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On est encore si loin de savoir tout ce qui existe dans le simple monde terrestre, et pourtant ne s’inquiète-t-on pas déjà des mœurs de la Lune, voire de Mars ? Cependant, il nous a peut-être été révélé, entre autres particularités secrètes de notre planète, qu’il est quelque part, en pleine mer, on ne sait trop sous quelle latitude, une île inconnue de la géographie et qui se trouve, depuis les premiers temps du monde, exclusivement peuplée par une colonie de diables.

Constituent-ils une réserve où la Providence puise, quand elle veut susciter de modernes cas de possession ? Ils seraient, en tout cas, pareils à ces sortes de démons un peu comiques, mais très dangereux, qui portent des barbes et des cornes de chèvre, et répandent, en remuant, une puanteur soufrée.

Nous pouvons imaginer à peu près le mode d’existence de ces sataniques insulaires, lesquels ne sont d’ailleurs sataniques, au sens humain du mot, que s’ils s’approchent de quelque créature étrangère, et qui, entre eux, ne se nuisent ni ne s’épouvantent, étant tous de même espèce.

Ils croient que le monde finit aux bornes de leur solitude marine. Ils ignorent totalement l’existence des hommes et des femmes. Cependant, une très vague tradition, sorte de liturgie informe, est demeurée dans leur race, depuis l’époque de l’Ancien Testament. Ils connaissent que des événements eurent lieu en des temps reculés, au cours desquels eux, diables, furent assez tarabustés. Et pourtant, ils ont perdu le nom magnifique de Lucifer, de même, d’ailleurs, que celui de Dieu.

Mais les diablotins eux-mêmes savent murmurer en tremblant le mystérieux mot « ange, » qu’on ne prononce jamais qu’en baissant la voix et les yeux.

À part cette dernière ressouvenance, la vie, pour eux, ne comporte guère de complication. Ils ont un roi absolu, qui est simplement le plus fort et le plus rusé de la colonie, et qui habite seul une tente faite de peaux de bêtes. Le reste du peuple se contente de terriers. On marche à quatre pattes ou à deux, selon les moments On est poilu, cornu et sans vêtements. On a du phosphore dans des yeux jaunes et les pupilles rétractiles. Le mariage n’existe pas, mais une union libre fort logiquement comprise, comme chez les animaux ; et, la saison des amours finie, les diablesses bercent et allaitent leurs nouveau-nés, qui ont des visages de chats siamois. Mais la maternité, pour elles, n’est qu’une crise normale et succincte comme l’amour ; elle n’encombre pas toute leur existence.

Quant au langage de l’île, il est évidemment rudimentaire, à peine articulé, fort guttural et sa manifeste surtout par des gestes.
 

*

 

Or, un jour, il advint qu’une tempête bouleversa la mer. C’était un événement relativement fréquent. Les lames sombres arrivaient de l’horizon et se brisaient, blanches, sur les rochers. Les nuages rapides trempaient dans l’eau. Grondement au large, fracas éclatant au bord. Les falaises attaquées tremblaient ; violente et biaisée cinglait la pluie ; les arbres se couchaient tous dans le même sens, au milieu du désarroi de leurs feuilles retournées. Une telle colère remplissait le monde que les bêtes s’étaient cachées au fond de leurs gîtes, et aussi les diables impressionnés. Personne ne vit donc le spectacle effrayant du naufrage qui eut lieu en mer, à quelques milles de la côte hantée. Et d’ailleurs, qui donc aurait pu deviner ce que signifiait un navire en détresse, puisque nul, jamais, n’avait soupçonné l’existence humaine ?

Mais, lorsque l’orage fut enfin apaisé, le lendemain matin, en se promenant sur le bord ravagé de la mer, quelques diables pêcheurs aperçurent, roulée dans le sable, une épave blanche comme ils n’en avaient pas encore vu. Ils s’approchèrent et, pour commencer, la dégagèrent du sable qui la recouvrait à moitié.

Alors, ils reculèrent de surprise et d’effroi, car ils ne pouvaient expliquer ce qu’ils venaient de découvrir.

Était-ce une de leurs femelles, puisqu’elle avait des seins, un visage, des mains ? Et, pourtant, son corps sans pelage était glissant, intact et blanc comme la chair de certains poissons. Mais ce qui, surtout, chavirait leur esprit, c’était de voir, sur le crâne, dépourvu de cornes, de cet être extraordinaire, pousser cette sorte de crinière gigantesque, si longue qu’elle aurait pu recouvrir ses genoux, et dont la couleur ne ressemblait en rien aux différentes fourrures connues. Positivement, il lui sortait de la lumière de la tête…

Un frisson étrange passa parmi les assistants. Et, tout à coup, d’un mouvement exact et spontané, ils se mirent ensemble à fuir à toutes jambes dans la direction de la tente du roi.

