clubbonheur
 

Comme nous l’avons vu, le livre de Claude Farrère n’est pas isolé. M. de Maigret a pareillement imaginé une rêverie qu’il a appelée Le Club du Bonheur. Comme dans Les Condamnés à mort, on voit des lois générales appliquées dans des faits. Mais la part du réel est ici infiniment plus petite. Farrère avait transposé dans l’avenir une organisation sociale qui peut en effet s’y réaliser. M. de Maigret a imaginé, dans le présent, une vaste association secrète, qui conduirait le monde et resterait cependant inconnue, et dont le chef serait un chapelier de Londres. On voit que les droits de la fiction ont été largement augmentés.

Pourquoi Brains est-il chapelier ? Il y a là un symbole, si je ne m’abuse. Cet homme a des fiches où les traits, le moral, les habitudes et les goûts de ses clients sont inscrits – aussi leur fait-il, pour toutes les circonstances de la vie, des chapeaux dont la convenance est miraculeuse. Cet homme-là est parfaitement fait pour leur donner aussi le bonheur, dont les rapports avec la coiffure sont bien connus. Brains rendra l’humanité heureuse par une organisation scientifique. Ses adeptes, qui forment le Happiness-Club, sont répartis en trois classes : les Passifs, les Intellectuels et les Dirigeants. Les Passifs, foule qui ne raisonne pas et qui obéit aux notions convenues, ne sont bons qu’à faire des automates. Le bonheur, pour eux, sera d’être exactement adaptés à leur fonction sociale. On commence par les placer dans un isoloir où ils se recueillent. Le grand Morphologiste les examine ensuite, et détermine leur degré d’évolution. Le Maître du destin décide, selon ce degré, de la profession à laquelle on les adaptera. Cette adaptation porte le nom de Psychoplastie et se fait dans des Instituts spéciaux. Ceux de Nottingham suffisent aux Passifs qui en sortent parfaitement dressés, les caissiers changés en machine à compter, les vendeurs en machine à vendre.

Les Intellectuels sont répartis en trois classes : on adapte les inférieurs et les moyens par la psychoplastie du cinquième degré, qui leur délie l’esprit tout en les empêchant de s’adonner aux idées générales, qui sont dangereuses. On peut alors les employer à des travaux spécialisés, et le résultat est excellent. C’est ainsi que l’usine d’Édimbourg fabrique des romans par une méthode fondée sur la division du travail – L’Engendreur de sujets en invente toute la journée ; le préposé aux séances d’amour fait pâmer Juliette sur la poitrine de Roméo, un autre arme le traître, que le suivant confond et que le troisième conduit, la corde au cou, sur l’échafaud. Enfin, l’homme des dénouements se charge du chapitre final. Après quoi l’ouvrage est remis aux stylistes, qui le polissent et le repolissent avant de le passer aux imprimeurs.

Quant aux Intellectuels supérieurs, ils s’adaptent eux-mêmes, en pleine anarchie ; comme ils ont l’horreur d’agir et que le monde exterieur ne leur est rien, on a installé pour eux dans les sous-sols du Happiness-Club, un immense cirque, une sorte d’entonnoir creusé de cellules dont chacune abrite un savant. Ils sont là au nombre de deux mille.

Les Dirigeants inférieurs sont entraînés à l’exercice de la Volonté. Quant aux Dirigeants supérieurs, ce sont les oligarques, les maîtres du Happiness-Club et du monde. Sur toute l’Organisation règnent douze hommes, qui forment le Conseil supérieur. Or Brains a jeté les yeux, pour être un de ces douze, sur le jeune et très riche Michel Lenord, fils de Lucien Lenord, de la firme Lenord, Crochet et Babaroux.

C’est à la suite de Michel que nous pénétrons dans le Happiness-Club, et que nous en découvrons les secrets. Est-il nécessaire de dire que Brains ne lui a pas révélé son dessein, de sorte que le jeune homme erre au milieu des surprises comme dans un roman d’aventures ? Faut-il ajouter qu’il s’éprend aussitôt de la fille de Brains, la charmante Gladys ? Voilà donc, pensez-vous, le bonheur par l’organisation. Le sens du livre, c’est qu’il faut s’adapter, et nous voici de nouveau aux conclusions de M. Farrère, tant les idées évolutionnistes ont marqué notre temps. Pas du tout. À la fin de l’ouvrage, une révélation nous arrive. C’est que le bonheur n’existe pas, au moins sous la forme organisée, et que le Happiness-Club n’est qu’un immense bluff, destiné à soumettre le monde aux douze directeurs. Naturellement, un jour vient où la foule, en apparence si bien adaptée et si exactement soumise, se révolte. Tout la machine se détraque. Brains est mis en pièces par les Intellectuels supérieurs. Michel sauve Gladys, et le deuil n’empêche pas ces amants d’être parfaitement heureux.
 
