fossoyeur
 

Je ne sais quel vent de folie a soufflé sur le manoir de Bretagne où nous passons le printemps, ma nièce Lucienne et moi. Tout cela est fini depuis déjà huit jours et cependant je me surprends encore, la tête entre mes mains, à me demander si je n’ai pas rêvé, tant le fantastique de cette sombre aventure se trouve renforcé de circonstances étranges. Tu en jugeras : je t’envoie les notes que j’ai prises au jour le jour.

22 mars. – Le ciel est pleureur et gris. Le vent du sud a ramené les bruines. De lentes et tièdes fumées d’eau, avant de s’écheveler vers la mer, balayent notre vallée, suivent le cours de notre rivière trouble et voilent d’une nuée de tristesse le coteau d’en face, aux genêts dénudés et aux bruyères roussies. Jamais le paysage ne m’apparut si désolé et si sauvage. Nous en avons le cœur serré d’un indéfinissable malaise.

23 mars. – Nos pressentiments se sont précisés. De l’autre côté de la rivière, une épidémie singulière, aux symptômes encore vagues, s’est abattue sur le pays. Les gens de notre ferme ont dit à notre femme de chambre que cette maladie vient d’être importée d’Angleterre par une passagère contaminée qui débarqua à Brest et disparut le jour même. Ma nièce est très impressionnée. Nous ne parlons plus que de l’épidémie.

24 mars. – Le docteur est venu et nous a confirmé la nouvelle.

Il n’a jamais constaté de cas semblable. Voici les détails qu’il nous donne :

« Gens de tout âge, aux champs, dans la rue, à table, n’importe où, sont pris de sueurs suivies de frissons et de nausées. Viennent ensuite des vertiges et du délire où, les yeux hagards, toute pensée absente, ils balbutient des paroles incohérentes d’une voix saccadée de claquements de dents. En cette première phase, leur teint est rouge et congestionné, leur soif est si ardente que leur langue sort toute blanche de leurs lèvres desséchées. Puis leur visage pâlit, leur vue se trouble et s’éteint. Encore quelques soubresauts convulsifs, quelques contractions de nerfs et ils s’immobilisent. Ils n’entendent plus et ne comprennent plus rien. Ils vacillent et sont saisis d’une torpeur d’impuissance. Leurs traits prennent une morne expression de désespoir. Leur peau se gonfle et se couvre de taches violacées. Leurs yeux demeurent ouverts et fixes dans une somnolence accablante qui se transforme, au bout de quelques heures, en un sommeil de mort. Les taches de leur corps deviennent alors toutes noires. »

Après les paroles du docteur, je regarde Lucienne ; elle est livide. Elle demande fiévreusement :

« Croyez-vous qu’une seule personne puisse propager le mal ?

– La chose s’est vue.

– Quel remède, docteur ?

– Avant d’appliquer le remède, il faut connaître la maladie. Contre la peste noire, Audebert prétend avoir avec succès employé le haschisch. »

Le docteur se lève et ajoute :

« Le meilleur, en attendant, c’est de ne pas vous promener de l’autre côté de la rivière ! »

25 mars. – Il vente et bruine sans trêve. Lucienne a envoyé le cocher à la ville. Le curé vient dîner. C’est un brave homme, simple et borné. Lucienne lui demande ce qu’il fera si l’épidémie gagne notre rive. « Mais ce qu’on fait depuis des siècles ! dit-il ; je brûlerai des cierges, j’allumerai un feu sur le parvis pour purifier l’air, j’ouvrirai l’église jour et nuit aux prières et je dirai des messes. » Il ajoute très bas : « J’ai déjà ordonné de creuser d’avance quinze fosses. » Lucienne n’a pu réprimer un frémissement. Nous ne parlons plus du tout de l’épidémie.

26 mars. – Dérick, notre fermier, arrive au manoir. Il est très surexcité.