On voit le tumulte qui remplit l’île en un moment. La fourmilière diabolique grouille en tous sens. Bientôt, son roi en tête, le peuple entier est sur la grève, marchant devers la trouvaille des pêcheurs. On regarde, sans oser y toucher, les mains, les pieds, le visage ; on tremble devant les grands cheveux blonds ; on s’extasie de la blancheur de ce corps, sans doute mort, venu des profondeurs secrètes de la mer. Et soudain, avec un cri prophétique, les griffes crispées à ses joues velues, le roi hurle, en regardant son peuple épouvanté :

« Je sais ce que c’est ! C’est un Ange ! »
 

*

 

Très lentement, la femme revint à elle. Le peuple reculé, palpitant, la regardait. Et d’abord qu’elle ouvrit ses yeux bleus, une telle clarté se répandit sur le monde que les cent mille diables de l’île tombèrent ensemble à genoux. La vague religiosité qui leur était restée de leur origine leur dictait sans doute ce mouvement impulsif.

Elle parla. C’était un langage délié, incompréhensible et chantant. Et toute l’assemblée, inclinée comme les fidèles à la messe, au moment de l’élévation, écoutait l’ange enfin révélé, l’être sublime, sans sexe, beau, blanc, doux, redoutable.

Et la femme dit :

« J’ai peur ! J’ai peur !.. Oh ! que j’ai peur !… Je suis certainement morte dans le naufrage et tous ces diables cornus qui m’entourent m’apprennent que je suis en enfer… Me voici donc damnée pour l’éternité… Si j’avais su, j’aurais au moins péché tout mon saoul !… »

Cependant, il faut dire qu’elle prit assez vite son parti de cet au-delà. Car, ayant bientôt vu à quelle sorte de caractères elle avait affaire, elle se mit en demeure d’apprivoiser toute cette ménagerie. Et, chaque jour, elle pensait :

« Ce n’est donc que ça, l’enfer ?… »

Et, parce que les femmes sont très assimilables, elle apprit à manger, à boire et à parler comme ceux qui, l’entouraient. Cependant, elle s’abstenait de marcher à quatre pattes. Et cette attitude toujours redressée continuait à fasciner le roi et ses sujets. Et puis, comment la comète blonde qui la suivait n’eût-elle pas suffi à trahir que cette créature était de la race des étoiles ? Quand elle passait, on se jetait à genoux en détournant la tête. Nul n’osait lui adresser la parole. On lui apportait à manger en tremblant. Et le roi lui fit fabriquer une tente semblable à la sienne, dans un endroit absolument isolé et surélevé au-dessus de la mer.

Et voici qu’à la longue, définitivement rassurée sur son sort, la femme finit par s’ennuyer. Le respect infini des Pervers lui pesait. Sans doute eût-elle voulu, puisqu’elle était arrivée à comprendre leur langue, se rapprocher d’eux, causer, se distraire. Mais, dès qu’elle faisait un mouvement vers l’un d’eux, il se prosternait dans la poussière ou bien se sauvait en criant de peur.

Pourtant, il arriva qu’un soir, à l’époque des amours, comme la femme errait, pensive et seule, au bord crépusculaire d’une falaise, non loin de sa tente, elle vit, se cachant derrière les buissons, un diable de grande taille, qui paraissait la guetter. C’était un adulte en quête d’épouse, et, depuis la veille, il n’avait encore rencontré personne.

Quelle folie des sens, quel mouvement animal, tout à coup, poussa ce mâle énamouré ? Bondissant comme un jaguar d’entre les branches qui le dissimulaient, il se jeta sur l’ange, sur l’être sans sexe, coiffé de lumière, et, oubliant toute liturgie, le terrassa brusquement dans le sable. Et le soleil, en disparaissant dans la mer, éclaboussa d’une sanglante dernière lueur le couple contradictoire, le couple à jamais symbolique du séraphin lumineux et blanc se débattant sous l’étreinte du sombre démon.

Le lendemain, honteux et terrifié, le malheureux diable adulte, qui n’avait pas dormi de la nuit, rôdait au bord de la même falaise, selon l’habitude des criminels qui ne peuvent s’empêcher de revenir sur les lieux de leur forfait. La tête basse, il supputait toutes les conséquences de son acte inouï. Certainement, des calamités sans nombre allaient, par sa faute, pleuvoir sur l’île profanatrice.