 

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(Henry Bidou, « Parmi les Livres, » in La Revue de Paris, vingt-huitième année, 15 avril 1921)

 
 
 
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LE CLUB DU BONHEUR

 

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« Bon voyage ! »

Au même instant, Michel se sentit enfoncer sous terre. La descente fut longue. Elle se termina sur une légère secousse. Brains ouvrit une porte et ils abordèrent un grand vestibule, de pierre blanche et lisse, éclairé au néon d’une lumière spectrale. Les murs étaient sans un ressaut, sans une corniche, le dallage uni. Tout semblait là coulé d’un seul bloc sans fissure.

« La Cité des Concepts… Ce vestibule en est 
l’entrée… Remarquez-en la forme oblongue ; c’est 
celle de la coupe verticale d’un cerveau. La porte
 de l’ascenseur et ces quatre autres, presque accolées, – elles donnent accès à divers escaliers, – 
sont nommées Ouvertures de l’Ouïe, de la Vue, de l’Odorat, du Goût et du Toucher… Ne vous effrayez pas !… Ce ne sont là que des symboles…
 Ici, chaque chose a un nom, qui parle à l’intellect…
Ce vestibule lui-même est dit des Postulats de la Sensibilité. Et voici les Colonnes du Temps et de 
l’Espace. »

À l’opposé des portes, soit au sommet du crâne, deux fûts de marbre noir montaient du sol jusqu’au plafond, écartés d’environ cinq mètres. Entre eux tombait, à plis épais, un velours indigo.

« Venez ! » commanda Brains, écartant un bord 
du rideau.

Michel le suivit et fut ébloui.

Vaste chemin de ronde, le lieu qu’ils atteignirent dominait un cirque souterrain, de proportions beaucoup plus amples que les arènes antiques de Nîmes, d’Arles ou d’El-Djem. Les gradins en étaient des routes, larges de plusieurs pieds. Ils apparaissaient d’en haut comme les cercles d’une gigantesque cible, possédant pour centre une cuve, dont on n’apercevait que l’orifice obscur. Des cellules creusées dans la pierre, vitrées, illuminées, y avaient leurs façades, à la manière de boutiques. On voyait dans chacune un troglodyte studieux, dont la tête démesurée plongeait dans un grand désordre de livres et d’instruments de science.

Sur cet entonnoir colossal régnait une coupole ardente, sorte de firmament, éclatant d’électricité, d’où se répandait un jour aveuglant et triste, comme celui d’un matin de neige.

De place en place, le sol s’ouvrait à des bouches grillées, exhalant à flots un air frais, artificiellement suroxygéné. Deux escaliers de marbre blanc se faisaient face, partageant le monde du Savoir.

« Ce cirque, expliqua Brains, est une grande ruche, où travaillent environ deux mille intellectuels, sélectionnés parmi les théoriciens de toutes les connaissances humaines. Je dis théoriciens, car, comme bien vous pensez, les praticiens des techniques utilisables des sciences sont employés moins vainement que dans une cave et sur des grimoires. Pas un seul des chercheurs qui besognent ici n’est d’un degré psychométriqne inférieur à + 62. Nous avons appelé ce lieu la « Cité des Concepts, » ou « Cité de l’Omniscience, » afin de flatter ceux que nous y enfermons, lesquels sont excessivement vaniteux. Savants et philosophes, ils y vivent cloîtrés, appliquant leur esprit, soit au défrichement d’un coin particulier de l’ignorance humaine, soit à la résolution des problèmes de la pure pensée. »

Brains amena Michel au bord du maëlstrom de pierre. Le jeune homme recula.

Brains haussa les épaules :

« Pas beaucoup d’estomac pour un Oligarque !
 » dit-il.

Il reprit :

« Chaque groupe de science occupe un étage de la cité, chaque science un secteur d’étage. Quant aux grilles que vous voyez, distribuant le cirque en tranches verticales – comme s’il s’agissait d’un monstrueux pudding, où MM. les Intellectuels feraient office de raisins secs, – elles isolent les partis de la République des Doctes.

– Les partis ?

