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Je rencontre souvent, en rêve, Gérard de Nerval… Voici d’ordinaire la façon dont a lieu cette rencontre. C’est à Paris, dans ce Paris nocturne que Gérard de Nerval, en ses promenades de curieux et ses errances de bohème, fréquentait jusqu’aux coins les plus ignorés et aux plus secrètes impasses ; c’est à Paris, dans un des vieux quartiers du Paris d’autrefois où les réverbères n’existaient pas et où les lanternes suspendues en tenaient lieu, dans une rue dont je ne saurais préciser le nom, une rue très longue, très droite et absolument déserte, aux maisons hautes, aux trottoirs étroits. Quelque chose comme la rue de Richelieu ou la rue Vivienne par exemple. J’y marche avec précaution, car il fait nuit, une nuit singulière cependant. L’obscurité en est transparente et les objets y sont visibles, même au loin, avec une extrême netteté. Pas une lumière aux fenêtres, pas une voiture sur la chaussée, pas un piéton sur le trottoir. Je marche en écoutant, dans le silence, le bruit de mes pas. Puis, tout à coup, à ce bruit répond un autre bruit qui, d’abord perçu lointainement, peu à peu s’accentue, se rapproche et finit par se confondre avec celui de mon talon sur la dalle. Quelqu’un vient à ma rencontre, et pourtant je ne vois personne. Quel est donc ce pas ? Est-ce simplement l’écho du mien ? Mais non. Soudain, devant moi, une forme se dresse…

C’est un homme de taille moyenne et dont les traits n’offrent pas de particularités très significatives. Le visage est ovale, entouré d’un collier de barbe châtaine ; la moustache, assez fournie, cache la bouche ; les yeux sont gris sous un front haut. Ce personnage est vêtu d’un habit noir. Un col de satin noir s’enroule à son cou. Il porte un pantalon de drap gris vert et des souliers vernis à guêtres grises. Les poches de l’habit sont gonflées et, de l’une d’elles, sort le feuillet d’un manuscrit. Ce promeneur tient le plus souvent un livre à la main, mais j’ai vu quelquefois le livre remplacé par des objets plus bizarres : un homard vivant qu’il serre sur son cœur, un beau coq qu’il presse contre sa poitrine. Quelle que soit son attitude, je le reconnais tout de suite comme la première fois où je le rencontrai en cette rue de rêve, et, sans attendre qu’il me parle, je lui dis avec un mélange de respect et de familiarité dont il ne s’offense pas et sourit avec bonté :

« Gérard, Gérard, ô maître charmant, ô cher esprit, pourquoi errez-vous ainsi si tard à travers les rues ? quelle fantaisie de votre étrange et merveilleuse cervelle vous a chassé de chez vous, ou fuyez-vous quelque propriétaire intraitable ? Votre gousset est-il si vide que vous alliez ainsi demander asile à quelque bouge ? Vos amis ne sont-ils pas là ? Lequel d’entre eux ne serait heureux de donner l’hospitalité au doux Gérard ? N’avez-vous point Nanteuil et Du Seigneur ou le brillant Arsène Houssaye ou le bon Théo ou l’excellent docteur Esprit Blanche et ses soins paternels en sa maison de Passy ? La nuit est longue à battre le pavé et la solitude est mauvaise conseillère. Ô Gérard, prenez garde ; il y a des carrefours dangereux et je sais des chemins qui n’aboutissent qu’à une fatale impasse ! »

Car c’est Gérard de Nerval qui est devant moi. C’est bien lui. Il ressemble à son portrait par Nadar et je ne m’étonne nullement de le rencontrer, pas plus qu’il ne paraît surpris d’être abordé par un inconnu. Il m’écoute, sourit, et je continue :