« Celle qui répand la peste, – affirme-t-il sérieusement, – est bien une femme en noir, robe noire, chapeau de paille noire, pèlerine noire. Elle a débarqué à Brest du vapeur anglais et depuis, seule, sous la pluie, elle rôde dans les villages et la campagne, jetant partout ses maléfices. Elle erre dans la lande et s’arrête aux sources pour les empoisonner ; elle monte au faîte des collines, ouvre sa pèlerine, en secoue les plis dans le vent pour répandre le mauvais air et semer les germes de mort sur le pays. »

J’ai voulu godiller le bonhomme sur sa crédulité ; Lucienne est sortie brusquement du salon.

27 mars. – Ce soir, vers six heures, j’étais seul à regarder par la fenêtre du grand salon, au rez-de-chaussée. Il y faisait si froid que je fis allumer du feu. J’ai frémi tout à coup. De l’autre côté de la rivière, sortant du crépuscule et se dessinant sur le coteau, se dressa la maigre silhouette d’une femme vêtue de noir. Elle s’est tenue un instant sur la cime. Le vent s’engouffrait dans sa pèlerine. Les plis claquants lui donnaient l’apparence d’un oiseau sinistre qui bat des ailes pour prendre son vol noir sur la vallée. Puis elle a descendu la sente escarpée, s’est arrêtée sur la rive, s’est penchée vers l’eau. Je n’ai pu voir ce qu’elle faisait. Peut-être étaient-ce des gestes d’appel pour passer la rivière. Une barque s’est approchée. Je n’ai pu reconnaître l’homme qui ramait. Les paroles du fermier m’obsédaient. Effaré, je courus pour dire au domestique d’aller fermer la grille du parc. J’ai rencontré Lucienne dans le vestibule. Elle m’a balbutié d’une voix étranglée :

« Jean, le valet de chambre, vient d’être pris à l’instant de nausées et de vertige. Il a des taches violâtres sur les mains. »

Et elle est remontée chez elle, très agitée. Alors, je suis rentré, pour fermer au verrou la porte du salon. En dépit du feu, il y faisait humide et très obscur. J’y fus pris à la gorge d’une senteur fétide. La porte-fenêtre était toute grande ouverte et les gouttes de pluie rejaillissaient sur le tapis. Je poussais le battant quand, soudain, j’aperçus une femme noire immobile, silencieuse, assise, dans le coin d’ombre, sur le canapé. Je l’ai interpellée brusquement. Elle n’a pas répondu : elle m’a fait signe qu’elle ne comprenait pas et ne pouvait pas parler. D’un petit geste pitoyable et craintif, elle m’a montré la bruine qui noyait la vallée ; puis, grelottante, elle s’est recroquevillée dans sa pèlerine. Un peu honteux de ma première terreur, je n’ai pas eu la cruauté de la jeter dehors. J’ai essayé de l’examiner ; mais, comme dans un songe, la volonté de fixer mon attention me fuyait. J’allumai des bougies. Elles brûlèrent mal : on eût dit que la pièce était emplie d’une buée de marais. La femme m’apparut alors livide, le teint plombé, l’iris des yeux trouble et brouillé, au milieu d’un de ces visages effacés dont on ne peut pas se souvenir. Elle ne bougeait pas et grelottait toujours, ramassée sur elle-même. Elle passait sa langue sur ses lèvres brûlantes. Cette langue était blanche. Un instant, pour mieux s’envelopper, elle glissa furtivement sa main hors de sa pèlerine. Sa main était tachée de noir.

Je sortis une seconde fois afin d’envoyer chercher le docteur. Dans le vestibule, je tombai sur les domestiques, sur Dérick et plusieurs gars de la ferme qui gesticulaient frénétiquement. Ils se mirent à me crier :

« La femme noire a traversé le parc ! Nous l’avons vue entrer dans le salon. La peste va gagner la maison, la contrée ! Chassez-la, Monsieur, ou bien laissez-nous la chasser !