– Ma foi, oui…. Le Savoir, comme la Politique, est extrêmement divisé. La Cité des Concepts a ses conservateurs, ses opportunistes et ses avancés. Ils disputent de la Vérité, des moyens de l’atteindre et de son existence même. Les doux, les conciliants sont Relativistes ou Probabilistes. Ceux que le doute énerve et que la recherche déçoit se déclarent Positivistes, et tranchent les difficultés en les remettant à plus tard. Ceux qui le peuvent sont sceptiques. Mais il en est que la tarentule de l’Absolu pique dans la chair vive. Ils défendent au couteau des dogmes rigoureux… Il faut séparer ces gens-là. Autrement, ils s’égorgeraient les jours de réunions.

– Ils tiennent donc des assemblées ?

– Où avez-vous vu des savants qui ne tiennent pas d’assemblées ?… Mais laissez-moi poursuivre… Cette dépression profonde, semblable à une lune d’ombre, qui occupe la place où serait la piste d’un hippodrome forain, c’est le « Cratère des Causes Premières, des Fins et des Essences Dernières » (un nom simple, comme vous voyez). Il appartient en propre aux Métaphysiciens qui, philosophes-savants ou savants-philosophes, s’y rencontrent pour nous donner, presque journellement, une explication nouvelle et toujours définitive de l’Univers. Je vous le ferai visiter… Descendons les gradins et passons d’abord en revue quelques-uns de nos types les plus intéressants. »

Comme Dante suivant Virgile, Michel s’engagea derrière Brains, sur l’escalier ouvert devant le vestibule du Temps et de l’Espace.

« Pourquoi ces escaliers vont-ils se rétrécissant vers la base ?

– La forme en symbolise le progrès de l’Intelligence, qui resserre ses raisonnements et conjugue ses connaissances au fur et à mesure qu’elle avance dans la synthèse… L’escalier que nous descendons est dit « du Subjectif » ou « de la Réflexion Critique. » Les Philosophes l’affectionnent. L’autre est dit « de l’Expérimentation » ou « de l’Objectif. » C’est celui que prennent les savants… Tous deux s’arrêtent, au seuil des métaphysiciens, devant les Portières d’Apriori et d’Aposteriori, lesquelles sont très vénérables et souvent invoquées dans les discours de ces Messieurs. »

Michel croyait vivre un conte de fées pour grands enfants trop sages. Cependant, Brains disait encore :

« L’esplanade supérieure, que nous venons de
 quitter, n’est qu’une promenade. On le devine aux
 caisses de géraniums et d’orangers qui en fleurissent le pourtour. Les Scientifiques et les Philosophiques y vont et viennent gravement, aux heures 
de récréations. Les uns l’ont appelé le « Déambulatoire de la Chaîne ininterrompue des Causes
 et des Effets. » (Toujours des noms sans prétention.) Les autres, en souvenir de leurs grands ancêtres hellènes, le nomment le « Portique » ou « Grande Péripathéticienne… » L’étage immédiatement inférieur, où nous arrivons – prenez garde à la dernière marche ; elle est plus basse que les autres – est réservé aux filles de la pure Raison Théorique. Vous avez à droite les Logiciens, divisés en trois groupes : de la « Logique d’Aristote, » de la « Logistique » et de la « Logique des Sciences. » Leur balcon s’appelle savoureusement « La Galerie du Bien Penser… » Sur la gauche, voici les Mathématiciens. Ils habitent le « Demi-cercle du Nombre et de l’Étendue, » car ainsi s’intitule officiellement leur terrasse. Mais on l’appelle aussi « Le Plan, ou le Jardin, des Quantités Imaginaires. » Vous ne trouvez pas ça joli ?

– Certains de ces noms, en effet, manifestent des intentions moins savantes que poétiques.

– C’est que, répondit Brains, les Savants sont très littéraires, depuis que les littérateurs sont devenus très scientifiques… Au reste, ces produits évolués de notre espèce sont d’exquis ingénus. Quand ils font le mal, c’est sans le savoir. Je crois qu’ils feraient sauter le monde en riant.

– N’est-ce point ce qu’ils font ?

– La terrasse d’en dessous, reprit Brains sans répondre, comprend les Esthéticiens et les Psychologues à l’ancienne manière. Je ne sais pourquoi ces derniers ont nommé leur balcon « Haute assise des Faits de Conscience. » Ou plutôt je devine que c’est pour indiquer qu’il n’est pas de faits de conscience hors de ceux qu’ils repèrent, et faire ainsi la nique aux Psychologues scientifiques, ou Psychologistes, ou Psychophysiologistes, ou Psychophysiciens. Ceux-ci sont installés en face, à votre gauche, sur le « Rempart des Phénomènes » (sans allusion à leurs personnes) où ils voisinent avec les maîtres des sciences positives expérimentales : Chimie, Physique, Astronomie, Biologie, Géologie, etc., etc. Un monde de savants !… Pourtant, il nous en reste encore… Nous les avons mis au parterre, juste devant la balustrade de la Fosse métaphysique, dont ils respirent les relents. Ce sont les Moralistes proprement dits, qui s’accrochent au « Sublime Roc des Impératifs ou du Souverain Bien, » et les tenanciers des Sciences Morales et Politiques, qui vivent sous l’enseigne du « Concessus Universel » et du « Progrès Moral. »

