ce soir-là, à rappeler qu’il a, le premier, substitué l’étude du vrai à la convention, au chic qui régnait lorsqu’il débuta.

« On parle beaucoup aujourd’hui des tableaux d’après nature, me disait-il, en souriant, mais n’ai-je pas commencé à peindre les objets que j’avais sous les yeux, une table, un fauteuil, un pupitre à musique, une étoffe, un habit ? N’ai-je pas scrupuleusement étudié cela sur les choses mêmes, comme la figure humaine d’après le modèle ?

Il n’y a pas au surplus deux manières de faire vrai. Il n’y a pas d’autre but, d’autre point de repère que la nature. »

Et, tout en marchant, dans une de ces rares causeries nées d’une émotion ou d’un hasard, le vaillant, peu à peu emporté vers son passé, se mit à me conter ce qu’il avait autrefois supporté, combien il avait lutté, bûché, mangé de cette immortelle et terrible vache enragée que M. Pasteur ne guérira pas. Notre génération ne voit en ce maître que le vainqueur, mais il y a eu un Meissonier laborieux, pauvre acharné à sa tâche, et dont la vie vaillante, remplie de privations voulues, commande le respect. J’en sais des traits qui valent les légendes les plus célèbres de la vie des vieux peintres. Et ces traits-là sont vrais, poignants, cruels. Ils grandiraient les plus grands. Après la gloire qu’on salue, je ne sais rien de plus noble que le labeur qui la prépare. Quel est le maréchal de France qui avait fait placer dans son salon, parmi les œuvres d’art et les sabres d’honneur, ses grosses bottes de cuir toutes sales encore et lourdes de la boue des batailles ? Et plus que le bâton de velours bleu semé d’abeilles d’or, c’était cette boue qu’on saluait parce qu’il s’y mêlait du sang.

Eh bien, il y a presque du sang dans l’existence de jeunesse de Meissonier, le sang qui brûle sous la lampe si on ne le verse pas au combat.

Oui, je l’entends encore cette espèce de légende austère de la misère et du travail. Je l’entends, ce récit des journées dures, des longues nuits de labeur, des années de bataille !

Il y a plus d’un demi-siècle aujourd’hui, cinq artistes de tempéraments divers, tous jeunes alors, avaient formé une association laborieuse où les privations, mises en commun, devenaient de la gaieté partagée et du courage quintuple. Ces vaillants qui, mieux encore que les héros de Meurger, pouvaient s’appeler les Buveurs d’eau, se nommaient Steinheil, Geoffroy-Dechaume, Trimolet, Daubigny et Meissonier. Trois arrivent : Steinheil, le peintre-verrier archaïque, tout à fait supérieur, Geoffroy-Dechaume, le vieux sculpteur du monument de Corot, qui, entre autres travaux superbes, a signé un chef-d’œuvre, le tombeau de l’archevêque Affre à Notre-Dame, et Meissonier. Trimolet, le dessinateur, est mort ; Daubigny, l’admirable paysagiste, qui avait épousé la sœur de Trimolet, est mort.

Ceux qui demeurent s’aiment toujours. Steinheil est le beau-frère de Meissonier.

Or, voici ce qu’avaient imaginé ces compagnons de jeunesse, dans leur affectueuse et vaillante confraternité. Ils s’étaient associés, associés comme des ouvriers, comme les enfants d’un même foyer. Quatre d’entre eux travaillaient à peindre des éventails, des dessus de boîtes, à dessiner des modèles de pendules, à des travaux manuels ; le cinquième, arraché au métier, avait un an, une année entière, pour produire une œuvre d’art pur. Réservé, celui-là, sauvé pour un an. Les autres travaillaient, bûchaient, piochaient pour lui. Et, au bout de son année, à son tour, il travaillerait pour un autre. À tour de rôle, ces amis, ces camarades, ces frères se faisaient artisans, manœuvres, pour permettre à chacun d’eux de s’affirmer comme artiste.

Et ce n’était pas la bohème, ce n’était pas la misère, c’était la pauvreté sans plainte. On vivait de rien. On allait, entre deux labeurs, s’acheter pour deux sous de pain, se faire remplir un bol de terre de deux sous de bouillon, on ajoutait deux sous de pommes de terre frites et, pour six sous, on avait dîné comme un dieu – quand on dînait.

Ceux qui résistent à ces années noires n’ont pas volé le triomphe. Meissonier fut d’ailleurs bien vite exclu de l’association. Il venait d’épouser Mlle Steinheil.

