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Paris, 9 janvier. – À peine le docteur Alexis Carrel, professeur au Rockefeller Institute, a-t-il ceint son front du laurier Nobel dont l’Académie de Stockholm couronne chaque année quelques bienfaiteurs de l’humanité, que ce magicien laisse entrevoir le comble de ses bienfaits et justifie par un coup d’éclat la confiance dont l’humanité venait de lui donner cet illustre gage.

On n’a pas oublié la dernière expérience du docteur Carrel : ce fragment de tissu conjonctif, ce petit bout de cœur prélevé sur un corps vivant et continuant à vivre sa vie particulière, à battre son battement personnel dans un bocal où il était encore vaillant après plus de cent jours.

Ce résultat était déjà pas mal impressionnant ; mais il concernait une bribe de vie à peine considérable et l’on pouvait douter que le succès fût égal le jour où l’on oserait tenter l’aventure en grand ; un cœur tout entier, par exemple, consentirait-il à fonctionner comme si de rien n’était, après la mort de son légitime propriétaire ?

M. Carrel se jugeant défié, osa bien davantage encore que ce qu’on n’osait attendre de son art ; et l’Académie de médecine en apprenant hier qu’il avait réussi en demeura stupide ; on lui eût demandé : « Et avec ça, madame ? » qu’elle n’eût pas trouvé la force de répondre : « C’est assez pour aujourd’hui. »

Le docteur Carrel a tout simplement vidé un chat de tout ce qu’il avait dans le ventre et dans le thorax, d’un seul coup, en une seule pièce, appareils respiratoire, circulatoire et digestif ensemble, et il a jeté cette fressure, vive encore, dans une cuvette de liquide Ringer, à la température de 38 degrés, de sorte, et ce fut sa seule précaution, que l’animal, si on peut dire, ne gagnât pas un rhume à ce brutal déménagement.

Si l’œil n’était plus là pour regarder Caïn, le cœur battait régulièrement : les pulsations en étaient seulement un peu plus lentes et l’aspect, dit M. Carrel, « anémique » ; mais au bout de quelques minutes il avait repris, à défaut du poil de la bête, sa cadence vitale et sa fraîcheur vermeille.

« On place alors, explique M. Carrel avec sérénité, l’organisme viscéral dans une boîte rem
plie de solution Ringer. On le couvre d’une mince soie du Japon et on le protège par une
 plaque de verre. Le tube trachéal est fixé à une
 ouverture pratiquée dans la paroi de la boîte.
 Un tube est fixé à l’œsophage. On peut donc
injecter dans l’estomac de l’eau et des aliments. 
L’intestin est attiré en dehors de la boîte à travers un tube spécial et l’on y établit un anus 
artificiel. Puis la boîte est placée dans une
 cuve à 38°. »

Dans ces conditions, les viscères continuent à vivre dans un état en apparence normal. Les pulsations du cœur sont fortes et régulières. La circulation des organes est normale. L’intestin présente des contractions péristaltiques et se vide par l’anus artificiel. Dans une expérience où l’estomac était plein de viande au moment de la mort de l’animal, une digestion normale suivit son cours pendant les heures suivantes.

Quelques organismes viscéraux moururent presque subitement après trois ou quatre heures. Mais la plupart vivaient encore activement dix, onze et même treize heures après la mort de l’animal dont ils avaient fait partie. »

On croit rêver. Le rêve est évidemment ici de la famille des cauchemars et sans doute Edgar Poe et M. Wells auraient pu se mettre à deux sans trouver rien qui l’égalât en miraculeuse horreur.
 
 

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(in L’Ouest-Éclair, quatorzième année, n° 5127, vendredi 10 janvier 1913)