Brains s’arrêta pour respirer :

« Ouf ! dit-il. Nous voici chez les logiciens… Que pensez-vous de celui-ci ? »

Il s’était arrêté devant une vitrine, à l’abri de laquelle un personnage, composé d’une robe de chambre, d’un crâne en tour de Babel, dénudé, et d’une paire de lunettes, s’efforçait de noircir, le plus vite possible, de longues feuilles de papier.

« Depuis qu’il est ici, reprit le chapelier, cet
 homme n’a pas quitté sa table plus d’une heure
 par jour. Il a déjà rempli trois tonnes de cahiers.
 Son travail, sur le plan, consiste en un traité de
 124 tomes, 844 volumes et 1699 chapitres, tendant à réfuter la théorie de la Quantification du 
Prédicat, inventée par Bentham et développée par 
Hamilton en faveur de la Logistique.

Cet excellent esprit est partisan de la logique formelle. Mais il trouve un rude adversaire, à quelques pas d’ici, dans la personne d’un vieillard de quatre-vingt-huit ans, qui a passé sa vie dans l’étude et la défense des huit propositions dites toto-totales, toto-partielles, parti-totales et parti-partielles… que vous savez.

– Ma foi non, avoua Michel. J’ai oublié tout ça !

– Dommage ! répondit Brains… Ce vous est un devoir de raisonner faux… Mais approchez-vous et considérez respectueusement ce bonhomme-ci. »

Michel aperçut à travers la glace, un petit monsieur, étroitement sanglé dans une redingote noire, bien peigné, bien lavé et d’un aspect si composé, si méticuleux et si édifiant qu’on l’aurait cru posant pour la statue, destinée aux écoles primaires, d’un ancien ministre de l’Instruction Publique.

« À quoi s’occupe-t-il ?
 »

Le maître répondit :

« Il « pense » depuis vingt ans un ouvrage qui 
doit fournir un moyen excellent d’économie de la 
pensée… »

À travers de nouveaux vitrages, apparurent des tableaux noirs, hauts de plusieurs mètres, que des sortes de nains – grimpés à bout d’échelle, ou suspendus sur des sellettes comme en ont les peintres en bâtiments – couvraient infatigablement de signes et de figures.

« Rien ne donne une idée plus juste de l’infini mathématique que la constance de ces hommes.

– À quoi bon, demanda Michel, leurs travaux de termites ?

– Une fois sur mille, un de nos « cerveaux » découvre un principe, une loi, ou même un truc subtil, grâce à quoi le travail de nos inventeurs d’industrie se trouve simplifié… »

Ils étaient descendus à l’étage des Psychologues.

« Voulez-vous les voir ? demanda le Maître… 
Je ne vous le conseille pas… Les seuls intéressants
 sont ceux dont vous vîtes appliquer les méthodes 
physio-psychométriques. »

Ils gagnèrent le « Roc des Impératifs et du Souverain Bien. »

« Je ne vous montrerai ici que deux notables spécimens de la mysticité… Oh ! de simples
 exaltés ! Si nous les avons mis parmi les moralistes, c’est que nous ne savions pas où les ranger… Le premier s’appelle Babelar.

– Babelar ? J’ai ouï parler de lui par les propagandistes du square… »

Brains s’arrêta devant une fausse grotte encombrée d’effigies pieuses, en plâtre, en zinc, en papier mâché, en mie de pain, grossièrement moulées et coloriées. Des saints levaient les yeux au ciel, d’autres ouvraient les bras dans un geste d’extase, quelques-uns se mettaient un doigt sur le nombril. (Car il y en avait pour toutes les croyances.) Et un Christ, un Christ sacrilège à force de ridicule, comme on en voit aux devantures du quartier Saint-Sulpice, – la poitrine béante parmi de beaux habits bien propres, frangés d’or, – offrait à nu son cœur, dégouttant d’un sang de groseille.

À des clous étaient suspendus des ex-voto, des scapulaires, des chapelets chrétiens, musulmans et bouddhiques, des amulettes, des gris-gris, des moulins à prière, toute une pacotille de naïve et injurieuse bondieuserie.