– Taisez-vous, leur dis-je. Vous êtes fous ! Cette malheureuse est elle-même victime du mal ! Qu’on aille prévenir le docteur. »

Personne ne bougea. Ils ne voulaient pas comprendre et demeuraient farouches, menaçants, les yeux fixés sur la porte du salon. Je me décidai à faire la course moi-même, Je montai dans la chambre de Lucienne pour la prévenir. Je la trouvai debout, les yeux dilatés, avec une expression de joie extravagante qui me la fit juger encore plus folle que ceux d’en bas. Je parlai sans qu’elle m’écoutât. Elle se mit à chanter. Sous la fenêtre, un bruit de galopade effrénée me tira de ma stupeur. L’idée affreuse me vint que toutes ces brutes s’étaient ruées dans le salon et qu’elles poursuivaient maintenant la femme dans la campagne. Je redescendis en trois bonds. La femme noire avait en effet disparu. Le salon était vide, mais les chaises renversées, le tapis à demi retourné, la porte ouverte indiquaient une chasse effroyable. Je me retournais, la tête perdue, quand j’aperçus Lucienne derrière moi, avec sa même expression de joie si inquiétante. Elle venait de ramasser et elle examinait le pauvre chapeau de paille noir que l’étrangère, dans la lutte ou dans la fuite, avait perdu. Elle éclata de rire, de ce rire insensé qui me crispait les nerfs. Puis elle mit le chapeau sur sa tête et s’approcha de la glace. À peine se fut-elle regardée qu’elle poussa un cri d’horreur et jeta ce chapeau dans le feu. À la grande flambée rouge de la paille noire, je vis son visage blême, décomposé à croire qu’elle se mourait. Je me précipitai, vers elle. Elle tomba à la renverse dans mes bras, se débattit dans une crise affreuse et cria d’épouvante :

« Sous ce chapeau noir, je me suis vue dans la glace, décharnée, sans lèvres, sans narines, sans prunelles… je me suis vue avec une tête de mort ! »

Je la portai sur son lit. Brisé moi-même, je tombai dans un fauteuil…

28 mars. – J’ai encore un peu de fièvre. Lucienne, elle, a déliré toute la nuit. Elle vient de s’endormir plus calme. La femme de chambre entre alors et m’apprend :

« Monsieur, la femme…

– Quelle femme ?

– La femme en noir, la peste ! Hier soir, quand les gars l’ont pourchassée, elle a sauté la haie du parc et s’est enfuie dans la vallée. Un moment, on a craint de perdre sa trace. Mais tout le village est venu à la rescousse, armé de triques, de fourches, et on l’a retrouvée dans la niche de pierre qui abrite la source. Elle s’était agenouillée…

– Pour boire ?

– Peut-être bien, Monsieur, mais aussi pour cracher son poison dans l’eau. Elle lapait comme un chien altéré. Heureusement, les paysans l’ont cernée là-dedans avant qu’elle eût le temps de se relever. Les gars l’ont rejetée et main tenue dans le fond de la niche avec la pointe de leurs fourches, tandis que les femmes allaient chercher des roches, des pierres, de la terre, pour boucher l’ouverture. Ils l’ont emmurée. Elle doit être morte maintenant, puisque Jean va bien mieux et que Mademoiselle dort tout tranquillement. »

Je ne répondis rien. Je n’ai rien ressenti de plus violent dans ma vie.

29 mars. – Lucienne est tout à fait guérie. Elle m’a avoué que, dans son affolement, elle avait envoyé chercher du haschisch et qu’elle en avait pris une forte dose. L’hallucination devant la glace peut s’expliquer ainsi. Pour la femme en noir, les gendarmes sont venus. On a déblayé la source et on a retrouvé la malheureuse roidie d’épouvante, percée de coups de fourche, morte. Aucun papier sur elle. On croit que, en effet, débarquée à Brest, elle a perdu la raison et s’est enfuie aux premiers symptômes du mal. On a renoncé à toute enquête : il aurait fallu arrêter le village entier.

Ce qui est singulier et ce qui empêchera nos Bretons d’avoir aucun remords de leur superstition et de leur sauvagerie, c’est que depuis hier l’épidémie a disparu comme par miracle.
 
 
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(Charles Foleÿ, in L’Écho de Paris, journal littéraire et politique du matin, dix-septième année, n° 5840, jeudi 24 mai 1900 ; cette nouvelle a été recueillie en volume dans le recueil La Chambre au judas, Paris : Tallandier, 1911. Carlos Schwabe, « La Mort et le fossoyeur, » aquarelle, gouache et mine de plomb, 1895-1900 ; Alfred Rethel, « Le Triomphe de la Mort, » gravure sur bois, 1849)