« Tu es marié, dirent les autres, tu vas avoir à élever ta famille. Il ne t’est pas permis de travailler pour les autres. Nous, nous sommes libres ; nous pouvons donner une année à l’association. »

Les associés restaient donc quatre. Meissonier, lui, illustrait pour Curmer la Chaumière indienne et y donnait des dessins inimitables, des merveilles ; touchant quarante francs pour les bois de grand format et vingt francs pour les petits, il allait, le jour, feuilleter à la Bibliothèque les recueils de gravures, afin d’étudier l’Inde sur les documents, rentrait harassé et passait une nuit sur deux pour achever ses dessins. Pendant ce temps, les quatre continuaient – trois sur quatre du moins – à peindre des tabatières, des boîtes à liqueurs, des portes-cigares et à assurer, à tant par jour, une année d’art au nourrisson.

En commun la paye ! En commun les efforts ! Tous dévoués à tous. Et l’on verrait bien si l’on n’arriverait pas ainsi à forcer les portes et à dompter l’avenir !

Le nourrisson fut, la première année, Steinheil, qui exécuta un grand tableau d’histoire, actuellement au musée de Nantes. La seconde année, Daubigny put voyager et faire, sans compter les études, un grand paysage. La troisième année, ce fut Trimolet que les compagnons entretinrent. La quatrième année… Mais il n’y eut pas de quatrième année, et Geoffroy-Dechaume, qui rêvait déjà à ses beaux travaux gothiques, à ses sculptures, à ce monde de statues, qu’il portait dans sa tête, et qui allait avoir un an plein pour tailler son marbre ou pétrir sa terre, Geoffroy-Dechaume n’eut pas son année.

Bah ! il s’en consola en disant que les autres avaient eu la leur, et il ne regrette certes pas, le maître sculpteur, il n’a jamais regretté ces trois années passées à faire métier d’ouvrier pour que les autres fissent œuvre d’artiste. Et c’est ainsi que nous lui devons peut-être les peintures murales de Steinheil pour la Sainte-Chapelle et les vitraux des verrières de Strasbourg, et que Daubigny a pu devenir le paysagiste dont le nom restera à côté des Dupré, des Corot et des Rousseau.

Elles sont loin – ou semblent loin – ces mœurs cordiales, ces amitiés fraternelles. Il semble qu’on raconte là les dures existences des maîtres primitifs. Meissonier s’est trempé dans ces années rudes. Que de fois, à ses débuts, il s’est endormi sans dîner ! Il déjeunait parfois d’une pomme crue. On ne le croirait pas : trente francs qu’il avait le nourrirent pendant six mois. Qu’il a bien fait de les écrire pour lui-même d’abord, pour ceux qui nous suivront aussi, ces souvenirs, délicieux aujourd’hui, de souffrances vaincues. Des chefs-d’œuvre, ces pages, chef-d’œuvre de précision, d’émotion juste.

Il écrit comme il peint, avec une netteté définitive. Lui seul pouvait dire, sans ce frisson d’admiration qui vous saisit devant certains courages, avec quelle vaillance il a supporté ces premières années d’épreuves, et comment, un jour, suivant l’enterrement d’un maître, il se disait :

« Ceux qui marchent derrière moi doivent voir que mes souliers usés n’ont pas de talons ! »

Mais, quand on a passé avec honneur par de telles heures lourdes, lentes, déchirantes, on peut avoir la conscience de sa valeur, non pas seulement de cette valeur artistique qui donne la renommée, mais de cette valeur morale qui donne, avec le respect d’autrui, l’estime de soi-même.

On n’est pas seulement un grand artiste, on est un brave homme. C’est quelque chose, quoi qu’on dise.

Et Meissonier évoquait simplement, doucement, ces fiers et poignants souvenirs qu’il racontera en ses Mémoires, dont il m’a fait l’honneur de me lire quelques pages, vivantes comme ses peintures.

C’était au mois de janvier, il y a cinq ou six ans, et nous sortions d’un dîner où Meissonier venait d’être roi, roi de la fève. Nous remontions, par un froid sec, la rue de Londres, où ne passait personne à cette heure, et nous causions des contemporains, des amis de Meissonier.

« J’ai fait le portrait de Lamennais, me dit-il, oui, de Lamennais en prison… Il existe encore, ce portrait-là, il doit être chez moi, je ne sais où, caché dans quelque coin de mon atelier… Il était ressemblant… »

Puis, s’arrêtant :

« J’en avais commencé, un autre portrait, que je regrette de n’avoir pas fini ou plutôt d’avoir effacé… c’est celui de Balzac !

– Effacé, Balzac ! Le portrait de Balzac !