« Ô Huysmans !… invoquait Michel, qu’en pensez-vous du haut du ciel, où votre sévérité pour le mauvais goût des gens d’église vous a sûrement acquis la faveur de la meilleure place ? »

Un homme en souquenille, mal rasé, mal peigné, pouilleux, sur la tête un bonnet de sacristain frileux, quitta le prie-Dieu sur lequel il faisait ses comptes et s’approcha des visiteurs. Il leur présenta son index trempé dans de l’eau du Jourdain.

« Babelar, cela ?…

– Non… son domestique. Un fétichiste pur !

– Très éclectique dans son culte.

– Oui, pour lui, la superstition, c’est l’excuse de Dieu. »

Brains refusa le doigt de l’homme.

« Gagot-Bazar, commanda-t-il, va chercher ton maître… pour moi ! »

Le papelard, effrayé, amena bientôt du fond de la grotte un vieillard au visage austère, front noble et rude, barbe blanche, regard illuminé, mais d’aspect souffreteux. Un Moïse en robe de chambre.

« Que voulez-vous, mon fils ? demanda-t-il avec
 une orgueilleuse humilité.

– Père, répondit le Maître d’une voix pénétrée qui étonna Michel… Mon ami, que voici,
 désire être édifié… Ne pourriez-vous dire pour 
lui quelques paroles de salut ? »

Babelar considéra Michel, se recueillit et commença :
 

« En ce temps-là, il plut au Parfait d’éprouver ses anges. Et, leur ayant permis de communier avec la matière, il leur ordonna de créer…

– Sa grande genèse ! murmura Brains… vous l’inspirez.

– Et tous, s’étant mis à l’œuvre, ils créèrent. Anab tira l’eau des nuages, et il en fit la pluie nourricière et rafraîchissante. Il engendra les sources chantantes, dessina les fleuves et les rivières, creusa la mer et lui donna un lit de sable fin. Et il fit aussi la rosée de l’aube et celle du soir ; car Anab était l’ange des eaux, né le jour où le Créateur conçut la tendresse. Et ses frères l’avaient nommé Larme de Dieu…

Gédor prit un rayon du regard du Seigneur, et il en fit le feu terrible et purifiant ; le feu qui transperce le ciel, celui qui gronde au flanc des monts, et celui qui dort dans les pierres ; et la flamme joyeuse, perverse et réchauffante. Il était né le jour où Dieu conçut la haine et le sombre amour…

Balahal fit le vent d’un souffle du Père. Azaël, aux mains de potier, modela la courbe adoucie des collines. Toal, aux dents de loup, déchira la crête des monts. Et chacun entreprit son œuvre en proportion de ses dons. Le plus habile fit les arbres et les fleurs. Un autre trouva la couleur du soir. Le plus pauvre inventa l’hiver.

Et tous, exaltant Dieu, disaient : « Gloire, gloire éternelle à l’Unique, à l’Entier, à Celui d’où tout vient et à qui tout retourne. »
 

Babelar s’était animé. Son visage resplendissait d’un enthousiasme sacré. Soudain, il s’assombrit :
 

– Cependant, quelques anges, demeurés à l’écart, se moquaient de leurs frères : « Eh quoi ! ricanaient-ils, est-ce là tout ce qu’ils savent faire ? » Car, tentés d’orgueil, ils rêvaient de former, au-dessus de l’Un, le Divers…

Et, s’étant concertés, ces mauvais créèrent la Bête. Et le Divers naquit. Et ils en tiraient vanité…

Mais Astaroth leur dit : « Cela n’est rien encore !… Je Lui donnerai un rival… »

S’approchant alors de la Bête immonde, il la viola… Et, de cette constupration monstrueuse, l’homme fut enfanté.

Et c’est pourquoi l’homme est maudit, car le Divers habite en lui.

Et jamais le bonheur ne lui sera permis, à moins qu’il ne redevienne UN, par le renoncement et l’effacement dans le sein de Dieu.
 

– Pourquoi l’avez-vous enfermé ? » demanda
 Michel à son guide, quand ils eurent quitté le
 Prophète.

Brains, qui marchait devant, se retourna, surpris :

« N’avez-vous pas compris que sa conception est exactement l’opposée de la nôtre ? L’unité qu’il rêve est spirituelle. C’est celle des élus. Elle exige la liberté, elle suppose Dieu. Avant de répandre sa doctrine, il nous faut l’accorder avec la théorie du bonheur du pendule et des chapeaux heureux.

– Vous lui faites prêcher la servitude et non l’amour ! »

Brains ne répondit pas.

« Son prestige est un peu usé, reprit-il. Le peuple n’est pas difficile sur les fables qu’on lui raconte ; mais il aime à en changer… Nous obtenons beaucoup d’effet de la fable démocratique… Connaissez-vous Legras-Toudoux, l’ancien ministre radical ? »

Michel l’avait rencontré à Paris, dans un dîner, chez des amis.