De désespoir, il mordait ses griffes, l’une après l’autre. Et le phosphore de ses yeux éclairait, rouge et bleu, l’ombre commençante, comme si deux vers luisants eussent été logés dans son crâne.

Et voici qu’arrivé au détour du buisson fatal, il s’arrêta net, sentant tous les poils de son corps se hérisser. Car l’ange, debout, immaculé et nu dans ses cheveux d’astre, le regardait venir. Et le misérable diable pensait :

« Voilà l’heure de la vengeance  !… Que va-t-il m’arriver à présent ?… »

L’échine basse, comme un chien coupable, il esquissait déjà la prosternation, lorsqu’il vit, avec quelle stupeur indescriptible, l’ange qui lui faisait un signe d’une signification si claire et si péremptoire qu’il ne put faire autrement, dans son obéissance religieuse, que de recommencer exactement le geste de la veille.

On peut imaginer que toute l’île, en peu de jours, fut informée de l’événement. Le haut de la falaise, désormais, vit défiler l’un après l’autre tous les diables adultes de la colonie, voire les vieux et les adolescents. L’adoration du peuple pour son ange, quoique plus intime, ne fit, de la sorte, que s’exalter encore. Et les diablesses, d’abord jalouses d’une telle rivalité, arrivèrent peu à peu, on ne sait comment, à se mettre d’elles-mêmes à la raison.

Or, le roi finit par savoir ce qui se passait. Et, comme il était investi du pouvoir absolu, il déclara, sur l’heure, qu’il entendait s’approprier l’ange, exclusivement.

Ce fut, pour la première fois, un grand désaccord dans l’île. Le peuple voulait, à tout prix, garder l’ange pour son collectif usage, et le roi le prétendait avoir à lui seul. Ce que voyant, la femme fit d’abord au peuple un petit discours par lequel elle lui promettait de rester sienne, comme par le passé. Ensuite, étant allée trouver le roi devant sa tente, elle lui jura solennellement et publiquement de n’appartenir qu’à lui seul.

« Mais, disaient en leur langage les cent mille diables, quand elle revint de la tente, comment feras-tu ton compte, ô ange, pour tenir à la fois tes deux serments ? Si le roi te prend pour reine, tu ne sais donc pas qu’il te gardera toujours près de lui ? Et même dans la nuit, à l’heure du dormir, il t’entourera les épaules de son bras, d’une façon telle que, si tu veux te lever pour sortir et nous retrouver, ses grandes griffes noires t’entreront d’elles-mêmes dans la peau et te blesseront peut-être mortellement. »

Mais elle leur répondit :

« Laissez-moi faire. »

Car elle connaissait que cent mille malins, avec leur ruse animale, leur âme soufrée et tout leur appareil démoniaque, en savent moins long qu’une simple femme, depuis qu’Ève, notre doyenne, dès ses premiers pas dans l’existence, a trouvé moyen de tromper le Père Éternel lui-même, qui devrait pourtant tout savoir.

Et voici : la nuit venue, alors que le roi satanique commençait, heureux, à ronfler près de la femme et que ses grandes griffes vigilantes lui entouraient étroitement les épaules, doucement, par une série de mouvements insensibles, elle glissa son corps nu sous le rebord de la tente. De telle sorte que son buste, toujours emprisonné par les griffes dangereuses, étant fidèlement demeuré, jusqu’à la taille, dans le lit royal, le reste de sa personne se trouvait être couché dehors sur la terre chaude, dans la nuit étoilée où, anxieux, rôdaient les obscurs diables amoureux de leur ange.

Ainsi tenait-elle sa double promesse.

Et si profonde fut l’admiration de toute la colonie pour ce trait de perversité que, le lendemain, les démons, réunis en assemblée extraordinaire, élirent l’ange pour leur seul roi. Seulement, comme ils n’osaient attaquer le trône légitime, le séraphin, par un accord caché, devint pour eux un roi secret, plus réel que l’autre, quoique n’étant pas nominativement reconnu.

De façon que, pour avoir berné tout le monde, la femme, prise pour un ange, se trouva, aux enfers, être le maître absolu, sans en avoir le titre – comme chez les humains.
 
 
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(Lucie Delarue-Mardrus, « Contes du Journal, » in Le Journal, seizième année, n° 5369, jeudi 13 juin 1913 ; illustrations de Jules Scalbert et Louis Icart, « Nymphe et satyre »)