Nous avons déjà eu l’occasion de publier deux textes d’André Hardellet, parus dans Le Collectionneur français, mensuel dirigé par André Escaro, et auquel collaborèrent à ses débuts ses amis André Vers et René Fallet. Nous poursuivons aujourd’hui notre lecture buissonnière avec « cette petite bibliothèque de derrière les fagots, » qui devrait rappeler certaines pages de L’Essuyeur de tempêtes.
 
 

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Une bibliothèque n’est-elle pas une collection ? Ici comme ailleurs, les gros chèques ne constituent pas toujours l’arme la plus efficace. Qu’un armateur grec ait acquis un très beau Cézanne ne signifie pas grand-chose en dehors du fait qu’il pouvait offrir une surenchère et qu’il possède désormais la toile ; reste à savoir ce que cette toile lui apporte lorsqu’il la regarde seul, à l’instant où le jour lui prête sa lumière la plus exacte.

Il vous faudra seulement de la patience et le goût de humer le vent sur les bords de la Seine, ou parmi des rues dont je ne peux même pas vous garantir l’existence ; la rue de la Vieille-Lanterne, par exemple.

À quoi servirait de répéter que Balzac était un grand romancier et que Baudelaire en connaissait long dans « l’art d’évoquer les minutes heureuses » ? Voici quelques noms, quelques titres qui figurent dans ma rangée du bas – du haut ? Des livres méconnus, ou presque inconnus, aux tirages souvent dérisoires. Le jeu consiste à y aller de votre petit coup de pouce en faveur de ces irréguliers, qu’aucune académie ne couronna, et de vous procurer en même temps le plaisir de la découverte.

Ces bouquins et moi, il semble que nous nous soyons donné rendez-vous depuis très, très longtemps ; la rencontre s’est faite, en grande simplicité, à son heure. Je vous propose ces noms – sans plus.

Chronologiquement, voici à peu près ce que cela donne.

Aloysius Bertrand, « Gaspard de la Nuit. » Tellement en avance sur son époque que l’on se demande s’il ne nous dépasse toujours pas de quelques longueurs. Le présent de l’indicatif, l’objectivité. « l’école du regard, » le dialogue laconique, le refus d’expliquer et de s’expliquer – tout y est est. Mort de tuberculose, à l’hôpital, dans l’indifférence presque complète de ses contemporains.

H. Melville, « Bartleby l’écrivain. »

Lewis Carroll, « Lettres à des enfants. »

H. James, « Le tour d’écrou. »

George du Maurier, « Peter Ibbetson. »

Le chef-d’œuvre, selon moi, à placer en tête des fameux dix bouquins souhaités dans l’île déserte. La mémoire affective de Proust se trouve déjà en puissance dans quelques passages de cette œuvre ensorcelante.

R. L. Stevenson, « Les veillées des Îles. »

H. von Hofmannsthal, « La lettre de lord Chandos. »

P. Mac Orlan, « Poèmes en prose, » que tout le monde ignore, bien entendu.

R. Hughes, « Un cyclone à la Jamaïque. »

A. Breton, « Nadja. »

Dashiel Hammet *, « La clef de verre. » Rayon violence et absurde, on n’a jamais fait mieux dans le « policier » ; en particulier dans le chapitre intitulé : « Les Jean-foutre. »

J. Mac Partland *, « Survoltage. »

Tevis Walters *, « L’arnaqueur. »

G. Orwell, « 1984. »

R. Queneau, « Loin de Rueil. »

Boris Vian, « L’écume des jours. »

J. L. Borges, « L’Aleph. »

A. Bioy Casares, « L’invention de Morel » (dont le tirage, m’a-t-on assuré, n’a pas dépassé quelques centaines d’exemplaires) – et surtout « Le songe des héros. »

X **, « Madame Solario. »

R. Fallet, « Un bout de marbre » ; A. Vers, « Misère du matin. »

A. Robbe-Grillet, « Instantanés, » qui contient l’un des plus beaux poèmes en prose de notre langue : « La plage. » Sans compter ce grand film onirique : « Dans le labyrinthe. »

J. Kerouac, « Sur la route. »

J. Eastwood, « La femme à abattre. »

La liste n’est pas close, certes, et demain je vais me traiter de misérable crétin pour avoir omis tant de noms qui méritaient de figurer dans cette petite, toute petite bibliothèque de derrière les fagots.

Vous avez quand même du brignolet sur la planche ; certains de ces ouvrages exigeront un peu de recherche et de persévérance avant de tomber dans votre gibecière – mais sinon où serait le plaisir ?

Et puis un soir, un de ces soirs où l’on se sent vieux, las, moche, un de ces livres – il suffirait d’un seul pour que je n’aie pas perdu mon temps – vous conduira à l’entrée d’une fête privée où nul ne vous réclamera de carte d’invitation. Mettez au point votre objectif intérieur et regardez : le charme n’a rien perdu de son presbytère, ni l’éclat de son jardin.

La suite vous concerne.
 

André HARDELLET

 
 
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(*) Ces trois œuvres font partie de la Série Noire.
 

(**) L’auteur a voulu conserver l’anonymat. Le romancier a été publié dans « Le Livre de Poche. »
 

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(André Hardellet, in Le Collectionneur français, le journal de tous les collectionneurs et de toutes les collections, première année, n° 2, avril 1965)