« Les discours de ce jacobin nous sont une aide précieuse, poursuivit Brains en s’amusant… « La Science est républicaine, » déclare-t-il avec emphase, vantant l’égalité de nos moyens éducatifs.

– Allons donc ! La psychométrie et la psychoplastie à la sauce des droits de l’Homme !

– Pourquoi pas ? « À chacun suivant ses aptitudes. » N’est-ce point là notre devise ?… La logique est pour nous. Elle est toujours pour nous. Les opinions se mangent l’une et l’autre. Nous les nourrissons chacune à leur tour.

– C’est de l’hypocrisie !

– Mais non… C’est du gouvernement. »

Ils étaient arrivés devant une cellule, grillée de gros barreaux de fer. Michel y vit un homme maigre, aux cheveux noirs et plats, au nez mince, incurvé en bec de vautour, dont les yeux flambaient au milieu d’un visage amer et passionné.

« Quel est ce malheureux ?

– Le fameux Turlupin Souleuil de Barbares, votre compatriote, champion du Chauvinisme… Nous l’avons enfermé, car il est dangereux. »

Le fauve avait bondi sur les barreaux de sa prison.

« Haine et mort ! hurla-t-il… Haine et mort à tous ceux…

– Calmez-vous, mon ami, dit le Chapelier en tirant une cocarde de sa poche… Voici pour vous. Vive la France ! »

L’encagé saisit la cocarde avec des mains fiévreuses et, grimaçant, grinçant des dents, la serra sur son cœur. Puis, soudain, il la réduisit en boulette et l’avala gloutonnement.

Brains entraîna Michel.

« Il avait du talent, dit-il, en manière d’oraison funèbre. Ses livres étaient agréables. Il y prônait, avec une élégante sécheresse, le culte de soi-même. Depuis lors, il s’est fait le héros sédentaire, le paladin de plume de la xénophobie.

– C’est toujours le culte du moi.

– En temps de guerre, poursuivit Brains, nous l’employons à rédiger des appels meurtriers qui plaisent à la populace. Il excelle à flatter les instincts agressifs et vantards de la foule. Sous l’inspiration de sa propre fureur, il dispose d’admirables ressources de verve et de venin. Son langage biblique fait lever la moisson que nous glanons pour nos armées.

– Ne discute-t-il jamais vos raisons de faire la guerre ?

– Vous savez très bien qu’une guerre ne peut être que patriotique. »

Tout en parlant, Brains et Michel avaient contourné le Cratère des Métaphysiciens et se trouvaient sur la « Tribune du Consensus Universel et du Progrès Moral. » Ils allaient jeter un coup d’œil dans la première cellule de droite, lorsqu’un homme, rouge et comme emporté par sa conviction, en sortit, brandissant un vaste porte-voix. Il l’emboucha, puis invita le cirque à entendre une profession. Les scientifiques ne prirent point la chose au sérieux. Ou bien, plongés dans leurs études, ils n’entendirent point l’appel. Mais les philosophes couvrirent immédiatement les gradins de leurs académies, et, avant même d’écouter, commencèrent de discuter, dans un bourdonnement de volière en délire.

L’homme au porte-voix commença :

« Messieurs les Philosophes et messieurs les Savants, vous tous très éminents confrères, je vous le dis en vérité : la raison humaine est sans bornes, et nous sommes les plus subtils de tous les animaux !… Par mes soins, le progrès moral vient de faire un grand pas, un pas définitif. J’ai mis le point final à la science des mœurs, laquelle a fleuri sur les ruines encore fumantes et nauséeuses de la Morale traditionnelle et de ses impératifs fallacieux… »

À ces mots, un tumulte effroyable de cris et d’invectives s’éleva du « Sublime Roc des Impératifs ou du Souverain Bien. »

Mais Bouche d’Or, indifférent, ou n’entendant rien que sa propre voix, magnifiée par le métal, poursuivit en ces termes :

« Oui, messieurs et savants collègues, de ce 
jour mémorable, j’ai délivré l’Humanité des antiques terreurs. J’ai foulé aux pieds la superstition,
 j’ai écrasé l’Infâme !… J’ai éteint toutes les étoiles.
Enfin, j’ai tué Dieu et je l’ai remplacé par M. Lévy-
Bruhl ! »

Un tonnerre de bravos, ironiques ou admiratifs, mêlés à des imprécations violentes, accueillit cet exorde.