« D’où venez-vous, Gérard : d’Italie, de Hollande ou d’Allemagne, des bords du Rhin ou des rives du Nil, du fond de l’Orient, du Caire ou de Jérusalem où règne pour vous encore le Roi Salomon, de chez les Druses du Liban ou de chez les Turcs de Stamboul ? Arrivez-vous simplement de votre cher Valois aux nobles forêts, aux claires eaux bruissantes, de Loisy, de Mortefontaine, d’Ermenonville ou de Chaalis, de la douce contrée qu’arrosent la Nonette et la Thève ? Y avez-vous rencontré Adrienne et Sylvie ? Vous ont-elles murmuré ces chants populaires que vous aimez presque autant en leur simplicité rustique et chevaleresque que les énigmes orientales et compliquées de la Reine Balkis aux pieds de bouc ? Quittez-vous Cagliostro, Cazotte ou Restif de la Bretonne ? Étiez-vous allé au théâtre entendre la blonde Jenny Colon, ou les Chimères vous ont-elles retenu si longtemps dans leur cercle magique que votre esprit s’est perdu dans le rêve ? »

Il sourit toujours et ne semble nullement choqué de ma hardiesse. Il me prend le bras et nous marchons par la rue déserte et silencieuse qui s’allonge interminablement sous nos pas. Il s’appuie sur moi avec amitié et je crois que je ne lui déplais pas ; jamais je ne me suis étonné de le voir porter entre ses bras un homard ou serrer un coq sur sa poitrine. Il sent que je le comprends et que je l’admire tout entier, que j’aime en lui l’écrivain délicieux et pur, d’une si sobre et si classique fantaisie, le conteur spirituel, pittoresque et profond, le voyageur si ingénieusement curieux, le poète mélancolique et mystérieux, le rêveur parfois insensé mais toujours infiniment précis, le mystique et l’illuminé qui mêle le rêve et la vie et les confond en une harmonieuse arabesque. Alors, il me parle et c’est à mon tour de l’écouter.

Il me dit sa vie. Il m’expose sa généalogie et comment il descend de l’empereur Nerva ; il me dit sa poétique jeunesse au doux pays d’Île-de-France dont son âme reste à jamais enchantée et où lui apparurent les figures les plus ressemblantes à son rêve. Il me dit comment il les a poursuivies et recherchées, à travers la vie, en leurs similitudes vivantes, et, au fond des siècles, en leurs images mortes.

Il me dit ses voyages et ses travaux, ses amitiés et ses ambitions, et ses misères, et aussi ces moments mystérieux où sa raison chancelle et où il échappe à la réalité et s’enfuit, esprit délivré et enivré, dans les royaumes aériens de la Chimère.

Cher Gérard ! c’est dans ces promenades nocturnes, par cette interminable rue qui ne mène nulle part, que j’apprends à connaître son âme charmante et divinement innocente, son âme délicieuse, et, chaque fois que je me retrouve, en rêve, dans cette rue qui n’a pas de nom, j’attends avec joie la rencontre du merveilleux passant. Je sais maintenant qu’il ne manquera pas au rendez-vous.

Il y fut fidèle, l’autre nuit. Sous son bras, il tenait un livre qu’il me tendit. Je le pris, et j’y lus ce titre : La Main enchantée.

« Je ne sais, me dit Gérard, si vous connaissez ce petit récit fantastique que j’écrivis au temps du romantisme, en 1832 je crois ; cela s’appelait alors La Main de gloire et devait faire partie des Contes de Bousingot. Comme c’est loin ! On vient justement de réimprimer cette fantaisie. Un jeune artiste, Daragnès, y a ajouté de charmantes et pittoresques illustrations.

Complimentez-le de ma part. Camille Rogier et Nanteuil eussent aimé son talent. La reine Balkis m’en parlait justement tout à l’heure, car je la revois beaucoup en ce moment. Elle a bien des défauts et sa huppe est un oiseau insupportable, mais elle m’a promis de m’expliquer toutes les énigmes… »

Je rencontre souvent, en rêve, Gérard de Nerval.
 
 

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(Henri de Régnier, préface à La Main enchantée, histoire macaronique de Gérard de Nerval, ornée de gravures originales par Daragnès, Paris : Léon Pichon, 1920 ; repris sous le titre : « Nerval, » in Proses datées, Paris : Éditions du Mercure de France, 1925)

 
 
 
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