– Oui, voilà. Je l’aimais beaucoup, Balzac. J’ai illustré quelques-unes de ses œuvres, la Maison du chat-qui-pelote… d’autres encore…

– Mais son portrait ?

– Le portrait de Balzac ? Oh ! c’est toute une histoire. Je l’avais commencé. Balzac venait assez régulièrement à mon atelier ; nous causions ; il posait bien ; ça allait, mais ce diable de Balzac, je ne sais pourquoi, il manqua à un rendez-vous, puis il ne reparut plus. Je laissai là la portrait, et, un beau jour, j’ai peint par-dessus un tableau nouveau…. L’Homme choisissant une épée, qui appartient à M. Van Praet. J’avais même appelé ce tableau Jeune homme choisissant sa meilleure épée, mais Ponsard, qui était bon grammairien, et qu’Augier consultait sur ses vers, me dit en riant : « Votre titre est mauvais. Il est évident que, s’il choisit, il prend l’épée la meilleure ! »

Ainsi, M. Van Praet, le fameux amateur, ne se doutait guère, peut-être, qu’il possède deux Meissonier au lieu d’un dans le même cadre : l’Homme choisissant une épée et, dessous, le Portrait de Balzac.

Quel malheur, à tous les points de vue, que ce Balzac par Meissonier n’existe plus aujourd’hui ! De quel intérêt puissant il serait pour l’art et pour l’histoire ! Ce n’était pas le Balzac en robe de moine que nous avons admiré à l’exposition des Portraits du Siècle, c’était Balzac en redingote, Balzac appuyé sur sa canne, Balzac en promenade ou en visite… Balzac du daguerréotype de Gavarni, mais traduit par un maître.

Et, dans le froid vif de cette nuit de janvier, nous exprimions alors nos regrets à Meissonier, disant quelle perte c’était que celle d’un tel portrait, et nous lui demandions comment lui apparaissait Balzac.

Alors, du bout de sa canne, s’arrêtant sur le trottoir de la rue de Londres, le maître peintre traça sur un coin de muraille, que je vois encore, un invisible portrait que je verrai toujours. La canne allait, venait, sur le mur blanc, et, en suivant les mouvements du jonc que Meissonier maniait comme un pinceau, j’apercevais distinctement les lignes mêmes de ce portrait tracé en l’air, de ce portrait admirablement vivant, oui, vivant, avec son front, ses traits, sa bouche rabelaisienne, ses yeux de fièvre, vivant, très vivant, et qui n’existait pas. Ah ! l’étonnante et charmante aventure d’une réalité qui tenait du rêve ! Il y avait là comme une nouvelle de Balzac lui-même : un chef-d’œuvre inconnu. Balzac revivait, évoqué par ces traits rapides de la canne ; il ressuscitait, comme sous l’appel d’une baguette magique ; je l’avais là, sous mes yeux, avec sa tête massive et son torse puissant. La canne de Meissonier, merveilleuse comme son pinceau, m’a, pour une minute, rendu visible ce portrait détruit.

« Tenez, le voilà, Balzac ! »

Et je le voyais, et je le touchais sur la muraille de la rue de Londres ; deux jours après, je retrouvais encore un peu de poussière, la trace légère d’une éraflure dans le plâtre… Je ne pus m’empêcher de m’arrêter encore, déplorant qu’il n’y eût pas eu, le soir de janvier, un peu de couleur au bout de la canne du peintre. Cette poussière, ces atomes de boue séchée, cette égratignure de la muraille, c’était tout ce qui restait du fantomatique portrait de Balzac par Meissonier.

Et chaque fois que je repasse devant la maison où Meissonier traça, sur la muraille, cette image disparue, oui, – sur le pilastre de droite de l’hôtel du chemin de fer d’Orléans, – je m’arrête et je regarde.

Et je rêvais cette fantastique image de Balzac évoquée par la canne magique du peintre, ce merveilleux Meissonier inédit que seul j’aurai vu, ce portrait de Balzac, spectre d’un chef-d’œuvre, fantôme d’un fantôme – que j’ai vu m’apparaître et disparaître comme dans un rêve…

Balzac qui n’existe plus, revivant dans un Meissonier qui n’a jamais existé !
 
 

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(Jules Clarétie, in Le Temps, vingt-quatrième année, n° 8419, vendredi 16 mai 1884 ; repris dans La Vie populaire, tome IV, n° 92, dimanche 17 novembre 1889, puis dans La Lanterne, supplément littéraire, n° 397, 3 juillet 1890 ; Ernest Meissonier, « Homme choisissant son épée, » huile sur toile, 1851)