« Fuyons, dit Brains, réfugions-nous chez les Métaphysiciens ! Ce bavard qui s’exprime, avec son
 grand cornet, en termes de réunion publique, est 
très outrecuidant et tout à fait insupportable. Et 
je plains M. Lévy-Bruhl de figurer dans ses discours, fût-ce pour y prendre un poste aussi avantageux. »

Franchissant la portière d’Apriori, ils avaient pénétré dans le Cratère Métaphysique et commençaient de dévaler une pente en spirale obscure.

Le lieu était frais et pouvait rappeler, par sa disposition arrondie, la crypte, pourtant moins profonde, où se trouve le tombeau de Napoléon Ier aux Invalides. Même, en se penchant, Michel aperçut, dans le fond du trou, des statues qui ressemblaient assez à celles des Victoires ; mais il apprit plus tard qu’elles représentaient les 7 Catégories.

Tandis qu’ils allaient, Brains et lui, le bruit du grand cirque s’évanouissait, mais un autre à peu près semblable montait du puits sonore.

« Les Métaphysiciens aussi sont en séance, dit
 le Chapelier. Entendez-vous leurs cris ? On dirait
 qu’ils glapissent. Ma parole, on fait moins de tapage au Zoological Garden. »

Ils touchèrent enfin le fond de la cuve, où, comme Brains l’avait prévu, avait lieu une réunion.

« Quelle est la matière ?

– Ces messieurs, répondit un sbire de garde auquel Brains s’était adressé, tiennent leur 2830ème concile sur le point de savoir si le monde extérieur existe. »

Michel, dont les yeux s’habituaient à la demi-obscurité, observait avec intérêt les académiciens. Leurs petits yeux, myopes et chassieux, leur nez pointu et fouineur, ainsi que l’agilité fébrile de leurs gestes, en faisaient des sortes de rats ; mais des rats marchant sur deux pattes et hydrocéphales. La base plate de leur crâne se confondait avec leur long cou ; la partie antérieure au contraire en était si proéminente et si lourde que, pour la maintenir en équilibre, ils devaient demeurer la tête rejetée en arrière, ce qui leur donnait un aspect à la fois hautain et comique. Leurs corps disparaissaient dans de longues tuniques indigo, jusqu’aux pieds qui étaient chaussés de savates pointues.

Ils gesticulaient avec force à l’adresse de l’un d’eux, qui occupait une tribune, entre les statues de la Causalité et de la Finalité.

Le jeune homme remarqua que le devant de la tribune était occupé par un mécanisme d’horlogerie, d’où tombait un pendule, oscillant perpétuellement.

Le tumulte apaisé, l’orateur reprit en ces termes :

« Au moment où mes honorables et grossiers collègues m’ont interrompu, je disais que le monde extérieur n’existe pas. Je le soutiens, je le répète ; la question ne fait aucun doute, si ce n’est pour quelques pourceaux matérialistes et obtus. (Protestations indignées à l’extrême gauche. Bravos enthousiastes à l’extrême droite.)

Aussi bien, poursuivit avec feu le philosophe, je résumerai en deux mots les opinions de cette assemblée respectable – de la respectabilité de laquelle j’exclus toutefois à l’avance tous mes contradicteurs… (cris sur divers bancs.) De pauvres esprits, à droite, s’abritent sous la formule hautaine de Leibniz  ; ils s’en remettent à une révélation surnaturelle pour connaître la Vérité… D’autres, au centre – les misérables estiment probablement avec Schopenhauer que nous sommes des animaux métaphysiques ! – prétendent parvenir de leur propre vol au Noumène… (Très exact, très exact ! au centre…) En vérité, messieurs, quelle stupidité ! (protestations au centre…) Se satisfaire ainsi d’une solution bâtarde, c’est faire plus d’honneur à son sens de l’opportunité qu’à son jugement et à sa droiture !… (nouvelles protestations au centre…) Protestez ! je ne craindrai pas de vous dire ma pensée bien en face !… Je vous la lance à la figure comme un crachat !… Cette pensée, la voici, lapidaire et cruelle : Esse est percipi… L’homme est la mesure de toutes choses. Il crée le monde en le pensant… Et, si nous cessions un instant de penser cette salle, elle disparaîtrait… Nous sommes logiques, nous !… Nous allons jusqu’au bout de nos idées !… Tel n’est point le cas des lâches paltoquets qui m’empêchent de parler, de peur que je ne leur plonge le nez dans le fumier puant de leurs responsabilités !… »

Le désordre et le bruit devinrent indescriptibles. Tous les groupes de l’assemblée s’invectivaient avec violence.

« Cela va-t-il durer longtemps ? demanda Michel à l’oreille de Brains.

– Cela durerait indéfiniment, si nous les laissions faire. Mais jetez un coup d’œil sur le pendule de la tribune. Son mouvement se ralentit. Quand il aura cessé de battre, chacun de ces furieux sera réintégré dans son « pensoir » jusqu’à demain. »

Effectivement, au moment prévu, le sbire siffla dans ses doigts et, brusquement tranquilles, les petits hommes se divisèrent sagement en trois ou quatre files, qui disparurent par des portes dissimulées dans la pénombre.

Michel avait la tête lourde, doutant s’il reverrait, à la surface de la terre, les reflets, les beaux paysages, et la lumière, et l’ombre, et le visage de Gladys.

« Sortons d’ici ! » demanda-t-il.


Mais Brains lui répondit :

« Pas encore !… Voici la porte du Caveau du
 Grand Intellectuel. »

Il montrait une trappe, au centre de la salle. Elle était fermée d’une grosse pierre, au milieu de laquelle un anneau solide était attaché.

« Ouvrez ! » commanda Brains au sbire, qui attendait ses ordres.

L’homme ne parvint pas à soulever la pierre. Il fallut que tous trois unissent leurs efforts pour découvrir le trou qu’elle obstruait. On y distinguait une échelle. Brains et Michel s’y engagèrent.

« C’est le Puits de la Vérité Métaphysique, dit le Maître à voix basse. Aussi l’avons-nous bien fermé… Si les Passifs savaient ce qu’il y a dedans… »

Il n’acheva pas. Soit que ses poumons fussent contractés par l’effort musculaire de la descente cramponnée, ou que sa supposition l’eût épouvanté, sa voix avait tremblé.

« Cette vérité, quelle est-elle ?

– Vous la demanderez au Pape de l’Intelligence. »

Ayant touché le sol, ils se trouvèrent dans un boyau éclairé d’une lampe sourde. Un grand ventilateur tournoyait au plafond comme un phalène pris au piège.

Deux nègres entièrement nus veillaient, le revolver au poing, sur un panneau de bronze, semblable à la porte d’un tabernacle, où était enchâssé un zéro de cristal.

Sur un signe du Maître, les noirs firent glisser le panneau dans le mur et s’écartèrent. Une alcôve apparut, tendue de velours violet.

Une forme humaine se tenait assise sur un divan, dans l’attitude de la méditation bouddhique, jambes croisées, mains jointes, paupières closes.

« Le Grand Intellectuel ! » dit Brains, discrètement.

Michel contemplait la forme indécise. Il distingua bientôt le visage émacié et grave d’un vieillard, dont les boucles blanches ruisselaient d’un bonnet de pope, surmonté d’une grosse améthyste.

« Posez-lui votre question. »

Le jeune homme, impressionné, n’osait interroger le bonze, toujours immobile, et semblant dormir. Alors, brusquement, Brains éclata d’un grand rire, dont Michel frissonna.

Mais le Maître lui dit :

« Ne soyez point ému ! Ne voyez-vous pas qu’il
 est empaillé ? »

D’un violent soufflet, il fit chanceler le mannequin, qui faillit s’effondrer. Michel eut un cri douloureux :

« Ah ! qui donc résoudra l’énigme ! Qui donc satisfera notre avidité d’absolu !…

– Personne !… jamais personne !… Si la Vérité existe, absolue, sa qualité même l’interdit à la raison finie de l’homme. »

Michel tremblait, prêt à pleurer, tant l’avait impressionné la lugubre mise en scène.

« Ah !… je comprends pourquoi vous bouchez
 ce puits avec une pierre qu’un seul homme ne 
peut soulever ! Celui qui viendrait seul ici n’en remonterait pas. La certitude qu’on y trouve, c’est celle de notre impuissance et de notre néant…

– Oui, c’est le Désespoir.

– Allons-nous-en ! Allons-nous-en ! » supplia Michel, courant vers l’échelle.

Brains aussi courbait les épaules.

« Maintenant, je veux bien. Il faut être encore 
presque singe pour demeurer longtemps ici. »

Ils regagnèrent le cirque, éclatant de lumière, où l’ennemi de Dieu continuait de discourir.

Ils remontèrent l’escalier de l’Expérimentation et ne s’arrêtèrent, un moment, qu’au vestibule des Sens, d’où l’ascenseur les emporta vers le monde aimable de l’Ignorance.

Dès qu’il se retrouva dans sa chapellerie, Brains recouvra son assurance.

« Bah ! dit-il, cette Vérité qui vous inquiète n’existe pas. »
 
 
squelette
 

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(François-Guillaume de Maigret, Le Club du Bonheur, Paris : Bernard Grasset, 1921)